900 miles, une chanson nostalgique

Je voudrais aujourd’hui m’intéresser à un genre particulier de chansons traditionnelles américaines, le « train song » ou chanson de train. Le train, qui fait partie de la mythologie américaine comme moyen de traverser librement les grands espaces du pays, a en effet donné lieu à une grande quantité de chansons (par exemple I’m Alabama Bound, Broke Down Engine, C & A Blues, Engine 143, Wabash Cannonball, Big Black Train,…). Aux Etats-Unis, la poésie lettrée peut rejoindre la poésie populaire, comme en témoigne cet extrait des Feuilles d’herbe de Walt Whitman (1819-1892):
« J’envie la joie de l’ingénieur, je veux m’en aller sur la locomotive 
Entendre la compression de la vapeur, quel plaisir le hurlement de son sifflet, une locomotive qui rit ! 
Irrésistible la pression de la vitesse qui nous emporte à l’horizon. »
(poezibao.typepad.com/poezibao/2011/08/anthologie-permanente-walt-whitman.html) 
 

Parmi les « train songs » j’en ai choisi un intitulée 900 miles, qu’on peut rattacher à deux autres chansons à la thématique et à la mélodie similaires, Reuben’s Train et Train 45. 900 miles associe le train à la nostalgie du foyer, abandonné pour aller travailler au loin. Le personnage qui parle compte sur un long train de 100 wagons pour retourner rapidement chez sa femme, et il hait le sifflement de ce train, sans doute parce qu’il est encore trop loin de la maison et que le voyage dure trop longtemps. C’est une très belle chanson évoquant avec poésie et vérité le sentiment d’impatience et de tristesse du voyageur solitaire qui s’ennuie loin de chez lui. La mélodie convient tout à fait à l’expression de la mélancolie. A propos de Train 45, chanson similaire, des commentateurs ont écrit: « C’est une des plus belles mélodies de la folk music, et elle apparaît dans de nombreuses variations régionales. Considérée comme un blues noir qui est devenu un blues hillbilly (= musique traditionnelle blanche), il a des titres variés. » (trad. d’une note de Guy Logsdon et Jeff Place, accompagnant le CD Woody Guthrie, Muleskinner Blues, The Asch Recordings, vol. 2, Smithsonian Folkways Records, 1997). En en proposant plusieurs versions datant de diverses périodes, j’espère mettre quelque peu en évidence la richesse et la vitalité de la chanson populaire et la capacité de certains airs et de certaines paroles à durer tout en évoluant en fonction des contextes et des artistes.

Le passage suivant donne quelques explications sur l’origine possible de la chanson:
« L’air de Reuben’s Train semble être utilisé dans un certain nombre de chansons: 500 miles, Long Steel Rail, et bien sûr Reuben’s Train, sont parmi celles dont je me souviens. Est-ce parce que la mélodie est ancienne, et que les gens à travers les diverses générations ont apporté leurs propres paroles, ou est-ce seulement du pur plagiat ? Je me souviens que lorsque j’étais un jeune garçon dans la campagne texane au début et au milieu des années 30 beaucoup d’airs avait des paroles « faites maison » qu’on y avait ajoutées. J’ai toujours pensé que cela pouvait venir du fait qu’à cette période, il n’était pas possible de juste aller sur le web et de regarder les paroles. Les enregistrements n’étaient pas non plus faciles à obtenir, ainsi si l’on avait besoin de paroles, les gens inventaient juste les leurs ou s’en passaient. Il n’y avait probablement aucune volonté délibérée d’escroquer autrui. » (trad. par nos soins de: http://www.banjohangout.org/archive/129513)

Voici l’essai de traduction du texte de base (qu’on trouve sur le site: http://www.traditionalmusic.co.uk/folk-songs-with…/900%20Miles.htm)

1)
Je longe les rails,
J’ai des larmes dans les yeux,
J’essaye de lire une lettre de chez moi;
Si ce train me mène où je veux,
Je serai chez moi samedi soir,
Parce que je suis à 900 miles de chez moi.
Et je hais ce sifflement solitaire,
Ce long train solitaire qui siffle.

2)
Bon je suis embarqué sur ce train,
Il est fait de cent wagons,
Tu peux entendre son sifflement sur 100 miles;
Et si ce train me mène où je veux,
Je verrai ma femme samedi soir,
Parce que je suis à 900 miles de chez moi,
Et je hais ce sifflement solitaire,
Ce long train solitaire qui siffle.

3)
Je mettrai en gage mon chariot,
Je mettrai en gage mon attelage,
Je mettrai en gage ma montre et ma chaîne,
Et si ce train me mène où je veux,
Je serai chez moi samedi soir,
Parce que je suis à 900 miles de chez moi.
Et je hais ce sifflement solitaire,
Ce long train solitaire qui siffle.

900 miles a été enregistré dans les années 1920 par le violoniste géorgien Fiddlin’ John Carson. Woody Guthrie au violon en a laissé une excellente version instrumentale, et une version axée sur les paroles (1944-1945); il a aussi enregistré le très similaire Train 45, plutôt instrumental bien que des paroles soient chantées. La version de son ami Cisco Houston est proche de la sienne. Ces versions folk sont bien différentes de la version country, au rythme rapide et à la tonalité lègère, de Bing Crosby (1960). A l’époque du renouveau folk, Barbara Dane (1961) et Odetta (1963) en ont donné des interprétations puissantes (la guitare rythmique d’Odetta est remarquable), avec une touche de jazz qu’on retrouve aussi chez Terry Callier (1966); c’est chez Billy Merman (1956) qu’on trouve une version 100 % jazz. Dion (Dion DiMucci) (1969) en offre une version folk-rock assez dansante, et plus récemment, on peut citer les enregistrements rock de Gemma Ray (2009) et de Nym (2013). Paul Wassif, en concert à Edimbourg, en a offert en 2010 une belle interprétation, où le chant est porté par un magnifique jeu de guitare.

A mon sens la version axée sur les paroles de Woody Guthrie est la meilleure. Elle se situe plus fortement que les autres dans la tonalité mélancolique, traduite notamment par l’étirement de la fin des phrases, et l’on reconnaît ici le don extraordinaire de Woody pour exprimer dans ses paroles (légèrement mais très pertinemment modifiées) avec force et justesse les sentiments des gens ordinaires: Guthrie met en scène un travailleur itinérant, sans doute un transporteur (voir: https://www.usbr.gov/lc/phoenix/AZ100/…/wagon_masters.html), parti loin de chez lui, qui met en gage son chariot et son attelage, il dit qu’il est « fatigué de vivre de cette façon », « fatigué de vivre seul », « fatigué de vivre comme un chien ». Woody Guthrie change aussi l’ordre des couplets, commençant par la mise en gage et terminant par la lecture de la lettre avec les larmes aux yeux, cette amplification de la tristesse au troisième couplet renforçant la tonalité nostalgique. Les versions plus tardives (Odetta, Dion) ont abandonné la référence au travailleur itinérant et ce qui est mis en gage, c’est seulement la montre, la chaîne et une bague; le retour est aussi pour le lendemain (et non pour le samedi), peut-être pour tenir compte des voyages plus rapides. Dans la chanson beaucoup plus joyeuse de Bing Crosby un dernier couplet conclut de manière optimiste: « Si ma femme me le demande je ne prendrai plus le train./Mais je me détournerai et rentrerai chez moi./Si cette voiture me mène où je veux, je serai chez moi demain soir,/Parce que je suis à 900 miles de chez moi./Et je hais ce sifflement solitaire. »

A titre de comparaison je donne aussi une traduction de quelques passages de Reuben’s Train:
Le vieux Reuben fabriqua un train et le mit sur les rails
Il le fit rouler Dieu sait où

Si tu étais en ville quand le train de Reuben arrivait
Tu pouvais l’entendre siffler pendant 100 miles

Oh le train que j’ai pris est composé de 100 wagons
Tu peux l’entendre siffler pendant 100 miles

… » (www.traditionalmusic.co.uk/folk-song-lyrics/Reubens_Train.htm)

Je traduis aussi quelques vers de la version de Train 45 par Ralph Stanley:
Seigneur tu n’as qu’à te trouver dans cette ville
Voyant quand le train arrive
Tu entendras son sifflement pendant 100 miles./
Suivant les rails
Juste pour aller chercher ma petite femme
Je suis fatigué de vivre seul.

On voit combien les paroles de ces chansons sont proches et issues de la même matrice.

D’autre part, on ne peut pas ne pas mettre en relation 900 miles avec le le célèbre 500 miles attribué généralement à Hedy West, et qui a été repris par un grand nombre de chanteurs et de groupes, comme The Journeymen, le Kingston Trio, Peter, Paul and Mary, The Seekers, The Hooters et en français par Richard Anthony sous le titre J’entends siffler le train (voir le post: https://lib54.wordpress.com/2014/12/13/trois-chansons-americaines-pour-la-liberte/)

Et voici les versions de Woody Guthrie, Odetta, Bing Crosby et Dion:

Et une interprétation de Reuben’s Train par le Hogslop String Band:

Je suis embarqué sur ce train, il est fait de cent wagons

Je suis embarqué sur ce train, il est fait de cent wagons

en.wikipedia.org

Où que vous soyez, bon retour chez vous, accompagnés du sifflement du train pendant 100 miles !