L’AMOUR DU MOBILE (29/36)

le-portrait-defigure-par-ngaio-marshChapitre XXIX

 

Le plus beau jour de sa vie

 

 

Ngaio Marsh, Le portrait défiguré

 

« - Mais nous sommes ensemble, ajouta-t-elle.

Réellement ensemble, cette fois. Pas vrai ?

- Absolument. »

 

Lauane prit son mobile et appela Patrick Meugnier, dit Pat le Doux.

 

-        Pat, c’est Marika Vignot. Vous vous rappelez de moi ? Lauane ! Je dois vous voir tout de suite. Pouvez-vous venir à l’hôpital le plus vite possible ?

 

Comment Pat pouvait-il avoir oublié Lauane ? Ce simple coup de fil le replongea en ce jour damné où il se rendit pour la seule fois de sa vie au bureau de Maître Pascal Reneval. C’était un mardi de juin il y a quatre ans, en fin d’après-midi. La journée avait été torride. Patrick Meugnier avait exécuté une mission à Belgrade. La première phase de l’opération s’était déroulée sans encombre. Il convenait maintenant d’obtenir le solde de l’honoraire qui lui était dû. De manière générale, les montants lui étaient adressés sur son compte à numéros ouvert au Luxembourg. Mais son pourvoyeur d’affaires l’avait appelé et lui avait dit de se rendre ce mardi au bureau de Me Reneval. Celui-ci lui confierait une enveloppe contenant les dollars promis. Patrick Meugnier se rendit dans cette étude d’un avocat d’affaires réputé. Il ne se posait pas la moindre question. Il avait confiance dans les personnes qui le payaient grassement. La secrétaire de Me Reneval le fit attendre à peine vingt secondes et l’accompagna vers le bureau de son employeur. Patrick Meugnier avait l’ouïe fine. Il reconnut immédiatement la voix de la personne qui lui confiait ses missions.

 

-        Bonjour Pat ! Je m’appelle Pascal Reneval. J’ai toujours voulu vous rencontrer. Nous nous appelons régulièrement par téléphone, mais je pensais que cette dernière mission à Belgrade se prêtait magnifiquement à ce que nous passions une soirée ensemble. J’ai passé douze années de ma vie en Yougoslavie. Je n’ai pas eu l’occasion d’y retourner. Je travaillais à l’ambassade. J’y ai gardé des amis et des souvenirs chers. J’avais envie de vous connaître et de connaître vos impressions sur la vie des gens qui vivent aujourd’hui en Serbie.

 

-        Me Reneval, vous m’aviez pourtant dit qu’il convenait que nous ne nous rencontrerions plus jamais.

 

-        J’ai dit cela dépend pourquoi ?

 

-        Moi j’ai compris cela dépend pour quoi ? Y a-t-il une raison spéciale qui vous a incité à voir mon visage ?

 

-        La curiosité a joué son rôle, c’est vrai. Mais aussi le simple plaisir de parler de Belgrade. Vous y avez séjourné dix jours pour exécuter votre mission. Vous l’avez fait à merveille. Nos commanditaires ont d’ailleurs doublé leur envoi de fonds. Un montant de septante-cinq mille dollars a été versé sur mon compte. La moitié est pour vous.

 

Me Pascal Reneval avait alors tendu une enveloppe à Pat le Doux.

 

Ainsi donc, pensait Patrick Meugnier, à chaque meurtre qu’il commettait pour un inconnu, cet avocat prélevait une commission de courtage de cinquante pour cent. Décidément, songeait-il, les tarifs des avocats sont parfois prohibitifs. Mais Patrick Meugnier ne se plaignait pas. Il savait l’importance de son pourvoyeur d’affaires. Le partage des sommes lui paraissait justifié. Maître Pascal Reneval proposa de manger un onglet de bœuf au Cirque rouge, tout proche du bâtiment de la Brigade criminelle. Maître Reneval aimait ce genre de situations inquiétantes. Savoir qu’un avocat réputé comme il l’était pouvait manger avec un tueur professionnel à quelques mètres du bureau du chef de la Brigade criminelle l’enchantait. Il avait toujours pensé que Léon Vignot était un sot. Cette invitation démontrait qu’il était plus malin que les pourfendeurs de voyous.

 

Au dessert, les deux hommes avaient choisi deux sorbets aux abricots. C’est alors que Maître Reneval reçut un appel téléphonique.

 

-        Ma chérie, je suis au Cirque rouge avec mon meilleur client. Viens nous rejoindre. Tu boiras les cafés en notre compagnie.

 

Reneval et Meugnier convinrent de dire que le premier était le conseiller du second, directeur supposé d’une importante compagnie de transports maritimes spécialisée dans l’importation et l’exportation de céréales. Il fallait éviter que Lauane, la nouvelle compagne de l’avocat, souvent trop curieuse, posât des questions. La jeune femme ne le fit pas.

 

Ce qui se passa ce soir-là dans la tête de Patrick Meugnier fut magique. Le tueur tomba amoureux au premier coup d’œil. La fille s’en aperçut-elle ? Il ne le sut pas. Mais le lendemain, il apporta vingt et une roses rouges à la fille du chef de la Brigade criminelle, amante, à ce qu’il comprit, de l’avocat qui lui indiquait les cibles humaines qu’il devait atteindre. Lauane, pensa-t-il bien plus tard, fut ce soir-là magnifique. Elle accueillit le don des fleurs avec le sourire, invita Patrick Meugnier à partager un verre de vin, ouvrit une bouteille de rouge, une Cuvée Cathelin de Jean-Louis Chave, plaisanta, rit de bon cœur et comprit en fin de soirée que cet importateur de blé ne connaissait rien aux transports, ni à la mer, ni au blé, ni au froment, ni au seigle, ni même à l’avoine. Patrick Meugnier n’était pas un homme d’affaires. Mais Lauane passait un bon moment et se désintéressait de tout le reste.

 

Conduisant sa voiture vers l’hôpital, Pat le Doux pensait encore à ce moment magique qu’il avait passé avec Lauane. Il n’avait pas oublié ce passé. Il pensait aussi à ces instants, à ses yeux de tendresse où, caché et solitaire, il s’asseyait à la terrasse du restaurant Le Portail du Lubéron, buvant un simple café sans sucre et attendant la venue sur son lieu de travail de celle qui l’avait tant ému. Son regard suivait ainsi quelques secondes la démarche de Marika Vignot. Jamais il n’avait songé à l’aborder à nouveau. Il repartait après avoir commandé un second café qu’il buvait d’un trait, abandonnant un gracieux pourboire au serveur toujours surpris par l’attitude répétée de ce client peu commun.

 

Garant sa voiture sur le parking de l’hôpital, Pat Le Doux ne se demandait même pas pour quelle raison Lauane avait jugé utile de le contacter. Il n’avait pas hésité une seule seconde. Elle avait téléphoné. Il avait dit : « Oui, je viens ». Et il était venu. Elle avait ajouté : « Restez dans votre voiture. Je viendrai vous rejoindre ». Et il attendait. Serein et anxieux à la fois.

 

Pat le Doux n’eut pas à patienter trop longtemps. Une jeune femme, plus belle encore qu’il ne l’avait imaginé, frappa avec la paume de sa main à la vitre de sa voiture, côté passager. Il tendit son bras et ouvrit la portière. Lauane était magnifique.

 

-        Bonjour, Pat. Comment allez-vous ?

 

-        Je vais bien, Lauane. Et vous ?

 

La conversation avait été banale. D’une banalité qui eût été consternante pour quiconque d’autre que lui. Pat était retombé sous le charme. Les mots ne signifiaient plus rien. Il se sentait simplement bien. Très bien. Il aurait pu rester ainsi des heures sans parler. Simplement attendre. Attendre Dieu sait quoi. Mais attendre avec elle. Tout cela n’avait aucun sens, pouvait-on penser. Mais ça en avait un pour Pat le Doux.

 

Lauane rompit le silence.

 

-        Pat, vous ne vous demandez pas pourquoi je vous ai appelé.

 

-        Non. Vous m’avez appelé. Je suis venu. C’est tout.

 

 

-        Ecoutez-moi bien, Pat. Ce que j’ai à vous dire n’est pas facile. Mais je sais que vous seul pouvez l’entendre.

 

Lauane regarda au loin. Elle semblait rassembler ses idées. On pouvait imaginer qu’elle avait peur de parler comme si la parole qu’elle allait prononcer aurait pour effet de l’engager à jamais sur une voie qu’elle ne voulait pas prendre, mais qui était la sienne.

 

-        Pat, je ne vis plus avec Pascal Reneval.

 

-        Je l’ai su.

 

-        Ah bon !

 

Lauane n’était pas venue pour cela. Elle paraissait vraiment surprise. Elle perdit le fil de son propos. Pat Meugnier sentit qu’il avait été maladroit.

 

 

-        Pardon, Mademoiselle Vignot. Je vous ai interrompue. Je vais m’efforcer de me taire et de vous écouter attentivement.

 

-        Je ne vis plus avec Me Reneval. Mais, vous savez, je l’ai beaucoup aimé. Nous sommes devenus confidents l’un pour l’autre. Il me disait tout, de lui, de son métier, de ses affaires. J’ai compris que le métier d’avocat avait quelques facettes étranges, indécentes, démoniaques mêmes. J’ai senti que mon amant ne faisait plus la différence entre le bien et le mal. Il est devenu une sorte de machine à faire du fric. Redoutable et efficace. C’est ainsi que j’ai appris que vous étiez, peut-être sans le savoir, sa principale source de revenus. Et j’ai su que vous étiez un tueur professionnel.

 

Pat le Doux ne connaissait plus d’état d’âme. Pourtant, il fut soulagé, même heureux, lorsqu’il entendit ce qu’avait à lui dire Marika Vignot. La fille poursuivit sur le même ton :

 

-        Oh, vous savez, Pat, je l’ai su après notre rencontre. Pourtant, vous êtes resté le même pour moi. J’ai été heureuse de vous rencontrer. Nous serions devenus amants si les circonstances de la vie avaient été autres. Mais, bon, je ne vous ai pas jugé. J’ai toujours pensé que l’on ne devenait pas tueur professionnel par hasard. Je connaissais toutes vos missions, vos cibles, tous les commanditaires réels. Me Reneval me fournissait ces renseignements simplement en me parlant après avoir fait l’amour. J’étais devenue pour lui plus qu’une amante, une confidente et une sorte de mère. Je ne supportais plus cette situation. Je l’ai finalement quitté.

 

Lauane se tourna alors vers l’homme qu’elle avait rejoint dans sa voiture. Pat le Doux n’avait rien dit. Il était demeuré silencieux.

 

-        Vous vous demandez certainement pour quelle raison je vous dis tout cela. C’est difficile à dire. Voyez-vous, j’ai su par le patron du Portail du Lubéron que vous veniez presque chaque mois y prendre un café. Les serveurs se moquaient de vous. Mais moi, dès la première seconde où je vous ai vu, j’ai su que vous étiez amoureux. On ne rit pas d’un amour, même imaginaire. Je n’ai pas ri. J’ai souvent pensé à vous. Et je n’ai pas imaginé une seconde devoir faire un jour appel à vos services.

 

Pat le Doux sut à cette seconde qu’il vivait le plus beau jour de sa vie. Jamais il n’avait imaginé pouvoir offrir ses services à celle qu’il avait aimée en cachette. Sa vie prenait soudainement un sens. Tout cela pouvait apparaître ridicule. Mais pour lui tout cela avait un sens. Profond et vrai.

 

-        Lauane, dites-moi, le nom de l’homme que vous voulez que je tue pour vous.

 

Lauane sut immédiatement que Pat le Doux était son homme pour cette mission.