L’AMOUR DU MOBILE (30/36)

 

truman-capoteChapitre XXX

 

Un tueur sans histoire

 

 

Truman Capote, De sang-froid

 

« Puis, retournant chez lui, il se dirigea vers les arbres,

s’engagea sous leur voûte, laissant derrière lui le ciel immense,

le murmure des voix du vent dans les blés qui ployaient sous le vent. »

 

Le tueur est solitaire. Il est là dans la chambre immobile et sans loi. Il n’a pas oublié son arme. Il la sent à portée de main dans la poche gauche de sa veste. Il est assis et sait qu’il devra dans une minute ou dans une heure se lever et abattre froidement sa victime. Il ne pense pas. Il est en mission et au travail. Pour vivre, il tue. Il ne connaît pas la personne qui le paie. Il a reçu son argent. Il doit maintenant le mériter. Il regarde l’homme en face de lui. Doit-il mourir ou doit-il vivre ? Il n’a pas à répondre à cette question. Un autre a choisi pour lui et l’a appelé :

 

-        Pat, Fernand Gauthier, traducteur et expert comptable, né à Limoges, vivant à Toulouse, à la Rue des Aubépines, âgé de trente-huit ans, doit mourir. Tu trouveras la somme de vingt-cinq mille dollars sur ton compte personnel au Luxembourg. La chose doit être faite avant le 30 octobre. Comme d’habitude, pas de souffrances pour la victime !

 

-        Ce sera fait.

 

Patrick Meugnier, dit Pat le Doux, n’est pas un causeur. On l’appelle, il écoute, il exécute. C’est aussi simple que cela. Il ne pense pas, il dépense peu et il sourit aux autres locataires de l’immeuble dans lequel il vit. Pat est un homme sans histoire. Parfois, il se rend même à l’église de sa paroisse. Il se tient au fond de la nef principale, à l’abri derrière un pilier, imaginant l’un des officiants à sa merci sous le joug d’un revolver silencieux. Pat n’est ni triste, ni drôle. Il est à peine désabusé. Il ne croit ni au bien, ni au mal. Il n’aime pas l’argent, parce qu’il en gagne trop. Il verse les bénéfices de son travail à une fondation pour les enfants artistes. Il lui arrive même de jeter une piécette de monnaie en passant près d’un puits. Pat est improbable, muet et sans péché. Il ne sait plus s’il a été amoureux. Dans ses rêves, il revoit la ville d’Annecy, la mairie, les ruelles anciennes et le parking souterrain. Il se réveille alors en pleurant. Il lit donc un livre pour oublier. Personne ne connaît ses pensées. Ses larmes, en alchimiste du crime, il les rejette sur ses victimes qui n’auront pas le temps de comprendre pourquoi ils ont vécu et pourquoi ils sont morts. Pat pleure pendant la nuit, tue parfois pendant le jour et aime les petits cafés forts, sans sucre, ni crème. Une fois par mois, un vendredi, il se rend en face des bureaux de la Brigade criminelle de Lyon. Il s’assied à la table n° 7 et commande un Côte-Rotie. Il ne finit jamais la bouteille, comme s’il attendait qu’une personne inconnue l’accompagne dans son rituel immuable. Pat est un homme secret, fermé, sinistre. A-t-il jamais aimé ? S’il avait imaginé une telle question, il l’aurait repoussée d’un simple geste d’agacement. Orphelin de père, né d’une mère assassinée par un petit truand, il ne comprend toujours pas pourquoi il s’était épris de Lauane. Cela n’avait aucun sens. Un tueur ne doit pas être amoureux. Un tueur doit tuer. Il doit être un mercenaire du meurtre sur commande. Aimer ne rimait à rien. Il fallait simplement respecter l’autre et parfois, selon le besoin du moment, l’assassiner. Mais l’amour ne devait pas gêner le métier qu’il avait choisi. Une femme ne peut pas aimer un tueur. Un tueur est pathétique, il souffre de tuer, il souffre de vivre, il souffre de ne pas aimer, il souffre de se croire aimé, il souffre d’être aimé. Un tueur supprime l’autre. C’est tout. Une femme rit, sourit, gémit, elle est chaude, sensible, vivante. Une femme est magnifique, pétillante, compréhensive, versatile et fugitive.

 

Thomas attaqua de front :

 

-        Savez-vous que nous avons un point commun ?

 

L’homme en face de lui resta froid. Son visage demeura lisse et fermé. Il regarde fixement le chef de la Brigade criminelle. On ne pouvait savoir, même en l’inspectant avec assiduité, si une réponse allait être donnée. D’un geste lent et volontairement contrôlé, le suspect ôta ses lunettes médicales, les nettoya, les ajusta à nouveau et sourit d’un sourire de glace qui indiquait une détermination sans âme.

 

-        Savez-vous, Monsieur Roque, que je sais depuis toujours que nous avons un point commun ? Je l’ai su avant même que vous ne vous en rendiez compte vous-même !

 

Thomas ne comprenait plus. Quel était le sens de cette contre-attaque ? Que voulait-il dire ? Tout s’obscurcissait dans sa tête.

 

-        Je ne sais pas si nous nous comprenons vraiment. Moi, je parle de Madame Marika Vignot.

 

-        Moi, je parle de Lauane !

 

La réplique, cette fois, avait cinglé. Thomas n’en menait pas large. L’homme en face de lui paraissait lire dans ses pensées. Que fallait-il dire ? Que fallait-il faire ? Thomas réfléchit. Il était calme. Il voulait comprendre. Il ne comprenait plus rien. Il voulait reprendre toute l’histoire depuis le commencement. Il voulait comprendre quelle erreur il avait commise. Il voulait arrêter les événements à ce moment même où il s’était trouvé dans ce caveau  avec Lauane et où il s’était tu. Il était maintenant en face d’un tueur professionnel et il ne comprenait pas son propre comportement. Devenait-il cinglé ? L’autre ne paraissait pas troublé. Dois-je partir ? Dois-je rester ? Dois-je me lever ? Dois-je rester assis ? Thomas se parlait à lui-même et restait de marbre. Il était là et il était absent. Il devait faire un mouvement quelconque, il le savait, et pourtant il demeurait immobile dans son fauteuil. Il faisait face à une sorte de double qui l’inquiétait. D’un autre côté, il ne pouvait pas ne pas aimer celui qui avait reçu un ordre de tuer de la part de Lauane, la femme que tous deux aimaient. Mais était-ce seulement possible ? N’était-il pas en train de délirer ? Ne souffrait-il pas d’hallucinations ? Le tueur, toujours immobile et serein, fut une fois encore plus rapide que lui :

 

-        Monsieur Roque, pensez-vous que j’ai tué Madame Olivier ?

 

Thomas commençait à haïr cet homme qui le toisait d’un regard serein et glacial. L’homme poursuivit son avantage :

 

-        Vous êtes un poltron, Monsieur Roque. Vous n’osez même pas me poser cette question banale pour un policier. Changez de métier. Votre éthique ne vous permet pas d’être chef de la Brigade criminelle. Vous êtes trop doux pour une telle fonction.

 

Thomas restait muet. Que pouvait-il répondre ? Tout cela n’était-il pas exact et réel ? Que pouvait-il faire ? Rien ! Il opta alors pour un mimétisme lâche :

 

-        Avez-vous tué Madame Olivier ?

 

-        Oui.

 

La vérité crue, dite, assumée, décontenançait Thomas.

 

Thomas se sentait de plus en plus mal à l’aise. Tout s’embrouillait dans son esprit. Il ne parvenait plus à saisir les mécanismes de sa propre pensée. Il expira profondément comme si une bouffée d’air expulsé des voies respiratoires pouvait contribuer à éclairer ses idées.

 

Une fois encore, Pat le précéda :

 

-        Voulez-vous savoir comme l’on devient un tueur ? Un vrai tueur ?

 

Thomas n’esquiva pas la question.

 

-        Je me demandais en effet ce qui avait déclenché chez vous ces assassinats télécommandés en série ?

 

-        Je pourrais vous expliquer les circonstances de mon premier meurtre. Mais je ne le ferai pas. Vous mourrez sans connaître la source du mal qui semble me guider. Votre curiosité ne sera ainsi jamais tarie. Mais je vais vous donner une piste.

 

Thomas écoutait avec passion cet homme qui devait le tuer. Il pressentait qu’une sorte de vérité allait se dégager de cet instant où se mêlaient tension extrême et calme inquiétant. Il ne savait pas pourquoi il n’avait pas même peur. Il était toujours assis dans son fauteuil et faisait face avec une troublante sérénité à son destin. Une sorte de bonheur pervers le pénétrait jusqu’au fond de son âme. Thomas gardait ses pensées pour lui. Il fit simplement un petit signe de la tête par lequel il disait à Pat le Doux qu’il était prêt à l’écouter. Pat semblait lui aussi savourer ce duel et apprécier l’adversaire. Il dit alors :

 

  • C’était ma septième mission. Tout y fut différent. Mon fournisseur de meurtres m’appela et me demanda de me déplacer en Belgique. Il ne connaissait, me dit-il, ni le lieu, ni la victime, ni le motif, ni le commanditaire de la chose. Il m’avertit à la fin de son appel téléphonique : « Pat, prenez garde à vous ! Cette affaire est fort étrange ! ». J’ignorais où je devais me rendre. Je décidai finalement de m’arrêter à Verlaine, à cent kilomètres environ de Bruxelles. Pourquoi avoir choisi Verlaine ? Pour la beauté du mot, en souvenir du poète, je n’en sais trop rien ! J’ai choisi une petite pension coquette, aux murs de brique et aux volets couleurs rouille et vert bouteille. La fille du chef devait avoir trois ou quatre ans. Elle se baladait dans la salle à manger d’un banc à l’autre. Elle charmait tous les hôtes avec son sourire boudeur et narquois à la fois. Elle s’appelait Clara. Sa mère était aux fourneaux. Son père prenait soin de la salle et de l’accueil. Les chambres étaient toutes recouvertes de bois chaud et doré. Elles avaient donné leur nom à l’enseigne du Petit Merisier. Je ne peux pas oublier cet endroit. Le soir, c’était au début du mois d’août, le trois août plus exactement, alors que je mangeais des moules et des frites, je reçus un nouvel appel de mon pourvoyeur de fonds et de cadavres. J’ai en mémoire chaque mot de cette conversation :

 

  • Pat ! Où êtes-vous ?

 

  • Je suis à Verlaine.

 

  • Bon Dieu de merde, c’est où ça ?

 

  • C’est à cent kilomètres de Bruxelles.

 

  • Ah bon ! Je suis sauvé ! Je viens de promettre que l’affaire sera faite demain soir.

 

  • Monsieur Roque, vous savez je n’ai jamais rencontré l’homme qui me donnait les ordres de tuer. Ce jour-là, contrairement à toutes mes autres missions, il n’a pas pu me donner le nom de la cible. Il m’a dit de me rendre le jour même à dix-sept heures à l’Eglise Saint-Nicolas à La Hue près de Waterloo. Il m’a indiqué que je trouverai un téléphone mobile à l’intérieur du confessionnal situé dans l’allée latérale sud. Le lendemain, je me suis réveillé saisi d’une angoisse inconnue. Par deux fois, songeais-je, durant la nuit, mon sommeil avait été interrompu par deux cauchemars. Le premier avait laissé en moi deux mots, l’horreur et la joie, et un sentiment, une indicible tristesse. Le second m’apportait une révélation, mais je ne savais pas laquelle. Je garai ma voiture de location, une Fiat Panda grenat, à la carrosserie gondolée, à l’opposé de la porte principale. Je trouvai sans difficulté le mobile avec lequel je devais recevoir les instructions. Peu après l’église commença à se remplir. J’occupai une place au centre de la nef. A 17 heures 30 précises, le marié au bras de sa mère probablement rejoignit l’un des deux sièges qui faisaient face à l’autel. Quinze minutes plus tard, la mariée, accompagnée d’un bel homme qui claudiquait légèrement et de deux demoiselles d’honneur, dans une splendide robe crème, attira tous les regards. Elle avait une peau mate, un magnifique collier de perles, des lèvres fines et naturelles, un nez qui plus tard me fit penser à celui de Lauane et des mains aux longs ongles parfaitement soignés. La cérémonie fut un modèle du genre. Une chanteuse noire vêtue d’un long boubou africain vert, olive et bleu roi éblouit l’assemblée par sa voix toute en rondeur et en velouté. Le sermon fut doctrinal et senti, dit d’une voix chaleureuse mais un brin distant. Je dois avouer que cette messe m’a ému quelque peu. J’eus même – au moment de l’échange des consentements – peine à retenir mes larmes. Par la suite, je me suis demandé pour quelle raison j’étais devenu si sensible. Un tueur ne pouvait pas être émotif. A la sortie de l’Eglise, je suis resté immobile sur ma chaise. Je devais attendre. Je vérifiai si mon téléphone mobile était accessible. Au moment même où je sortis de la poche de ma chemise le portable, une sonnerie retentit. Au moment de décrocher, je tremblais un peu. La voix était rauque comme si l’homme avait trop fumé. Elle était captivante, presque ensorcelante. C’était une belle voix d’homme. La conversation fut brève. Lorsque je coupai l’appareil, je sentis que mes mains devenaient moites. Ce fut la seule fois que l’on me demanda d’assassiner un nonce apostolique. Les mots prononcés me reviennent en mémoire :

 

 

 

  • Retournez à l’intérieur du même confessionnal. Vous y trouverez au même endroit une ancienne grammaire française. Vous la prendrez, vous l’ouvrirez, vous y trouverez une arme, un pistolet de petit calibre et un silencieux. Vous vous dirigerez ensuite vers la sacristie. Vous y rencontrerez le célébrant qui est un nonce apostolique d’Amérique du Sud. Vous lui remettrez la grammaire au nom de la mariée. Vous l’assassinerez ensuite. Vous abandonnerez l’arme sur les lieux ainsi que les gants de ménagère en plastique. L’argent qui vous est dû a déjà été versé sur votre compte. En fait, j’ai multiplié par dix le montant. Ce sera sept cent mille francs français. Bonne chance. Une chose encore : votre chef voulait connaître le motif du meurtre. Dîtes-lui que la seule faute de la victime, ignorée par elle-même, fut d’avoir béni ce mariage. J’aime la mariée. Elle s’appelle Carla et a épousé un autre. Je ne peux ni tuer la mariée, ni tuer son époux, ni me tuer. Je choisis ce symbole pour dire mon amour et ma haine. J’ai les moyens de le faire et je ne m’en prive pas. Adieu, Monsieur !

 

Thomas ne se reprochait même pas d’avoir fait confiance à Lauane. Il l’avait appelée. Elle lui avait donné rendez-vous à son appartement. Il était venu. Et il se trouvait maintenant en face d’un tueur. Il ne pensait même pas être tombé dans un piège.

 

Le tueur s’était tu. Pour un bref instant.

 

  • Je vous envie Monsieur Roque. Oui, je vous envie vraiment.

 

Thomas ne comprenait plus rien à rien. Le tueur lui faisait face et semblait pourtant vraiment l’envier.

 

  • Oui, Monsieur Roque, je vous envie. Je vous envie parce que Lauane vous aime. Savez-vous que Lauane vous aime Monsieur Roque ? Et savez-vous que je suis jaloux à mourir ?

 

Thomas n’avait rien à dire. Pourtant, il savait qu’il devait rompre le silence.

 

  • Est-ce pour ce motif que vous voulez m’assassiner ?

 

La réponse surgit, encore plus étonnante, qu’on ne pouvait l’imaginer.

 

  • C’est parce que je l’aime que je ne vais pas vous tuer, Monsieur Roque. Et simplement pour cette raison. Je suis ici en mission. Pour elle. Et je ne vais pas échouer.

 

  • La mission d’un tueur n’est-elle pas de tuer ? Avez-vous changé de métier ?`

 

  • Non, je n’ai pas changé de profession. Mais dans ma profession, je dois être inventif. Toujours. A défaut, on meurt. Et je ne veux pas encore mourir, Monsieur Roque. Pas encore.

 

  • Alors pourquoi être ici ?

 

  • Je suis ici parce que je suis jaloux et amoureux. Et parce que j’ai besoin de vous. De vous parler et de vous voler. Vous ne comprenez pas ? Je sens que vous commencez à m’écouter et à m’entendre ! Voyez-vous, si je n’étais que jaloux, je me contenterai de vous tuer. Mais je suis amoureux, et en vous tuant, je perds à jamais mon amour. Lauane aurait pu m’aimer. Mais elle ne m’aime plus. Elle m’apprécie, c’est sûr. Mais elle ne m’aime pas. Elle est venue me voir. Un instant, j’ai cru qu’elle désirait mes services pour vous assassiner. Mais non, elle est comme vous et moi, elle sait penser à elle. Et elle a raison. Je vais vous raconter ce que m’a dit Lauane quelques minutes après que vous l’ayez informée de votre désir de l’interroger.

 

Thomas sut à ce moment précis qu’il avait commis une grossière erreur. Il avait sans le savoir permis à Marika Vignot de trouver une porte de sortie. A ses frais.