LES MYSTERES DU BACCALAUREAT

baccalaureat-maths(PAR RICHARD CHAUDENSON)

 

Je pensais, non sans naïveté, en avoir fini avec l'éducation, mais je me suis soudain aperçu que j'avais oublié le baccalauréat ! Tout indique pourtant, et les primaires des "Ripouxblicains" le confirment que le baccalauréat, sujet sans grand risque quoique sans solution, sera l'un des thèmes de réflexion et de proposition de nos aspirants présidents car, bien entendu, les inspirent tout particulièrement les sujets de ce genre, même s'ils ne connaissent pas grand-chose à leur propos comme on va le voir!

La solution la plus simple et la plus évidente serait sans doute de le supprimer pour le remplacer par un "contrôle continu" mais la mise en œuvre d'un telle réforme est délicate ; le contrôle continu pose des problèmes dans l'enseignement privé dont la place n'a cessé de croître dans notre système ; on ne tarderait pas à y voir apparaître, à côté des établissements sérieux (beaucoup le sont plus que nos établissements publics et les parents ne s'y trompent pas) des officines de margoulins qui vendraient purement et simplement leurs médiocres prestations !

 

Toutefois,  les candidats à la présidence  s’accordent, en gros) sur la nécessité de réformer l’examen du bac. Juppé et Fillon, veulent limiter à quatre le nombre d’épreuves à passer, le reste étant en contrôle continu (mais quid de l'enseignement privé ?). Sarkozy lui rêve d'en faire la "vraie" voie d'accès à l'enseignement supérieur l’enseignement supérieur, sans savoir apparemment que c'est déjà la seule réelle définition du bac. Je suis porté à croire que tous, sans le dire, veulent en réalité modifier le système pour pouvoir enfin faire payer le droit d'entrée à l'université comme cela se fait dans la plupart des pays. Seuls, des outsiders comme Copé ou NKM risquent l'idée de laisser les universités libres de fixer les droits d'inscription dans les conditions et selon des modalités qu'elles détermineraient. Certes, certaines le font déjà pour bien des filières, mais illégalement et en douce ; certaines viennent même d'être condamné pour de tels détournements de la loi !

 

Une information un peu sérieuse sur cet examen national me semble donc indispensable ici à la lecture du grand nombre d'inexactitudes, voire de sottises qui sont, une fois de plus, produites à ce propos dans nos médias ou par nos politiques.

 

Un point essentiel et qui est, le plus souvent, ignoré ou omis alors qu'il est essentiel pour expliquer la situation de notre enseignement, est que le baccalauréat, quoi qu'il marque et sanctionne la fin de l'enseignement secondaire, est, en fait, le premier grade de l'enseignement supérieur. C'est pourquoi, il donne de facto un accès direct, sans sélection ni contrôle, à l'université, sauf désormais, dans un certain nombre de filières qui ont, souvent subrepticement et toujours illégalement, mis en place des formes diverses de sélection afin surtout de rendre leur accès payant.

 

Il est donc absurde de prétendre, comme je l'ai lu, que les professeurs d'université devraient « s'investir davantage dans les jurys  ». En effet tous les jurys de baccalauréat sont, selon la loi, toujours et partout, obligatoirement présidés par des enseignants du supérieur. Ces derniers sont toutefois d'autant moins enclins à le faire avec enthousiasme que, s'ils doivent présider les jurys, en revanche, ils ne sont en rien concernés ni par les contenus ni par les modalités de cet examen et reçoivent même souvent, de la hiérarchie de l’Education Nationale, d’insolites consignes, d’indulgence en particulier.

 

Un autre mystère du baccalauréat (mais il y en a tant dans l'administration française!) est son coût exact et réel, surtout rapporté à son utilité, puisque, désormais, on dépasse en général largement les 80 % de réussite. Seul élément d’information : récemment le Syndicat des personnels de direction de l'éducation nationale (SNDPEN) a présenté une évaluation énorme de ce coût, avançant, dans le Figaro du 10 juin 2013, que le baccalauréat coûtait, chaque année, 1,5 milliard d'euros, alors que la rue de Grenelle elle  ne parle que de 57 millions !

 

L’écart entre les diverses évaluations et l’énorme augmentation de cette dernière facture tiennent, en fait, au mode de calcul. Le SNDPEN a tenu compte, lui, de l'annulation de trois semaines de cours en juin et du salaire des enseignants, le coût de fonctionnement de ces trois semaines (200.000 heures) restant le même, que les cours aient lieu ou non. On atteint ainsi le milliard et demi d'euros en ajoutant le montant de ces cours (1.434.548.000 euros), financé de toute façon, aux 57 millions d'euros que le ministère de l'éducation nationale annonce, pour 2012, mais pour la seule organisation des épreuves.

 

Ce doit être même davantage car, en tout état de cause, il est évident que, si l'année officielle, pour le ministère, se termine le 4 juillet, dans les faits, le fonctionnement normal des établissements scolaires s'achève généralement à la mi-juin ; comme les élèves se jugent en vacances à partir du moment où les conseils de classe ont eu lieu, c'est même plus vraisemblablement au début du mois de juin qu'il faut placer la fin effective de l'année scolaire. Le SNDPEN ne pousse toutefois pas le bouchon trop loin, peut-être pour éviter que le MEN ne songe, de ce fait, à réduire les primes des personnels  de direction qui appartiennent à ce syndicat !

 

Comme, en fait, seuls quelques dizaines de milliers de candidats n'obtiennent pas le bac, ce milliard et demi d'euros, qui conduit surtout à refuser l'accès de l'université à ces médiocres élèves, représente une dépense considérable (25.000 euros par candidat recalé !). Elle est d'autant plus considérable et même vaine que le non-bachelier peut tout à fait, au bout d'un certain temps, passer l'Examen spécial d'entrée à l'université (bien plus facile encore) qui lui permettra d'oublier qu'il a été parmi les rares élèves qui n'ont pas réussi à avoir le baccalauréat ou plus généralement qui ne s’y sont pas présentés.

 

Il y a bien longtemps qu'on aurait dû supprimer le baccalauréat, mais loin d'envisager de le faire, on est même en train, toujours subrepticement (et selon le principe bien français qui fait toujours apparaître la nécessité de remettre en place ce qu'on avait auparavant supprimé), d'en rétablir "la première partie" que l'on avait supprimée en 1963.

 

Si,  au 110 de la rue de Grenelle, on voyait un peu plus loin que le bout de son nez (jusqu'à la rue de Bellechasse au moins !), on aurait pu, en 2008, quand on a célébré le bicentenaire du baccalauréat, fêter, en même temps, le retour au baccalauréat en deux parties, puisque le bac de français, placé en fin de première, s'est désormais enrichi d'autres épreuves, ce qui marque un retour incontestable vers bon le vieux bac en deux "parties", bien plus sélectif.

 

Quand on connaît le luxe extravagant de précautions qui entoure la préparation des épreuves du bac comme leur déroulement, on se demande comment, par exemple, on peut se tromper de sujets, en donnant une épreuve de mathématiques lors de l'épreuve d'économie (j'ai un peu oublié le détail qui est sans importance ici), alors que la préparation des sujets, leur transport, leur conservation et leur distribution sont entourés d'un luxe de précautions qu'on pourrait même juger excessif.

 

Faute d'oser supprimer le baccalauréat, ce qui serait parfaitement défendable avec des arguments très forts, n'essayerait-on pas de faire mettre en cause son maintien par le public lui-même, en multipliant les incidents autour de son déroulement et leur assurant, grâce à la presse friande de ces détails, le plus de publicité possible ? Ne parlons même pas de l'atmosphère délétère créée autour du baccalauréat, avec les bruits de l'incitation des correcteurs à noter sur 24 et non pas sur 20 ! Cela dit, les instructions rectorales données aux jurys et à leurs présidents pour susciter ou ordonner leur indulgence sont depuis longtemps de tradition. Laissons aussi de côté la mascarade qui fait que les mentions "très bien", naguère encore une rareté, se sont multipliées ; chaque année, on classe, à travers la France, les élèves qui ont obtenu 21 ou plus sur 20 de moyenne à l'ensemble des épreuves !

 

Quand se décidera-t-on enfin, en renonçant à ces pitreries, à prendre la seule décision raisonnable et à supprimer ce baccalauréat aussi coûteux et encombrant qu'inutile ? Il serait toutefois sage et prudent, si pareille décision était prise, de se demander auparavant, rue de Grenelle, par quoi on pourrait bien le remplacer !