Un tour de plus vers la refondation de l’école (première partie)

(PAR ROBERT CHAUDENSON)

 

Voilà ! C'est reparti pour un tour, et tant à travers la jeunesse que pour l'école et au-delà le chômage, on va sans relâche nous bassiner pendant six mois avec la "refondation d'une école", dont toutes les évaluations extérieures qui en sont faites, démontrent qu'elle fonctionne de plus en plus mal ; des non-spécialistes pourraient s'en douter à constater qu'un quart des enfants en sort sans même avoir appris convenablement à lire et écrire ! Pas besoin d'être un grand spécialiste de l'éducation pour en conclure que quelque chose ne tourne pas rond ! Rassurez-vous toutefois, ce ne sont pas les conseils qui vont nous manquer, même s'il est très clair que la plupart de celles et ceux qui les donnent n'ont pas mis les pieds dans une école depuis l'époque lointaine où ils y usaient leurs fonds de culottes.

Je cogne un peu au hasard ! Un de ces éminents spécialistes est Monsieur Bernard  Toulemonde qui, en dépit de son nom, n'est pas n'importe qui ! Professeur de droit en retraite depuis bien longtemps comme il est membre honoraire de l'Inspection générale, de diverses Directions et de quelques autres positions éminentes de la rue de Grenelle ; il nous annonce, avec gourmandise, pour janvier 2017 aux éditions de l'Aube  (tout un programme !) son ouvrage « Éducation nationale et si on tuait le mammouth » ( NDLR : ce titre étrange vise sans doute surtout à rappeler qu'il fut, à l'en croire du moins, celui qui a fourni à Claude Allègre, alors ministre de l'éducation nationale, la fameuse métaphore du mammouth à dégraisser ? ). Petit mystère éditorial toutefois, l'ouvrage semble co-écrit par B. Toulemonde et Soazig Le Nevé mais l'ordre des noms de ces deux auteurs varie comme le titre lui-même ("Et Si On Tuait Le Mammouth ? : Les Clés Pour (Vraiment) Rénover L'Education Nationale" varient selon les annonces, ce qui est pour le moins étrange.

 

« Quelle finalité pour l'école ? » s'interroge dans un rapport élaboré pour France Stratégie Son Thierry Ly, dont le patronyme marque des origines exotiques et laisse donc, de ce fait même, espérer un regard neuf ; ce jeune auteur se donne pour "économiste de l'éducation", suite aux travaux qu'il a conduits sous la direction d'E. Maurin « diplômé de l'École polytechnique (X81) et de l'Ensae, ancien administrateur de l'INSEE". France Stratégie a confié à ce jeune chercheur la rédaction de son document sur l'école. Mais suis-je bête, peut-être ne savez-vous pas ce qu'est "France Stratégie" et je me dois de vous renseigner : France Stratégie est la forme qu'a fini par prendre, au terme d'une très longue évolution,  le "Commissariat général du Plan", créé en 1946 après la Guerre,  (dont Jean Monnet fut le premier Commissaire), et qui était né de la volonté de refonder alors l’économie française ; "le mot "Plan" ayant perdu ses charmes, le CGP a été transformé en "Centre d’analyse stratégique" en 2006 puis, en  2013, en "Commissariat général à la stratégie et à la prospective" plus connu (de ceux qui le connaissent !) sous le nom  de France Stratégie.

 

Le pire de tout est que nous ne pouvons guère espérer échapper aux livres et aux rapports (les seconds étant préparés aux frais de l'Etat en vue de la publication des seconds) ; la multiplication des médias et les exigences de leur programmation font qu'il faut se coltiner, en outre et en direct, les discours des promoteurs de ces réformes, qui fort heureusement sont toujours les mêmes, ce qui dispense définitivement de les écouter.

 

Toutefois vous échapperez difficilement aux exposés de Nathalie Mons, professeur(e) à l'université de Cergy-Pontoise, dont le parcours professionnel assez étrange (titulaire d’un doctorat en sciences de l’éducation et d’une habilitation à diriger des recherches en sociologie) témoigne de sa part d'une expérience très limitée dans le secteur de l'enseignement proprement dit. Pour éviter toute contestation, je me réfère ici aux données qu'elle expose elle-même à son sujet :

« Diplômée de Science-Po Paris, Nathalie Mons a rejoint l’université après un parcours d’une quinzaine d’années dans le secteur privé en France et à l’étranger (USA, Sri Lanka…). Elle est aujourd’hui professeur de sociologie à l’Université de Cercy-Pontoise, spécialisée dans l’action publique et consacre ses recherches à l’analyse des politiques publiques d’éducation, dans une perspective comparatiste internationale. Dans le cadre de projets de recherche français et européens, ses travaux portent sur les processus de fabrication des politiques scolaires, leurs mises en œuvre locales - et les phénomènes de résistance qui peuvent s’y développer - ainsi que sur l’évaluation des effets de ces réformes sur les acquis et les attitudes des élèves. Ses recherches se sont intéressées [sic] à un large champ de politiques scolaires qui ont été conduites dans les pays de l’OCDE (les politiques de décentralisation, d’autonomie des établissements, d’évaluation standardisée des acquis des élèves, d’enseignement individualisé, de libre choix de l’école…). Ses activités sont résolument orientées sur l’international : experte régulièrement sollicitée par les organisations internationales comme la Commission Européenne ou l’OCDE ».

 

Ajoutons à ce bilan déjà impressionnant que Nathalie Mons est, quoiqu'elle ne le mentionne pas toujours, la présidente du CNESCO, Conseil National d'évaluation du système scolaire qu'elle cite ou évoque au moins cinq ou six fois dans chacune de ses interventions.   En forme de conclusion très provisoire à la première partie de ce blog, je retiendrai assez volontiers dans l'article que Véronique Soulé a consacré au rapport du CNESCO, dans le Café Pédagogique du 27 septembre 2016, la dernière phrase de son texte : "Tout un programme pour une école que le pouvoir avait promis de totalement  " refonder " mais qui s'est arrêté en chemin, et qui, demain, pourrait faire un bond en arrière.".

Le paradoxe commun à tous ces propos, qui émanent d'auteur(e)s qui, à un titre ou à un autre, se réclament de la sociologie de l'éducation est que je n'ai pas entendu ou lu, dans aucun de leurs discours, le mot "langue" ;  plus étonnant encore je n'en ai pas vu un(e) seul(e) s'interroger sur ce que pouvaient et/ou devaient être les compétences linguistiques des élèves, dont on évoque par ailleurs la grande diversité sociale, sans jamais se poser la question des incidences de cette diversité même, sur leurs capacités linguistiques donc leurs capacités réelles d'appropriation des connaissances qu'on veut leur faire acquérir.

 

Tout au plus parle-t-on des "fondamentaux" en évoquant par là le français et les mathématiques, en oubliant tout simplement que, de ces deux "fondamentaux", l'un est, si l'on peut dire "en amont", est plus fondamental que l'autre, puisqu'un très jeune élève est incapable de comprendre ce que lui explique un professeur de mathématiques, s'il ne possède pas le minimum de compétences linguistiques dans la langue qui sert à lui présenter ces éléments initiaux de connaissances.