Que changer pour intéresser les jeunes à la politique ?

(Par Félicie Ruppen)

 Tout d’abord, sachez que ce texte dépasse largement les 500 caractères. Eh oui. Répondre à une telle question nécessite une réflexion de fond, et maintenant que j’ai loupé 3 épisodes de Desperates Housewives pour m’y atteler, il est hors de question que j’en efface les deux tiers. Bien entendu, je comprends tout à fait que vous n’ayez pas envie de vous farcir 114 dissertations aussi passionnantes qu’une encyclopédie traitant des subtilités de la peinture rupestre, mais je refuse de me soumettre à la facilité en vous répondant :

 « A chaque votation, organiser un apéro gratuit devant le bureau de vote. »

 

 2 lignes, 113 caractères. Simple, efficace, mais incitera au lynchage par les autres partis qui n’y verront qu’une abominable propagande viticole malsaine et honteuse. En Valais, on appelle juste ça boire un verre, mais bon …  Simple divergence de culture j’imagine …

Vous trouverez donc ma réflexion ci-dessous, le tout en 1'514 caractères. Quant à une éventuelle exclusion au concours, j’en prends le risque. A vaincre sans mérite, on triomphe sans gloire.

Avant d’être en mesure d’apporter ne serait-ce qu’un brouillon de solution, il faut déjà connaitre les causes de cet abstentionnisme chez les jeunes. Pour ce faire, je me suis mise dans la peau d’une journaliste infiltrée au cœur du problème, tel Georges Baumgartner planqué dans un sac en toile, pénétrant dans la zone interdite de Fukushima.

Afin de mener à bien mon enquête, j’ai tâté le terrain professionnel. Sur les 24 personnes qui ont l’immense joie de me supporter tous les jours au travail, 10 personnes ont entre 18 et 30 ans et offrent un horizon relativement varié. Cet échantillonnage m’est apparu à point nommé. A la question : « Dis voir, tu comptes aller voter toi ? », voici les réponses obtenues, livrées dans leur forme la plus brute :

-         Homme, 23 ans, Valaisan, 2 CFC : « On verra si j’ai le temps… »

Sous-entendu, si d’ici au 23 octobre une tempête de grêle me cloître chez moi un dimanche et m’empêche d’aligner 18 parties de Space Invaders, je pense éventuellement m’occuper en votant.

-         Femme, 18 ans, Valaisanne, en formation : « Les quoi ?? C’est le truc où il faut voter pour des types qui vont aller au conseil machin ? Bah heu … Je ne sais même pas comment il faut faire. Pis je ne les connais pas d’abord. Alors non. »

-         Homme, 29 ans, Vaudois, CFC : « Non, ça m’emmerde. »

A défaut d’arguments valables, cette réponse aura au moins le mérite d’être claire…

-         Homme, 20 ans, en formation : « Heu non, en fait, chuis pas là le 23 octobre. »

Et non, il jure n’avoir jamais entendu parler du vote par correspondance …

-         Homme, 30 ans, Valaisan, CFC et brevet : « Je ne l’ai pas encore fait, mais je compte m’y mettre. Les enveloppes sont sur la table. »

-         Femme, 26 ans, Valaisanne, CFC et maturité : «  Yes, après avoir fait un petit tour sur smartvote et privilégié les personnes que je connais. »

-         Homme, 23 ans, Valaisan, CFC : « Ouais. Je regarde ce que note ma copine et je fais pareil. Quand j’habitais chez mes parents, je votais la même chose que mon père. Maintenant, je copie ma chérie ! »

-         Homme, 30 ans, Vaudois, CFC : «  A voté ! »

-         Homme, 21 ans, Valaisan, en formation : « Oui, bien sûr. Pourquoi tu crois que j’ai fait 6 passages au comptoir ? C’est pour aller boire des verres à l’œil au confédéré !! Alors maintenant faudra bien que je votev…»

-         Homme, 23 ans, Valaisan, CFC : « Mais tu crois quoi ? C’est clair que je vais aller voter !! C’est un devoir qu’on devrait punir d’une amende à chaque abstention !! »

Ce qui en ressort tout d’abord, c’est une participation d’environ 60 %. A défaut d’être un sondage officiel, c’est une prévision nettement plus réjouissante que celle figurant sur votre site. Reste à voir ce qu’il adviendra en réalité.

Les 4 réfractaires aux listes électorales justifient leur geste par le fait qu’elles ne connaissent pas les personnes à élire, qu’elles n’ont pas le temps, que c’est trop long de se renseigner et que de toute façon, elles ne voient pas ce que ça change. En résumé, elles ne se sentent pas impliquées par ces votations. Comprenez par là, bien sûr qu’elles se rendent compte que les élus vont représenter le peuple au parlement, mais tant que les résultats ne promulgueront pas Homer Simpson au rang de conseiller en image sous la coupole fédérale, ne comptez pas sur eux pour apporter une voix supplémentaire.

Fort de cette constatation, il me restait à découvrir le son de cloche des adeptes de l’isoloir - le vote électronique n’étant pas encore d’actualité. A la question « Qu’est ce qui vous a donné l’envie d’aller voter ? », la majeure partie m’a répondu en citant le devoir civique, encouragé par la famille.

« Comment ça tu ne sais pas quoi voter ?! Ca fait 3 générations qu’on vote PDC, alors tu fais comme on te dit et puis c’est tout. Donnes ici, je remplis moi le bulletin … »

D’autres m’ont fait mention de leurs amis, actifs sur le plan politique. Si l’on résume, ces jeunes vont voter car ils se sentent impliqués. L’influence du cadre familial semble même prépondérante. Ce résultat corrobore la version des abstentionnistes, qui ne participent pas car rien ne les y incite, pas même l’entourage.  

« Comment ça tu ne vas pas voter ??!! Si tu ne donnes pas tes deux voix à Darbellay sur-le-champ, ta part d’héritage va filer tout droit chez ton frère, qui lui VOTE et vote JUSTE !!

Maintenant tu sors de table !! Ici, celui qui ne vote pas, ne dîne pas !! »

Ca encourage, non ?

Voter fait partie des droits, mais aussi des devoirs du citoyen suisse, tout comme le service militaire, la redevance Billag ou la vénération de l’Ovomaltine. Or, quand le devoir en question n’est pas obligatoire et qu’il n’est pas valorisé, que ce soit par la cellule familiale, les amis ou encore le cadre scolaire, il va de soi qu’il n’attire pas le jeune de base. Le jeune de base étant, par définition, réfractaire à toute forme d’obligation.

« Yo mon gars, on est le 30 août et j’ai toujours pas envoyé ma déclaration d’impôt, T’cheu …  Chuis trop un rebelle quoi.»

Comment faire pour renverser la vapeur ? S’il semble trop tard pour intervenir dans l’éducation de la génération actuelle, cette dernière étant excellente pour citer les nombreuses associations qu’on peut faire avec de la vodka, elle ne l’est pas pour aller voter. Il ne reste donc plus qu’à prier pour le salut de leur âme. Peut-être qu’en grandissant mûrissant, les derniers soubresauts d’égoïsme civique s’envoleront pour laisser place à une volonté politique digne de Christian Constantin voulant construire un énième stade de foot. 

Quand aux générations futures, il serait certainement de bon ton de s’en inquiéter. Sachant qu’une partie des parents actuels prône le courant de l’éducation libre, 

«Oui, mon enfant de 18 mois est en train de brouter du gazon. Mais tu vois, je pense qu’il ressent un fort besoin de connexion à la nature en ce moment et je ne souhaite pas perturber son développement en lui retirant la motte de terre et les deux limaces qu’il a dans la bouche. »

et que les jeunes abstentionnistes d’aujourd’hui deviendront parents un jour, il serait certainement judicieux de pallier à l’éventuel manque d’intérêt politique parental par le biais de l’éducation. Je pense notamment à la formation secondaire. Que diriez-vous d’introduire, durant les cours de société ou d’éducation civique, un modèle de débat interactif sur la question soumise aux votations ? Ou de demander aux élèves de défendre le programme politique de son candidat ? Impliquer les jeunes suffirait peut-être à leur insuffler l’envie de défendre leurs opinions en utilisant la démocratie à bon escient. 

Bien entendu, ces solutions sont valables dans le cas où l’abstentionnisme résulterait d’un manque d’éducation civique. Et de là à dire que c’est un manque d’éducation tout court, il n’y a peut être qu’un pas…  Si tel était le cas, il est urgent de rectifier le tir, afin de ne pas arriver à un seuil de participation aussi abyssal que la popularité de Micheline Calmy-Rey.

Mais surtout, il faut espérer que cela suffise. Car sinon, il ne reste plus qu’à organiser des apéros gratuits à chaque votation …