Négre et pédé : éléments de lexicologie et de politique

729bc6f03ccd6c91238f2e2837dd8e38(Par ROBERT CHAUDENSON)

 

« Quo non descendamus ? » (« Jusqu'où descendrons-nous ? » … dans le politiquement correct que je désigne plus volontiers comme « le parler gnangnan »)

 

Madame Laurence Rossignol qui est, paraît-il « ministre des familles » chez Manolo, a suscité une vive indignation en évoquant, curieusement à propos des femmes et du voile islamique, « les nègres favorables à l'esclavage ». Devant la volée de bois vert et la levée de boucliers (je vous laisse le choix des armes !), elle a dû, sans rien retirer de son propos, battre sa coulpe et reconnaître « une faute de langage », ce qui constitue d'ailleurs en outre une relative impropriété car il ne s’agit pas de « langage ».

Vu l’importance capitale des faits comme de la scène de crime, précisons les choses ! Invitée sur RMC mercredi 30 mars 2016 par le tenancier matinal du lieu, Jean-Jacques Bourdin, son féminisme militant l’a poussée, sans broncher devant l’usage du mot « nègre », à un parallèle entre l’esclavage et le port du voile par les Musulmanes ; le sujet du jour (« Les Français veulent savoir !) était les marques de mode qui apparaissent désormais dans le sillage du voile islamique. « Bien sûr qu’il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l’esclavage […] répond alors imprudemment la ministre.

 

Malice du destin, fâcheuse coïncidence et comble de malheur à la fois, le Conseil des prud’hommes de Paris estime au même moment, dans un jugement rendu au nom du peuple français à propos de la plainte d’un jeune homme employé en période d'essai dans un salon de coiffure parisien. Il a été renvoyé, après avoir reçu la veille par erreur, le texto suivant de la responsable : « Je ne le garde pas, je le préviens demain (...) je ne le sens pas ce mec: c'est un PD, ils font tous des coups de putes ». Le plaignant est débouté : « En se plaçant dans le contexte du milieu de la coiffure, le Conseil considère le terme 'PD' employé par la manager ne peut être retenu comme propos homophobe, car il est reconnu que les salons de coiffure emploient régulièrement des personnes homosexuelles [...] sans que cela ne pose de problèmes. ».

 

Petite précision : contrairement à ce qu'affirmait hier sur je ne sais quelle radio, le professeur Axel Kahn, dont l’usage de notre langue est parfois un peu incertain hors du champ de l'éthique médicale ( je l'ai naguère épinglé pour son usage répétitif du mot « aRborigènes » pour les populations australiennes) faisait venait venir « pédé » (ou PD) de « pédophiles » alors que le terme est, de toute évidence, une abréviation de « pédéraste », en outre bien plus ancien en français (1584 selon le TLF) !

 

Ces deux incidents linguistiques, au demeurant mineurs, entrent évidemment dans ce que j'appelle le « parler gnangnan », cet idiome politiquement correct, qui fait des balayeurs des « techniciens de surface », des facteurs des « préposés » et des sourds des « malentendants ». On peut le déplorer (ce qui est mon cas) mais cela ne va pas plus loin.

 

Liquidons les pédés d’abord si vous le voulez bien (Achtung ! C’est une image et non une proposition d’holocauste des étoiles roses !). Un séjour prolongé dans le Sud de la France me fait désormais considérer le terme « pédé » (injure très commune mais de ce fait même polysémique dans notre Midi) comme dépourvu de toute référence sexuelle. Il en est un peu de même pour le mot « con » ; quand vous traitez un autre automobiliste de « sale con », vous ne faites assurément référence ni à la faiblesse de son quotient intellectuel ni à son défaut d'hygiène !

 

Pour des raisons purement personnelles, et même si l’anecdote contredit un peu mon précédent propos, le mot « pédé » me fait toujours penser à feu mon collègue Pascal Arrighi (ancien président des universités de Toulon et de Corte), qui, au moment il avait envisagé de se présenter à la mairie de Marseille, disait qu'il y avait quatre candidats potentiels à cette fonction (Jean-Claude Gaudin, Michel Pezet et Guy Hermier, le « dandy rouge »et lui-même ) mais qu’il était le seul à ne pas se retourner dans la rue lorsque quelqu'un criait « Pédé »!

 

Laissons ici les pédés pour en venir aux nègres (J’aggrave mon cas !)!

 

Suite à l'esclandre provoqué par le propos évoqué, Madame Rossignol, pour sa défense et contre toute attente de la part d'un ministre, a évoqué le passage de l'Esprit des lois qui s'intitule « De l'esclavage des nègres ». Son début vous rappellera sans doute quelques souvenirs scolaires :

« Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes ; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens. Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :… ». Le texte est superbe et si drôle ! Relisez le donc !

 

L’évocation de ce plaidoyer antiphrastique est pour notre ministre une preuve de culture et d’esprit d’à propos mais j’y verrai plutôt , en la circonstance, la preuve incontestable que le mot « nègre » n'est en rien un terme péjoratif en français ; dans bien des créoles français par exemple, « nèg »(< nègre) peut même être un terme amical ou affectueux, comme l'est également, dans le créole réunionnais, « kaf » (= cafre). Sa « nénaine » Suzanne, elle-même « cafrine » appelait joliment ma fille Sophie, alors un bébé tout blond : « Mon ti kaf roz ! » (= mon petit cafre rose !).