DANS LA TAÏGA, PERSONNE NE VOUS ENTEND EXISTER

dlfs-c2016_nord-ouest_films-photo_-_7-1050x700COMPLETEMENT GIVRE   Teddy congèle sa vie pour une trêve sur les bords glacés du lac Baïkal. Le film « Dans les forêts de Sibérie » – tiré du livre de Sylvain Tesson – marque par l’intelligence de son adaptation et de ses libertés. Après une discrète sortie en salles, voici le DVD.

Tope là ! Pour 80 000 roubles – soit 1 263 francs et 20 de nos centimes – Teddy achète la cabane. Avec une vue imprenable sur la surface gelée du lac Baïkal. L’ex-proprio en pouffe dans sa moustache. Ce dingue de Français possède un sacré grain – voire toute une tempête dans son cerveau – à vouloir s’enterrer là, dans l’antichambre de la tombe. « C’est l’endroit idéal pour se suicider », annonce-t-il devant Teddy, avant de repartir dans un camion cabossé où s’entassent ses affaires disparates.

dans-les-forets-de-siberie-52300-600-600-fDes répliques du genre essaiment le film « Dans les forêts de Sibérie ». « Pas un endroit pour les hommes », « Pas un endroit pour rêver », bref un endroit où l’on se met l’existence à l’envers. « J’avais besoin de savoir si j’avais une vie antérieure. Ici, je ne me suis jamais senti aussi vivant », constate Teddy, chef de projet multimédia, qui se met en trêve de lui-même. Durant une trentaine de minutes, la réalisation de Safy Nebbou colle au livre homonyme – Prix Médicis, Essai 2011 – signé par Sylvain Tesson. Même s’il ne s’agit pas exactement du même endroit, ne chipotons pas pour 200 kilomètres… Le montage se met au diapason des mots du baroudeur Tesson. Aucune mauvaise graisse, des ambiances restituées qui aspirent le souffle de la Nature. Le volume de ce désert glacial se pose à l’échelle de ce Teddy qui souffre autant qu’il jouit.

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Dans la Taïga, personne ne peut vous entendre crever. L’ermite néophyte apprend vite à ne jamais se séparer de son fusil : un ours, ça aime dévorer vos réserves de nourriture. Sans pathos, par incisions judicieuses, la trame progresse et romance le récit. Il puise dans un autre écrit de Tesson le personnage d’Aleksei, un criminel en cavale depuis 12 ans. « Quand les Russes font des conneries, ils peuvent toujours se cacher dans les forêts », résume un protagoniste. Aleksei sauve Teddy, ils essaient de se comprendre, entre le premier qui fuit la civilisation par nécessité et l’autre par choix.

dans-les-forets-de-siberie

dans-les-forets-de-siberie-4270413Avec une caméra qui prend souvent de la hauteur, Safy Nebbou pointe à l’essentiel. Dans un des bonus du DVD – que l’on peut voir sur internet depuis des mois (https://youtu.be/xyiAIBnCW3E) – le réalisateur explique l’infime différence « entre le peu et le rien ». Soit de nourrir son épure pour que cela ne vire pas à l’ascétique. Le DVD ne comporte pas de making of – sur You Tube, on trouve juste ce défilé de camions : https://youtu.be/dfreoCkbumI.  La galette numérique nous propose un autre reportage où Sylvain Tesson s’immerge dans la cabane qui a servi de décor au film (https://youtu.be/-Q7dmocLZGc).

On lui préférera un documentaire bien plus original, filmé par l’écrivain lui-même lors de son vrai séjour en solitaire :

Son interview sur Europe 1 – un mois et demi après son retour – traduit ses états d’âme (https://youtu.be/0dCNHIfQu1k).

D’esprit, le film « Dans les forêts de Sibérie » n’en manque pas. Parce que le comédien Raphaël Personnaz le porte de la première à la dernière image. Car la musique d’Ibrahim Maalouf le traverse d’une présence presque hypnotique (https://youtu.be/UNaJjWTEEDs). La discrétion de sa sortie romande ne le range surtout pas dans les œuvres anecdotiques et oubliables.  « Dans les forêts de Sibérie » vous marque et vous nourrit sur un bien plus long terme.

Joël Cerutti

Dans les forêts de Sibérie – 2016 – 1 h 36 – Francetv distribution.
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