L’AMOUR DU MOBILE (16/36)

couv40497968Chapitre XVI

 

Des pommes d’enfant

 

 

Patricia Cornwell, Cadavre X

 

« Oui, oui, dis-je, viens avec moi. »

 

Les idées embrouillées et confuses, Briac rejoignit la Brigade criminelle. Le comportement du Docteur Furisot l’avait exaspéré. Ce médecin avait cherché à fuir toutes les questions qu’il lui avait posées. Il avait tenté d’éviter de fournir au policier les renseignements nécessaires à la découverte de la vérité. Il avait mêlé le faux avec le vrai. Briac s’interrogeait quant au motif qui avait conduit ce disciple d’Hippocrate à adopter une telle attitude, empreinte à la fois de suffisance et d’esprit de caste. Il sentait que le célèbre oncologue l’avait considéré comme un être sans surface, insignifiant, sans intérêt. La fonction que Briac exerçait était pour le Docteur Furisot le signe de son incapacité intellectuelle, pensait le policier, à pouvoir pratiquer un autre métier. Briac lui en voulait de cette arrogance de mandarin et de cette absence, lui semblait-il, d’élémentaire politesse. Pour tout dire, en pénétrant dans le bureau de son supérieur, en cette fin d’après-midi, Briac Renaud était de fort méchante humeur. Pourtant il sentit immédiatement qu’il devait conserver ses pensées pour lui. Thomas Roque était encore plus irrité qu’il n’aurait pu l’imaginer :

 

-        Franchement, Monsieur Renaud, vous pensez pouvoir agir ainsi à votre guise au moment même où vous le désirez. Votre attitude est irrespectueuse. Quitter ainsi la Brigade alors même que je vous avais envoyé ma secrétaire pour vous demander de nous rejoindre sur-le-champ est inadmissible. Je suis très déçu.

 

Thomas ne put éviter de lâcher encore une pique fruitée qui marquait chez lui une irritation sans retenue :

 

-        Briac, vous êtes une vraie pomme !

 

Briac sentit que les observations de son chef n’étaient pas injustifiées. Il avait en effet pris des libertés inutiles. Il savait en son for intérieur qu’il aurait pu patienter avant de foncer au devant du Docteur Furisot. Il avait été à la fois sot et prétentieux. Quelle sottise et quelle prétention d’avoir imaginé pouvoir résoudre cette énigme en trompant la vigilance d’un savant ! Pour qui se prenait-il ? Pourtant, dans le même temps, il pressentait que sa visite surprise avait laissé des traces. Lesquelles ? Il l’ignorait, mais il les exploiterait plus tard, il en était convaincu. Il jugea toutefois plus sain d’accepter sans autre les critiques émises par Thomas, encore écumant. Il lui fallait calmer le jeu.

 

-        Désolé, patron. Je plaide coupable. Je pensais pouvoir trouver tout seul un indice décisif pour la poursuite de l’enquête et j’ai lamentablement échoué.

 

L’écume diminuant subsista l’amertume cinglante :

 

-        L’organisation d’une Brigade criminelle nécessite un tant soit peu de solidarité et de mise en commun de nos recherches. Jouer au franc-tireur, c’est bien. Mais pas n’importe quand et n’importe où !

 

Briac perçut au ton de la voix de Thomas que celui-ci avait décidé d’être tolérant pour ce premier d’acte de désobéissance. Il fit alors un léger signe de tête, acquiesçant ainsi par là-même aux propos du chef de la Brigade criminelle. Ce silence judicieux amena un apaisement bienvenu. Francisco Lopez et Véronique Rastan, qui avaient assisté, muets, à la scène, se regardèrent, soulagés peut-être que le conflit n’éclatât pas sous une forme plus explosive. Tous deux connaissaient les sautes d’humeur de Briac, dont les emportements dans le passé avaient créé des tensions manifestes entre lui et Monsieur Vignot. Ils espéraient, sans trop le croire, que cela ne se reproduirait pas. Dans le courant de la dernière année précédant la venue de Thomas Roque, ils avaient approuvé ce trait de caractère de leur collègue, dont l’indépendance et la franchise était appréciées par tous les membres de la Brigade. Mais ils ne voulaient pas que les premiers jours de travail de leur nouveau patron soient marqués par une incompréhension et une sorte d’animosité peu propices à souder l’équipe. Leur soulagement visible renforça chez Francisco et chez Véronique l’idée que Thomas était un vrai meneur d’hommes, car il avait su à la fois marquer son autorité et ménager la susceptibilité de son premier adjoint. L’épreuve, loin d’avoir brisé les liens, avait accru la cohésion du groupe. Véronique décida alors d’alléger l’atmosphère :

 

-        Moi, j’ai soif et j’ai faim. Je vais me rendre au Cirque. Quelqu’un veut boire quelque chose ?

 

Thomas apprécia cette incartade de liberté et approuva l’initiative :

 

-        Excellente idée, Véronique ! Je prendrai simplement un grand verre de Coca, avec une bonne dose de glaçons.

 

Tout rentrait dans l’ordre. Renaud demanda un jus d’orange et un sandwich au fromage assorti d’olives et d’oignons. Francisco accompagna Véronique au Cirque Rouge. Thomas et Briac se retrouvèrent ainsi en tête à tête.

 

-        Dites-moi, Briac, qu’avez-vous déniché de bon durant votre escapade ?

 

Briac Renaud raconta dans le détail sa visite dans la maison de cet avocat, Me Reneval, qu’il n’avait pas rencontré, ce qui n’avait pas manqué de l’étonner. Il tenta de décrire aussi ses sentiments, ses sensations et dit sa conviction que le médecin dissimulait quelque chose. Mais quoi ? Thomas n’hésita pas une seconde :

 

 

-        Finalement, Briac, je pense que votre décision d’entendre aujourd’hui le Docteur Furisot était bonne. Je me demande même si sa présence aujourd’hui à Lyon est le fruit du simple un hasard. Si j’avais été informé plus rapidement, je vous aurais peut-être suggéré de demander à ce cher médecin s’il se trouvait dans notre ville pour consulter son avocat.

 

Briac ne sourit pas. Il avait en effet complètement oublié d’interroger à ce sujet l’homme qui l’avait tant fait enrager.

 

Véronique et Francisco revinrent quelques minutes plus tard. Tous les quatre partagèrent ensuite les boissons et les victuailles, éparpillées sur la table de conférence. Francisco avait eu la bonne idée de choisir aussi une tarte aux pommes. Le pâtissier n’avait pas lésiné sur le beurre. Le gâteau était excellent. Thomas l’apprécia plus que les autres, peut-être simplement parce que le grillé de la pâte lui rappelait ces bons moments où son père le laissait seul auprès de sa tante Berthe dans un petit village du Languedoc. A chaque fois qu’il était ainsi abandonné en pension temporaire, une onctueuse tarte aux pommes avait été préparée en son honneur. Il avait tant aimé croquer dans les pommes encore chaudes qu’il retrouvait ce jour-là ce parfum d’enfant resurgi sans qu’il l’eût voulu dans sa mémoire d’adulte. Peut-être regrettait-il simplement de ne pas avoir su remercier la pâtissière d’antan, sa tante, pour ces gestes répétés qu’il appréciait toujours autant. Parfois encore, il prenait en fin de semaine sa voiture, et sans même prévenir quiconque, il retournait dans ce village d’enfance, s’arrêtait dans la cave à vins qui avait remplacé la maison à volets verts de jadis, plaisantait avec la jeune fille aux cheveux bruns et épais et au nez en trompette qui le connaissait depuis toujours. En sirotant un vin frais du pays, il repensait à ce jour cruel où il dut porter le cercueil de celle qui ne lui confectionnerait plus ces tartes aux pommes si croustillantes. Sur le chemin du retour, des larmes lui venaient, comme si celles-ci pouvaient lui faire oublier ces moments bénis d’un passé révolu. Cette cave à vins avait remplacé dans son esprit la chambre qui était la sienne lorsque sa tante le couchait le soir après lui avoir réservé le dernier morceau, à ses yeux encore plus doux que les autres.

 

Mais Thomas commençait à s’égarer, ce à quoi Briac, avec sa lourde franchise, remédia brusquement :

 

  • Patron, quelles sont les prochaines démarches nécessaires à la poursuite de notre enquête.

 

En l’absence de Briac Renaud, Thomas avait reporté la visite au Palais de justice. Mais cette observation le replongeait à nouveau dans la réalité d’un assassinat dont il ne parvenait toujours pas à comprendre la signification et la logique.

 

-        OK, je propose que nous nous rendions ensemble au Palais de justice pour nous entretenir avec le Président du Tribunal. Francisco tentera dans le même temps d’obtenir des renseignements auprès des greffiers de la Cour. Je crois enfin qu’il serait approprié qu’une femme, ce sera vous Véronique, parle aux secrétaires. Quant à vous Briac, vous resterez pour . . .

 

-        . . . rédiger un compte-rendu circonstancié sous forme de rapport sur la visite faite au Docteur Amédée Furisot. Je vous promets d’être clair et de ne rien omettre.

 

Briac Renaud, se disait Thomas, faisait preuve d’une réelle intuition des situations. Avant même qu’il le ne l’ait formulé, son premier adjoint avait su qu’il était nécessaire de confirmer par écrit ce que lui avait dit l’expert oncologue. Il convenait en effet de n’oublier aucun indice. Tous les détails, même les plus futiles, pouvaient permettre d’aboutir plus tard à la solution. Un bon rapport nécessitait une rédaction immédiate. Attendre jusqu’au lendemain pouvait faire tomber dans l’oubli certains propos tenus par le Docteur Furisot.

 

Briac Renaud s’attela tout de suite à sa tâche. Il n’appréciait pas spécialement l’écriture. Mais, lorsque le devoir exigeait de sa part qu’il mette la main à la pâte, Briac savait tourner les phrases avec un style si incisif et si percutant que les juges d’instruction, par paresse ou par conviction de la qualité de la prose, recopiaient sans autre les phrases dactylographiées par le premier adjoint.

 

Véronique était aux anges. Thomas lui faisait de plus en plus confiance. Elle participait à l’enquête à l’intérieur du Palais de justice.

 

Les trois membres de la Brigade, Thomas, Francisco et Véronique, se rendirent en taxi au Palais. La fin de l’après-midi s’annonçait mi-fraîche, mi-sèche, comme si l’hiver hésitait encore sur l’attitude à adopter. On ignorait s’il y aurait une chute de neige inopinée ou une pointe de froid subite. Sur la route qui menait à l’ancien lieu de travail du juge Olivier, Thomas donna des instructions. Prudence, prudence, prudence ! Il convenait d’agir avec doigté et pondération. Il n’avait pas envie de subir les remontrances ultérieures du Procureur, ni de nouvelles attaques dans les médias.

 

Le chauffeur de taxi paraissait se désintéresser des paroles de ces policiers qu’il ne connaissait pas et qu’il devait accompagner plus tard dans d’autres déplacements. Son nom, Alfredo Bacan, était apposé au dessus de l’allume cigarettes avec la mention de la compagnie qui l’employait. Le conducteur était attentif à la circulation. Il avait un tic de prudence consistant à regarder de manière rapprochée le rétroviseur comme s’il pensait à tout instant devoir subir une agression par un véhicule qui l’emboutirait. Il avait aussi la tendance inverse consistant à s’approchait par trop des véhicules qui le précédaient. Alfredo Bacan était un solide gaillard, bien charpenté, avec une moustache poivre et sel, qui le rendait par avance sympathique. Plus tard, les hommes de la Brigade et Thomas devinrent presque son ami. En fin de soirée, Alfredo leur lançait au visage avec le sourire un « iébi sé, budalo », juron serbe qu’il avait appris à connaître auprès d’un ami, entraîneur de basket-ball.

 

Lorsque le véhicule s’arrêta devant le somptueux bâtiment qui abritait les balances de la loi et de la justice, Thomas demanda à Alfredo Bacan de patienter jusqu’à leur retour. Le chauffeur prit alors une pomme et croqua à pleines dents dans le fruit, puis mit son indicateur en position d’attente. Il ne savait pas encore qu’il repartirait dans la direction inverse avec un passager supplémentaire.