Eloge de l’esquive

Eloge de l'esquive Olivier Guez« Les pieds légers sont peut-être inséparables de la notion de Dieu ». Un livre sur le foot qui débute par un exergue de Nietzsche ne peut pas être fondamentalement mauvais. J’entends qu’il ne va pas nous balancer les lieux communs convenus sur le sport spectacle, nous faire la morale sur un monde perverti par la triche et l’argent ou s’épancher sur les temps héroïques et disparus ou encore tisser des parallèles signifiants sur le style du jeu et la culture des nations. Avec l’« Eloge de l’esquive », Olivier Guez nous livre au contraire un petit bijou étonnant de fraîcheur et d’intelligence sur le foot brésilien. Un livre inspiré, pétillant, fait de souvenirs télé d’enfance, d’analyses « historiques »et d’intuitions fulgurantes.

Et on apprend des choses. Le dribble est né au Brésil. Les premiers joueurs noirs ont commencé à dribbler pour éviter les contacts avec les joueurs blancs – l’arbitre ne sifflait pas volontiers - et ne pas se faire rosser sur la pelouse et à la fin des matchs. La feinte serait à l’origine du geste qui caractérise le jeu brésilien. Au départ, le joueur a dribblé « pour sauver sa peau ». C’est une ruse et une « technique de survie ». De cette nécessité originelle, il en a fait une force, un avantage souvent décisif, un art.

Le footballeur brésilien est un demi-dieu. Mais Guez y perçoit aussi la main d’une autre figure locale : le malandro. Un filou, un illusionniste, un truqueur, un escroc qui vous embobine avec tant de talent qu’il vous stupéfie et force l’admiration. Le dribbleur est un malandro à sa façon. Il tient de Dieu et du Diable.

Mais à l’heure de la mondialisation et d’une certaine uniformisation du jeu, c’est aussi le temps du doute. Faut-il défendre à tout prix, cadenasser – référence à l’antique verrou suisse – ou attaquer à tout va ? Se prêter aux calculs mesquins ou allumer le feu? La prose ou la poésie? Le discours de la méthode ou l’épopée? Le repli sur soi ou l’ouverture au monde avec tout ce qu’elle comporte, la prise de risque, synonyme de grands bonheurs comme de terribles défaites. Ce n’est pas toujours le Brésil qui gagne la Coupe du monde. Olivier Guez écrit : « Dribbler ou ne pas dribbler, telle est la question, une métaphore du dilemme brésilien, sur une pelouse comme ailleurs, depuis longtemps. Le Brésil va-t-il suivre sa propre voie ou imiter les modèles étrangers pour se développer ? Est-il un géant insulaire ou une puissance intégrée, une case de l’échiquier mondialisé ? ».

Superbement vu. Le Brésil doute, on le voit bien ces jours dans la rue. Doit-il s’oublier à la fête, se lâcher un peu, suivre ses penchants naturels, écouter son instinct plutôt que la raison ? Le cœur dit oui mais la tête dit non. Les standards du développement émergent postulent la rigueur, l’esprit de sérieux, et interdisent l’insouciance, la contestation et la joie de vivre. L’injonction de Platini n’y peut rien, elle est même dérisoire, ridicule. Il s’agit là d’un doute existentiel, un choix de société.

Manifester ou faire la fête, telle est la question.