L’AMOUR DU MOBILE (13/36)

725232_fChapitre XIII

 

Calembour instructif

 

 

Daniel Zufferey, L’Etoile d’or

 

« …j’ai hâte de te retrouver pour te dire combien je t’aime et te respecte.

Je reprends le flambeau d’une main ferme et sûre, ma belle.

Tu peux dormir en paix. »

 

 

Que fit Thomas en attendant l’arrivée du rédacteur en chef du Progrès ? Rien, absolument rien ! Il ne tenta même pas de faire semblant de lire le courrier que lui avait ouvert Véronique. La pile des lettres urgentes ne suscita même pas un simple regard. Thomas avait décidé de ne rien faire aussi longtemps que la question d’Angelo n’avait pas été résolue. Ce crétin sans scrupules devait savoir que Thomas Roque pouvait tirer à vue sans autre menace, ni commentaire. Les citoyens attendaient de la police qu’elle découvre les crimes et emprisonne les assassins. Ils n’exigeaient pas de la presse qu’elle critique vilainement les policiers au début d’une enquête. Que les critiques surviennent plus tard, Thomas pouvait l’admettre. Mais que des articles outranciers paraissent au commencement des investigations étaient le signe d’un renversement consternant des rôles. Thomas Roque acceptait le sien et voulait indiquer à Tristan d’Angelo que sa manière d’agir ne méritait que le plus grand dédain.

 

D’Angelo fut ponctuel. Vêtu d’un long manteau noir dont l’ouverture frontale laissait deviner un pull-over beige et un pantalon brun foncé, Tristan d’Angelo arborait fièrement d’insolentes moustaches grises et une abondante chevelure, poivre et sel, qui devait plaire à la gente féminine. Il assumait de plus sans la moindre gêne une légère claudication de la jambe gauche et un sourire arrogant qui devait indisposer la plupart de ses interlocuteurs sans pouvoir le faire départir de son air hautain et dédaigneux.

 

-        Prenez place Monsieur d’Angelo.

 

Le calme de Thomas n’était qu’apparent. En réalité, il était tout de même anxieux de la suite des événements. Il savait que sa prochaine remarque allait désarçonner celui qui se vantait d’être un maître de l’indifférence acceptée et assumée.

 

-        Je pense, Monsieur d’Angelo, que vous acceptez l’idée que le procès-verbal de votre audition soit tenu directement par moi-même.

 

Au moment où il prononçait ces paroles, Thomas fixa dans les yeux le rédacteur en chef du Progrès pour tenter de le percer à jour. Dire que Tristan d’Angelo ne cilla pas serait faux. Mais il conserva son calme, bien qu’il parût légèrement irrité.

 

 

Il rétorqua sur un ton incisif :

 

-        Dois-je déjà faire appel à un avocat Monsieur Roque ?

 

-        Ne mettons pas les charrues avant les bœufs, cher Monsieur. Je vous entends dans un premier temps en qualité de témoin. Je ne crois pas détenir encore de preuves à votre encontre. Est-ce que je me trompe ? A moins que vous ayez de fracassants aveux à me faire … ?

 

-        Non, évidemment !

 

-        En fait, j’ai une seule question, fort simple, à vous poser. Mais avant que vous y répondiez, j’aimerais que vous ne vous trompiez pas sur les raisons qui m’ont incité à vous convoquer. L’enquête n’est qu’un prétexte.

 

-        Ah bon ! Vous m’étonnez et vous m’intéressez à la fois. Et qu’est-ce qui vous pousse à me faire venir chez vous ?

 

-        Vous savez, Monsieur d’Angelo, j’ai suivi votre parcours depuis bien longtemps. Je connais vos états de service dans la presse. Au début de votre carrière, je pensais que votre plume vous permettrait d’apporter du nouveau dans le débat. Je me suis hélas vite aperçu que vous étiez un moins que rien, un profiteur et une sorte d’éboueur littéraire.

 

-        Vous me captivez.

 

-        Non, non, vous êtes trop imbu de votre personne pour que vous vous intéressiez à quiconque. Non, ce qui vous intéresse seulement, c’est votre petite personne, votre détestable petite personne. Les autres, vous n’en avez rien à foutre ! Vous les utilisez, vous détournez leurs propos, vous les plongez dans la boue des rumeurs. Vous les salissez pour mieux les blesser. Les autres, vous les assassinez à petit feu grâce à vos qualités de scribouillard.

 

-        Vous auriez dû être écrivain, Monsieur Roque. Vous parlez comme un livre. Mais vous savez les livres sont souvent hors de la réalité. Les livres n’ont souvent rien à faire avec le réel. Les livres ne sont que des jeux de mots qui jouent sur de faux sentiments. Les livres, c’est bon pour ceux qui ne savent pas prendre leurs responsabilités.

 

-        Venons-en au vif du sujet : vous ne pensez pas que j’ai pris mes responsabilités en osant procéder à une perquisition chez un magistrat ?

 

-        Bien sûr que oui ! J’apprécie même - je vous le dis à titre privé - votre culot. Je suis certain que vous êtes un bon flic. En revanche, vous feriez un bien piètre politicien. Et puis, vous commettez la même erreur que celle vous me reprochez, celle de ne penser qu’à vous-même.

 

-        Ah bon ! Et pourquoi ? Vous pensez que j’ai pensé à moi-même lorsque j’ai visité la maison du juge Olivier ?

 

-        Ai-je dit cela ? Absolument pas. Mais en revanche vous avez pris l’attaque médiatique comme une injure personnelle. Vous n’êtes en fait qu’un fusible à faire péter. N’avez-vous pas vu que l’objectif est différent ?

 

La situation s’était inversée : c’était d’Angelo qui avait la main. Thomas avait de plus en plus le sentiment que d’Angelo le menait par le bout de la baguette. Il avait la conviction, il ne savait trop pourquoi, que d’Angelo l’avait retourné comme une crêpe. Il n’était pas encore au bout de ses surprises. Thomas voulut savoir quel était vraiment l’objectif recherché.

 

-        Et bien, éclairez donc ma lanterne, que cherchiez-vous donc à obtenir par le biais de cet article nauséabond ?

 

-        Elémentaire, mon cher ! Je visais non Saint-Thomas, mais Saint-Moulinot ! Le juge Olivier profite de la mort de son épouse pour abandonner la magistrature et pour se lancer dans la politique. Et vous savez bien qu’il n’appartient pas au même clan que votre préfet Moulinot, une sorte de don Quichotte qui porte bien son nom et qui va se faire avaler tout cru.

 

D’Angelo avait vu juste. Un chef de la Brigade criminelle doit penser à toutes les éventualités. Or, Thomas n’avait vu dans l’article de Tristan d’Angelo qu’une diatribe dirigée contre la police alors même que la cible était le Préfet en personne qui l’avait soutenu lors de sa nomination en qualité de chef de la Brigade criminelle. Décidément, se disait Thomas, je dois avoir franchi les limites de mes compétences personnelles. Je me suis fait déborder de tous les côtés. Thomas ne pouvait toutefois apparaître trop affaibli à l’issue de cette confrontation. Il voulait regagner le terrain perdu. Il jouait à domicile. D’Angelo avait accepté de venir dans son bureau. Thomas ne pouvait songer à une défaite. C’est alors qu’il revint sur la tenue d’un vrai procès-verbal.

 

-        Je vois, Monsieur d’Angelo, que vous êtes un as de la manipulation publique. Je pense donc que vous êtes encore plus exécrable que je ne le croyais. Je ne peux que souligner ce cynisme et m’interroger sur vos motivations.

 

-        Je ne suis pas cynique. Je crois aux rapports de force. Le journal que je dirige mise sur le long terme. Nous sommes convaincus que le Préfet Moulinot est un homme du passé. L’avenir appartient au juge Olivier qui deviendra un brillant homme politique.

 

Et il vous renverra l’ascenseur en temps utile, compléta Thomas, qui ne maîtrisait plus la situation. Thomas était dans les cordes. Il était tel un boxeur inconscient sous les coups de l’adversaire dans un coin du ring à espérer l’annonce de la fin du round. Mais il devait revenir sur la question initiale.

 

Et son adversaire, toujours souriant, toujours décontracté (lui !), enchaîna :

 

-        Qu’on finisse avec ce jeu du chat et de la souris. Vous n’êtes finalement pas aussi perspicace qu’on me l’avait dit. Quelle question souhaitez-vous me poser ?

 

-        Où vous trouviez-vous au moment de l’assassinat de Florence Olivier ?

 

-        Vous êtes sûr de vouloir le savoir, Monsieur Roque ?

 

Thomas exigea une réponse claire et se repentit bien vite de son acharnement.

 

-        J’étais à l’Hôtel du Soleil Couchant, un merveilleux quatre étoiles, à la Rue des Voisins, à quelques pas d’ici, en compagnie de Marika Vignot. Désirez-vous un compte-rendu exhaustif et circonstancié de nos activités diverses, Monsieur Roque ?

 

Thomas vacilla. Il dut même, se rappela-t-il plus tard, trembler de nervosité incontrôlée. Ainsi donc, ce vieux salaud de d’Angelo, au moment même de la mort de l’épouse du juge Olivier se trouvait en compagnie de Marika Vignot ! Thomas ne croyait pas aux coïncidences.

 

Le policier n’eut pas à poser la moindre question. Tristan d’Angelo avait décidé de se dévoiler :

 

-        Voyez-vous, Monsieur Roque, je n’ai pas hésité une seconde à balancer l’article qui vous a tant déplu. Pas une seule seconde ! J’ai fait coup double ! Je me suis fait un ami à vie du juge Olivier et je me suis vengé de vous. Jamais le Préfet ne pourra vous faire confiance. Vous êtes un homme fini avant même d’avoir pu commencer à faire montre de vos talents.

 

-        Que vous ai-je donc fait pour mériter un tel traitement ?

 

-        Demandez-le à Lauane, espèce de flic de pacotille ! Et dites-vous bien, que je vous emmerderai jusqu’à la fin de ma vie si je le peux. Et je suis un redoutable emmerdeur. Vous regretterez ce que vous avez fait. Vous le regretterez !

 

D’Angelo fit mine de se lever, se ravisa et se rassit.

 

-        J’allais oublier. Je ne signerai pas votre procès-verbal ? Vous pouvez toujours aller tenter de vous plaindre chez le préfet ou chez le procureur. Vous ne combattez pas dans la même catégorie que moi. Vous n’êtes qu’un petit joueur, Monsieur Roque et je n’ai même pas envie de vous asséner le dernier coup. Je ne vous salue pas, Monsieur.

 

Thomas marqua le coup. Il n’était pourtant pas homme à se laisser ridiculiser, même en tête-à-tête, de cette manière. Sa cervelle travaillait à cent à l’heure.

 

-        Tristan d’Angelo, vous êtes, comme votre nom l’indique, un triste sire et un ange de pacotille. Vous êtes finalement un ange triste. L’ange triste, dans la tradition biblique, c’est satan. Vous êtes un destructeur de toute vie. Vous êtes ignoble.

 

Tristan d’Angelo ne se laissa pas abattre.

 

-        Satan vous salue, Saint-Thomas !

 

Le rédacteur en chef du Progrès se leva, ouvrit la porte, franchit le seuil et cria à la secrétaire du chef de la Brigade criminelle de façon à être compris par la plupart des collaborateurs de Thomas.

 

  • Votre patron n’est qu’un simple contremaître. Je vous souhaite bien du courage, Mademoiselle.

 

Et il partit en sifflant. Thomas Roque reconnut la mélodie. C’était une chanson peu connue de Charles Aznavour. Aime-moi !