L’AMOUR DU MOBILE (12/36)


266_001Chapitre XII

 

Le Progrès des mots

 

 

Henri Vernes, Bob Morane, la mémoire du tigre

 

« La mémoire d’un clochard et celle de biologistes,

de physiciens, de chimistes…Mais aussi celle de Kâla.

La mémoire de Kâla. La mémoire du Tigre. »

 

La mémoire de Thomas revint aussitôt qu’il répondit au téléphone. C’était le Préfet, Oscar Moulinot.

 

-        Monsieur Roque ? Vous êtes un débile profond doublé d’un irresponsable !

 

Le Préfet hurlait, furibond. Il fulminait. Il criait à l’exemple d’une bête sauvage à qui un rival aurait dérobé sa proie au moment même où ses crocs lui auraient permis de savourer la chair fraîche. C’était proprement terrifiant. C’était même hallucinant.

 

-        Calmez-vous, Monsieur Moulinot. Essayez de m’expliquer ce qui me vaut cette charmante entrée en matière.

 

Le Préfet Moulinot était hors de lui. Personne ne pouvait apaiser son indicible courroux. Une bête fauve !

 

-        Vous avez lu Le Progrès ? Vous êtes ridicule et je le suis plus encore de vous avoir soutenu pour l’obtention de votre nouvelle fonction. Monsieur Roque, vos jours sont comptés.

 

Non seulement Thomas n’avait pas lu le journal, mais il avait encore oublié le rendez-vous pris le soir précédent avec le rédacteur en chef du Progrès. Il pouvait aisément imaginer le pire. Thomas décida alors d’interrompre la communication.

 

-        Monsieur le Préfet, j’estime que nous ne sommes ni vous ni moi en état de poursuivre cette conversation. Vous devez vous calmer et je dois lire le journal. Je vous rappellerai.

 

Thomas n’attendit même pas une réponse et reposa cavalièrement le combiné. Le téléphone sonna quelques secondes plus tard. Thomas refusa de répondre à l’appel. Puis, son téléphone mobile vibra. Thomas appuya sur le bouton rouge qui désactivait l’appareil.

 

 

Thomas s’empressa de se rendre au salon de thé qui faisait face à l’immeuble où il logeait. Il commanda un café au lait avec un verre d’eau ainsi qu’un exemplaire du Progrès du jour. En voyant la première page, il avala d’un trait l’eau minérale. La serveuse interloquée lui apporta une carafe, comme si elle pressentait que ce client vivait une journée peu ordinaire.

 

Tristan d’Angelo s’était fait plaisir dans le titre, dans le choix félon des mots, dans les amalgames verbaux, dans les mensonges soigneusement distillés, dans les vérités révélées et dans la conclusion assassine. La première page était en elle-même la preuve que le journal avait choisi son parti. Le titre principal était le résumé de la suite plus perfide : le Préfet et son tomahawk étaient étalés en première et pleine page. Le rédacteur avait ainsi réuni Oscar Moulinot et Thomas Roque par un jeu de mot disant que la hachette de guerre avait été déterrée pour abattre un juge trop zélé. Le sous-titre suggérait que le Préfet avait donné son aval personnel à une proposition de perquisition qui émanait de Thomas. L’éditorial réclamait une intervention énergique au niveau ministériel. Le texte d’information sur le fond de l’affaire prétendait que Thomas Roque se comportait en chef indien pouvant utiliser sans distinction les arcs, les flèches et les haches pour abattre un juge intègre, efficace et sans fil à la patte. Bref, un monument de saleté médiatique. Quant à la caricature, elle ne déparait pas l’ensemble ! On y voyait le Préfet Moulinot tendre un calumet à un policier dépenaillé en lui disant : « Fumons ensemble au décès d’un assassin ! ». Le dessinateur avait mis dans la main droite du policier une hache teintée de sang reçue de la main gauche du Préfet. Le titre était d’ailleurs éloquent : « Oscar pour Roque ! »

 

Thomas ne put pas boire son café, mais avala deux carafes d’eau, puis se rendit aux toilettes pour humecter son visage, paya en oubliant le pourboire dont par habitude il gratifiait le service et décida de se rendre à son travail à pied. Sur le chemin, il décida, il ne le savait pas pourquoi, d’appeler Lauane, la rédaction du Progrès et le Préfet. Dire qu’il était écoeuré constitue un artifice de langage Thomas avait envie de vomir sur ce journaliste avec qui il voulait rompre avant même de songer à comprendre ce qui dictait cette haine primaire et incapable de réflexion.

 

Lorsqu’il parvint à neuf heures trente à son bureau, il buta sur une atmosphère lourde comme si tous ses subordonnés s’étaient sentis trahis avec lui par ce journaliste d’une insolence perverse, dont les seuls sentiments consistaient à vouloir accrocher le lecteur à un texte même dépourvu de toute réalité. La Brigade criminelle semblait faire corps avec lui pour lutter en silence contre cette abjection médiatique. On lui sourit, on lui tapota l’épaule, Véronique lui apporta un café.

 

Thomas s’enferma dans son bureau non sans avoir demandé préalablement à Véronique de tenter de joindre dans l’ordre Marika Vignot à l’Institut de médecine légale, Tristan d’Angelo au Progrès et Oscar Moulinot à la préfecture.

 

-        Thomas, vous pouvez prendre Mademoiselle Vignot sur la troisième ligne.

 

-        Bonjour, Lauane ! Comment vas-tu ?

 

-        Bien mieux que toi certainement. D’Angelo t’adore tout comme moi !

 

-        Il m’a en effet gratifié d’une belle déclaration ! Enfin, je t’appelle pour te proposer d’aller voir un match de basket à Villeurbanne samedi soir.

 

-        Avec plaisir.

 

-        Je me charge des billets. On peut se donner rendez-vous à dix-neuf heures devant la salle. D’accord ?

 

-        Oui, peux-tu te procurer quatre billets ? Mes copines Nathalie et Helena adorent le basket et je leur avais promis une sortie en boîte en filles ce samedi. Cela ne te gêne pas ?

 

-        Absolument pas. A samedi Lauane. Je t’embrasse.

 

Thomas aurait voulu être seul avec la fille de Léon Vignot. Mais le pire valait mieux que le rien. Il fallait parfois s’adapter !

 

Véronique Rastan appela ensuite le secrétariat du Progrès et demanda sèchement – déjà fidèle Véronique - à parler au rédacteur en chef de la part de son chef. On ne lui tendit aucun obstacle. Mais l’assistante de Thomas était en peine de ne pas trahir par sa voix le peu de plaisir qu’elle avait à devoir parler avec celui qui n’avait laissé aucune chance à son nouveau patron.

 

-        Bonjour, Monsieur d’Angelo, je vous passe Monsieur Roque.

 

Thomas laissa clignoter la ligne téléphonique avant de prendre cet appel. Il savait avec exactitude ce qu’il voulait proposer au rédacteur en chef. Mais il ne voulait pas laisser percer la rancune haineuse qui était la sienne en ce moment.

 

-        Bonjour Monsieur d’Angelo.

 

-        Bonjour Monsieur Roque.

 

Les deux hommes, même par l’intermédiaire de la ligne téléphonique, se méfiaient de dévoiler leurs sentiments par un excès de mots.

 

-        Monsieur d’Angelo, j’ai regretté de ne pas avoir pu me rendre à votre journal hier. J’ai dû répondre à une autre obligation et je me suis trouvé dans l’incapacité même de vous joindre.

 

-        Oui, je sais que nous devons parfois dans nos métiers respectifs savoir définir des priorités. J’espère que les informations que vous aura fournies Mademoiselle Marika Vignot vous auront permis d’avancer dans votre recherche de la vérité.

 

Thomas ignorait de quelle manière ce scribouillard exécrable et sirupeux avait eu connaissance de sa rencontre avec Lauane. En ce moment, il ne voulait tout simplement pas le savoir.

 

-        Je propose, Monsieur d’Angelo, que vous veniez à quinze heures à la Brigade criminelle. Cela vous convient-il ?

 

-        Parfaitement, Monsieur Roque. J’annule mes autres rendez-vous. Je n’ai heureusement pas de rendez-vous en galante compagnie.

 

-        A bientôt donc !

 

Thomas raccrocha l’appareil sans même attendre la dernière réplique de son interlocuteur. Il ne parvenait plus à se maîtriser. Il devait maintenant faire connaître au Préfet quelles étaient ses intentions véritables.

 

-        Véronique, passez-moi rapidement Monsieur Oscar Moulinot !

 

-        Il est en attente sur la ligne cinq. C’est lui qui a appelé. Je lui ai déjà indiqué que j’avais reçu l’ordre de le joindre.

 

-        Merci Véronique ! … Bonjour Monsieur le Préfet.

 

-        Alors, vous avez vu cette ordure ! Je pense que vous comprenez pour quelle raison j’estime que vous avez complètement dérapé. Imbécile !

 

-        Monsieur le Préfet, je ne partage absolument pas votre point de vue. Le dérapage est le fait du journal et non pas celui de la police criminelle.

 

-        Balancer une perquisition chez un juge alors même que vous n’avez aucun élément concret pour convaincre le procureur de signer un tel document officiel, comment nommez-vous un tel acte ?

 

-        Nous avons trouvé peut-être une piste intéressante, ce que Tristan d’Angelo ignore.

 

Thomas résuma les résultats de la visite domiciliaire. Oscar Moulinot ne modifia pas pour autant son appréciation.

 

-        Monsieur Roque, cela ne change rien à l’affaire. Il faut être complètement fou pour se lancer dans une telle opération avant l’enterrement de l’épouse de ce magistrat intègre. Vous êtes un danger public.

 

-        Voulez-vous dès aujourd’hui ma démission, Monsieur Moulinot ?

 

Le chef de la Brigade criminelle savait que le Préfet n’était pas un idiot. Jamais il n’oserait ne serait-ce que suggérer cette voie. Oscar Moulinot savait en effet qu’une partie de l’opinion pouvait penser que ce nouveau chef de la police criminelle avait eu le courage de ne pas épargner un membre de la noblesse locale.

 

-        Que comptez-vous donc faire maintenant, Monsieur Roque, puisque vous paraissez ne pas regretter vos choix du passé récent ?

 

-        La première chose à entreprendre, c’est de régler mes comptes avec Monsieur d’Angelo. Je l’ai convoqué aujourd’hui à quinze heures.

 

-        Convoqué ? Vous voulez dire que vous voulez lui parler cet après-midi ?

 

Thomas pensa une seconde ne pas révéler au Préfet la nature de ses vraies intentions. Mais il pensa qu’il serait plus approprié de ne pas provoquer davantage Oscar Moulinot. Celui-ci était vraiment à bout.

 

-        D’Angelo pense qu’il s’agit d’une simple conversation entre un rédacteur un peu agressif dans son genre littéraire et un chef de la police qui veut rétablir des relations normales. Or, je vais simplement lui demander où il se trouvait le jour de la mort de Florence Olivier.

 

-        Mais vous êtes fou ! Vous vous obstinez à vous enterrer ! Et moi avec ! Pourquoi lui demander une telle chose ? Cela n’a aucun sens ! Vous êtes vraiment …

 

-        … fou, oui, je sais, vous me l’avez dit à maintes reprises. Cette question n’est qu’un prétexte que je fonderai sur le fait que je considère cet article comme une preuve de la connivence pouvant exister entre la magistrature et un rédacteur en chef. Mais ce n’est pas tout !

 

-        Quoi encore ?

 

Oscar Moulinot avait hurlé dans l’appareil. Il avait vraiment hurlé, un hurlement qui provenait du fond de ses tripes, un hurlement de sauvage qu’un autre sauvage attaquait au tomahawk. Thomas répondit avec calme.

 

-        Le vrai but de sa visite pour moi est très simple. Lui dire qu’il m’écoeure et que je n’entends entretenir avec lui plus aucune relation. Il n’obtiendra désormais plus aucune information.

 

-        Vous êtes complètement cinglé ! Vous êtes ….

 

-        … fou, oui je sais !

 

Mais Thomas avait les idées claires. Il ne savait pas où ses idées le mèneraient, mais il savait que ses idées étaient claires. Tristan d’Angelo était un vaurien de la plume. Un bon manieur de mots, mais un manieur de mots sans éthique, sans morale, sans respect pour autrui. Se rabaisser à le rencontrer alors que cet homme avait pris fait et cause pour un autre individu, simplement parce que celui-ci accroissait ainsi les ventes de son journal, n’était pas envisageable. Non, il fallait rompre et rompre de manière rude et acide.

 

Thomas vit sur son bureau un fond de cigare abandonné par Briac Renaud. Il l’alluma et fuma tel un mégot ce Davidoff 2000 dont la fumée lui rappela les ronds qui sortaient de la bouche de son père qui tentait ainsi d’impressionner ses enfants par ces facéties d’un autre temps.

 

Thomas se sentait d’humeur joyeuse. Il demanda à Véronique de rappeler Tristan d’Angelo.

 

-        Oui, bonjour une nouvelle fois Monsieur d’Angelo. Je voulais vous demander un service. Pourriez-vous vous rendre à la Brigade maintenant et non au milieu de l’après-midi ?

 

-        Mais bien sûr, Monsieur Roque. J’arrive dans vingt minutes à peine.

 

 

Quelle carpette !

 

Thomas était fier de lui. Il sentait que la puissance des mots échappait à ce rédacteur en chef magicien dans le vil art de décapiter des hommes ou des femmes qu’il ne connaissait même pas. Thomas se transformait sans le savoir en une sorte de cavalier solitaire sauveur de tous ces abîmés de la vie qui n’avaient pu que subir les mensonges de la presse. Thomas revivait.

 

Par la suite, il sut que les masques qu’il voulait faire tomber avaient été des représentations de terreur, de mort et de meurtre.

 

Thomas ne savait pas encore que d’Angelo était un « vrai » salaud.