L’AMOUR DU MOBILE (33/36)

Chapitre XXXIII

 

 

L’innocent aux mains puantes

 

 

John Lutz, L’innocent aux mains vides

 

« Le whisky était de la marque de Dancer.

Résurrection. »

 

Avant de se réveiller, le lendemain matin, Thomas Roque avait cru percevoir à plusieurs reprises le bruit de son téléphone. Ce devait être dans l’un de ses nombreux rêves de la nuit. Son état comateux n’avait provoqué aucune réaction. Peu à peu, il émergea de cette torpeur inconnue. Il tenta de remettre de l’ordre dans ses idées. Mais plus il tentait d’unir en un tout cohérent ses idées, plus il devinait que quelque chose lui échappait.

 

Finalement, au prix d’un vrai effort de combattant mis au tapis par son adversaire, Thomas Roch parvint à se lever. Il se dirigea vers la salle de bains. Il ôta ses vêtements. Il se demanda comment il se faisait qu’il avait dormi affalé sur le divan en tenue de ville. Il prit une douche. Soudainement, au moment même où il se séchait, tous les faits de la soirée précédente l’assaillirent. Une angoisse indicible le saisit. Elle se matérialisa par une douleur au bas ventre qu’il savait issue des événements de la journée précédente.

 

Oui, Thomas avait peur. Une peur incontrôlable. Qui le glaçait. Une peur qui le tenaillait maintenant dans tout son corps. Une peur née de la certitude que toute l’affaire lui avait échappé. Une autre certitude était née : on voulait sa peau. Et on allait l’avoir. Mais qui donc voulait sa peau ? Oui, qui donc ?

 

Vêtu tout de sombre, chemise anthracite, pantalon noir, blouson de même couleur, Thomas prit l’ascenseur. Ses présages n’étaient pas bons. Vraiment pas bons. Avant d’ouvrir la porte cochère de son immeuble, il se demanda une fois encore comment il avait fait pour se retrouver aujourd’hui dans une position si inconfortable. Il ne put pas répondre à cette question. En effet, au moment où il voulut prendre pied sur le trottoir, une multitude de flashes de photographes illuminèrent son visage. Une foule de reporters tomba sur lui, telle une meute de chiens féroces qui se jetaient sur un os qu’ils ne voulaient pas lâcher. Et les questions fusèrent. Incompréhensibles. Incohérentes. Méchantes. Et plus viles encore :

 

-        Quels commentaires avez-vous à émettre au sujet des événements de cette nuit ?

 

-        Etes-vous la cause de la mort du juge Olivier ?

 

-        La région lyonnaise est-elle gangrenée par la maffia ?

 

-        Connaissiez-vous le tueur ?

 

-        Y a-t-il un lien entre l’assassinat du juge Olivier et le décès de Me Pascal Reneval ?

 

-        Connaissez-vous l’ancienne amante de cet avocat ?

 

-        Pour quelle raison n’avez-vous pas pris la direction des opérations dans le courant de la soirée ?

 

Thomas Roque ne pouvait qu’être muet devant cet assaut de micros, de voix, d’interrogations. Que s’était-il donc passé cette nuit du 7 mars ? On exigeait des réponses. Il n’avait que des questions qui surgissaient dans sa tête. Il avait imaginé, avant de se rendre à son bureau, pouvoir en toute tranquillité prendre son petit déjeuner et remettre ses idées au clair. Il ne pouvait que parer au pire. Il choisit alors la seule option qui s’offrait à lui :

 

-        Je n’ai pas de commentaire à faire en ce moment. Je vais faire le point avec mes collaborateurs. Nous prendrons ensuite les décisions qui s’imposent.

 

Les micros se tendirent plus encore vers lui :

 

-        Organiserez-vous une conférence de presse dans le courant de la journée ?

 

-        Allez-vous démissionner ?

 

-        Pensez-vous que votre silence soit approprié aujourd’hui ?

 

Thomas décida de lutter pied à pied :

 

-        Le silence est utile lorsque devient nécessaire la concertation. Je n’ai pas pour usage de fuir mes responsabilités. Je suis favorable à une conférence de presse soit en fin de soirée, soit demain en matinée. Je crois utile que la presse puisse maintenant laisser le soin à la Brigade criminelle de travailler.

 

Thomas se demanda comment il allait être à même de rejoindre le bâtiment de la Brigade criminelle. Il vit alors en face de son immeuble le taxi d’Alfredo Bacan. Il se dirigea vers le véhicule, ouvrit la porte arrière, la claqua après être entré à l’intérieur et jura :

 

-        Merde ! Merde, merde et merde. Que s’est-il passé hier soir ? Vous le savez, vous, Alfredo ?

 

-        Tenez, Monsieur Roque, jetez un coup d’œil sur Le Progrès de ce jour. Je crois que vous comprendrez ce qui a pu inciter tous ces journalistes à vous assiéger.

 

Tristan d’Angelo n’avait pas usurpé sa réputation. Il avait frappé. Et fort ! Et en plein milieu de la cible. La première page à elle seule fascinait. Pas de photo. Pas de commentaire. Pas d’article. Simplement un titre. En pleine page. Un titre immense qui disait tout : ETAT DE GUERRE A LA BRIGADE CRIMINELLE ! Le lecteur ne pouvait qu’acheter le quotidien et se précipiter ensuite en pages 2 et 3. Que lisait-on dans ces colonnes ? Une histoire sans queue ni tête. L’arrestation d’un avocat célèbre en cours de journée, le meurtre du juge Jean-Marc Olivier au début de la soirée, l’assassinat ensuite de Me Pascal Reneval en plein commissariat et le suicide de son meurtrier dans la foulée ! Rien que ça !

 

Thomas Roque, dégoûté, lâcha le journal. Ecoeuré le chef de la Brigade criminelle. Au sens strict du mot. Son cœur battait la chamade. Son regard fixait le rétroviseur.

 

-        Voyez-vous, Alfredo, aujourd’hui, j’aimerais tant être chauffeur de taxi. Oui, c’est mon rêve aujourd’hui, devenir un simple chauffeur de taxi.

 

-        Je crois vous comprendre, Monsieur Roque. Un peu en tous les cas.

 

-        En ce moment, personne ne peut me comprendre. Mais ce n’est pas grave. Je vous remercie de votre sympathie. La journée sera rude. Très rude. Mais je vais m’accrocher.

 

Alfredo Bacan roulait lentement. Il comprenait que son passager avait besoin de reprendre ses esprits. Thomas Roque revoyait en un film accéléré les événements de la journée précédente. Tout s’enchaînait dans sa tête. A une vitesse incroyable. Il voulait maintenant connaître les faits survenus à l’intérieur de la Brigade criminelle.

 

Arrivé devant le bâtiment, Alfredo Bacan arrêta le taxi devant la porte principale. Une vingtaine de journalistes l’accueillirent, scandant les mêmes questions que celles que lui avaient posées leurs collègues qui attendaient devant son domicile. Thomas ne dit rien. Il se fraya tant bien que mal son chemin jusqu’à son premier adjoint qui l’attendait adossé à la façade du bâtiment, près de la porte principale. Briac Renaud avait le regard sévère de celui qui ne comprend pas comment un homme raisonnable avait pu ne pas être présent au moment même où son équipe avait le plus besoin de lui.

 

-        Bonjour Briac. Ne dîtes rien pour l’instant, ça vaut mieux pour tout le monde.

 

Briac Renaud n’avait nullement l’intention de parler. Il devinait dans la voix du chef de la Brigade criminelle un ras-le-bol qui ne pouvait qu’inciter les autres à ne pas prendre la parole.

 

Devant le seuil de la porte d’entrée de son bureau, Briac osa tout de même un mot :

 

-        Voulez-vous que je vous laisse seul ?

 

-        Non, venez dans mon bureau. J’ai besoin de comprendre ce qui s’est passé.

 

Thomas poussa la porte de son bureau et demeura interloqué devant le spectacle qui s’offrait à ses yeux. La table principale et le siège étaient recouverts de plastic transparent qui ne cachait pas le sang qui recouvrait le mobilier.

 

-        Briac, je crois faire un cauchemar. Une horreur. Expliquez-moi tout.

 

-        Patron, vous n’avez pas même lu un journal ce matin.

 

-        J’ai parcouru rapidement Le Progrès. Cela m’a suffi. Mais je constate que je ne sais encore rien.

 

Thomas Roque fit quelques pas à l’intérieur de la pièce. Il fut étonné de constater la présence de son trousseau de clefs qui se trouvait sur le clavier de son ordinateur. Que s’était-il donc passé, se dit-il à lui-même.

 

-        Briac, fermez la porte et expliquez-moi ce que vous connaissez.

 

Ace moment précis, le téléphone sonna. Véronique informa son chef que le Préfet Oscar Moulinot voulait lui parler. Immédiatement. Thomas fut sec :

 

-        Véronique, dites-lui que je suis absent et que vous faites le nécessaire pour me joindre le plus rapidement possible. Je le rappellerai dès mon prochain retour. Pour le moment, il est exclu que je parle à quiconque. Allez-y, Briac, je vous écoute.

 

-        Que vous dire, chef ? Francisco et moi avons accompagné Me Pascal Reneval jusqu’à la Brigade criminelle. L’avocat a été installé dans la cellule spéciale située au rez-de-chaussée, exactement sous votre bureau. Nous procédons toujours de manière identique. Il s’agit d’une simple cellule à barreaux destinée à des incarcérations temporaires. Me Reneval a demandé à pouvoir manger et boire. J’ai cru utile de lui apporter personnellement ces vivres. Un sandwich avec du jambon, des œufs et du thon et de l’eau plate. Me Reneval était calme. Presque apathique. C’était surprenant. Le voyant presque prostré, je lui ai même demandé, contrairement aux usages, s’il voulait appeler une personne. Il a simplement dit : « Non. » Je suis ensuite remonté dans mon bureau pour rédiger le rapport que je voulais vous soumettre ce matin avant de le remettre au procureur. Aux environs de vingt-et-une heures, le policier de faction m’a appelé. Il m’a dit qu’il venait de recevoir un appel anonyme, une voix d’homme à ses dires, qui soutenait que le juge Olivier venait d’être assassiné à son domicile. J’ai essayé de vous joindre sur votre portable sans succès.

 

-        Effectivement, je me souviens, au moment de rejoindre mon domicile, je l’avais éteint.

 

-        Ensuite, j’ai cru utile d’appeler à deux reprises le juge Olivier, à 21 heures 10, puis à 21 heures 25. Personne ne répondait. A 21 heures 30, j’ai accepté de répondre à un appel qui émanait de Tristan d’Angelo. Le rédacteur en chef du Progrès me demanda s’il était exact que le juge Olivier avait été assassiné. Que pouvais-je lui dire ? Je lui répondis que la police n’était au courant de rien ! Il me demanda ensuite si je pouvais vérifier l’information car il avait tenté de joindre sans succès le magistrat. J’ai tenté une fois encore de vous appeler. Vous ne répondiez ni chez vous ni sur votre mobile. J’ai décidé alors d’appeler Francisco. Nous nous sommes rendus à la maison du juge Olivier. Toutes les lumières étaient allumées. Nous avons sonné. Personne ne répondait. L’ambiance était sinistre. Quelques minutes plus tard, un journaliste du Progrès était sur les lieux. Je dois dire que je n’en menais pas large. Je ne savais pas que faire. Je sentais que je devais faire quelque chose. J’ai songé à appeler le Préfet Moulinot. J’ai hésité, puis j’ai renoncé à cette option, compte tenu de l’attitude que celui-ci avait adoptée à votre encontre récemment. Finalement, je me suis dit que nous devions pénétrer à l’intérieur de la maison. La porte étant fermée, j’ai, de mon propre chef, cassé une fenêtre de la porte du jardin. La télévision était encore allumée. J’ai crié à plusieurs reprises pour savoir si quelqu’un était à l’intérieur. Francisco était resté dans le jardin pour éviter que le journaliste ne nous suive. Je suis monté à l’étage. J’ai fait toutes les chambres. Sans succès. J’ai ouvert la porte de la salle de bains. J’y ai trouvé Myriam Tolenzi, endormie au pied de la baignoire. J’ai pensé qu’elle avait ingurgité trop de somnifères. Elle ronflait. J’ai tenté de la réveiller. Un échec. Je l’ai alors porté dans une chambre et l’ai couchée sur un lit. Je suis redescendu dans la salle de séjour. Je me suis alors aperçu que j’avais oublié la cuisine. En fait, il fallait simplement contourner le bar. Et c’est alors que j’ai vu le juge Olivier, la face complètement ensanglantée, qui avait été à l’évidence assassiné. Pas d’arme dans les environs. L’assassin avait même songé à étendre le corps au pied de l’évier. J’ai alors appelé immédiatement tous les services concernés. J’ai tenté une fois encore de vous joindre. J’ai envoyé un subalterne à votre domicile. Il m’a dit ne pas vous y avoir trouvé. J’ai informé à 22 heures 20 le Préfet de la situation. A 22 heures 30, je recevais un appel du planton de la Brigade criminelle.

 

Thomas devinait la suite. Mais Thomas Roque était censé ne rien connaître de la suite des événements. Absolument rien.

 

-        Continuez, Briac. Je vais boire la coupe jusqu’à la lie.

 

-        C’est simple. Le planton m’a dit que Me Pascal Reneval venait d’être assassiné à la Brigade et que le meurtrier s’était donné la mort peu après dans votre bureau. Je suis immédiatement revenu à la Brigade.

 

-        Comment l’homme s’est introduit à l’intérieur de la Brigade criminelle ?

 

-        Nous pensons qu’il a profité du désordre qui a fait suite à l’annonce du meurtre du juge Olivier. J’avais personnellement pensé que quelqu’un avait pu oublier de fermer la porte de service qui se situe au sud du bâtiment. Mais cette hypothèse n’avait aucun sens. La fermeture est automatique. Il s’agit d’un système de sécurité interne qui a été mis en place il y a deux ans par Monsieur Vignot.

 

-        Et ensuite ?

 

-        Que vous dire d’autre, Patron ? J’ai dû répondre aux sollicitations de Tristan d’Angelo qui s’est déplacé lui-même à la Brigade vers 23 heures 20. Il me harcelait de questions. Il voulait vous parler. Il invoquait le droit à l’information de la presse. Il hurlait dans les couloirs de la Brigade. Plus personne ne contrôlait quoi que ce soit. Et finalement je crois avoir fait une immense connerie …

 

-        Laquelle ?

 

Thomas avait posé la question calmement. Plus rien ne pouvait l’étonner.

 

-        A un moment donné, Francisco était présent, il vous le confirmera, Tristan d’Angelo m’a dit que j’étais certes innocent, mais que j’avais les mains qui puaient. Je ne sais pourquoi, j’ai craqué. Je l’ai soulevé de terre et lui ai assené une manchette à travers le visage, puis je l’ai pris sur mon dos et l’ai posé devant le bâtiment sur le trottoir. Je crois que j’avais besoin de me décharger. Je ne pouvais plus supporter son agressivité.

 

-        Nous sommes dans la merde. Je n’aime pas le whisky, mais je crois que ce matin je vais me forcer à boire une bonne lampée. Vous m’accompagner, Briac ?

 

-        Je ne dis pas non, patron.

 

Thomas saisit deux verres qu’il conservait toujours dans son bureau, versa du whisky de la marque Dancer, trinqua avec Briac et lui dit :

 

-        D’Angelo est innocent, mais c’est lui qui a les mains qui puent lorsqu’il écrit.

 

C’est alors que le Préfet Moulinot, sans être annoncé, surgit dans le bureau de Thomas Roque. Une furie avait envahi les lieux.