DE L’AMITIE EN POLITIQUE : LE CAS FILLON

(PAR ROBERT CHAUDENSON)

 

J’ai souvent cité dans mes blogs deux principes fondamentaux de la politique. Le premier, tout aussi valable dans bien d'autres domaines, est : « On n'est jamais trahi que par les siens » (et notre Canard enchaîné nous permet de le vérifier chaque semaine) ; le second est, corollairement en quelque sorte, : « Gardez-moi de mes amis, mes ennemis, je m'en charge ».

 

Ce n'est pas notre François le Champi qui me dira le contraire lui qui, depuis le début de cette maudite année 2017, qui s'annonçait pourtant sous les plus heureux auspices, a eu cent fois l'occasion de vérifier ces deux principes, même si, force est de le reconnaître, il a fourni lui-même le plus souvent les bâtons pour se faire battre !

Sans qu'il ait osé dire les choses clairement, l'un de ses très généreux amis (grand fournisseur de coûteux costumes et, semble-t-il aussi, de la luxueuse montre à 16 euros pour aller avec !) aurait dit à un journaliste (en confidence ce qui revient à faire une déclaration à grands sons de trompette sur une place publique !) que non seulement il n'avait fait ces cadeaux royaux qu'à la demande du bénéficiaire, mais qu'il n'en avait même pas reçu le moindre remerciement !

 

Tout cela confirme qu'on doit se montrer plus circonspect encore dans le choix de ses amis que dans celui de ses ennemis qui ne manquent pas, en général, de se déclarer eux-mêmes et sur lesquels on sait, dès le départ, à quoi s'en tenir.

 

Un principe général que tout Président de la République française devrait prendre en compte, tant dans sa stratégie électorale préalable que dans l'exercice même de sa fonction, est qu'il faut toujours avoir, parmi ses amis, ... un milliardaire libanais !

 

À cela plusieurs raisons, dont chacune est suffisante seule, mais qui toutes plaident en faveur de cette nécessité. Non seulement, au Liban (où une partie notable et importante de la population, le plus souvent francophone), la France est un Etat "décolonisateur" (et c'est très rare n'est-ce pas cher Monsieur Macron ?), car elle a contribué à libérer le Liban du joug ottoman, mais ce pays, à travers le christianisme entretient avec notre pays des relations anciennes et privilégiées. Le Liban est certes très divisé sur le plan ethnologique (surtout dans les couches supérieures de sa population et ainsi l'Université Libanaise est à couteaux tirés avec l'Université Saint Joseph) ; chacune des dix-sept (ou à peu près) catégories politico-religieuses différentes qui forment la population du Liban est en conflit permanent et irréductible avec toutes les autres. La France garde toutefois, en dépit du net recul de son influence, une place d'autant plus privilégiée que les aniciennes colonies françaises abritent aussi nombre de Libanais expatriés !

 

Un riche membre de la haute société libanaise a donc forcément un appartement dans les beaux quartiers de Paris où l'on peut accueillir, par exemple, un ancien Président de la République française qui, par ailleurs, dispose pourtant d'un bel appartement à Paris que cette même République, bonne fille, lui accorde jusqu'à la fin de ses jours, en plus des multiples et ruineux avantages de toute nature que ce cher Laurent Fabius, pas fou et prévoyant (à tort d'ailleurs), a accordé, de son propre chef et par une simple lettre, aux anciens présidents, du temps où il était Premier Ministre. Sa fonction comme son jeune âge lui rendaient alors évident qu'il serait un jour lui même Président de la République et qu'il bénéfierait ainsi de ces immenses faveurs !

 

Mais revenons au Liban et à Fillon ! Toutes les composantes évoquées à ces propos sont imbriquées comme le montre le cas du général Michel Aoun (chrétien maronite lui-même), actuel Président de la République libanaise. Bref mais indispensable rappel de son histoire riche d'enseignements !

 

Choisi en septembre 1988 par Amine Gemayel (Président depuis 1982 mais non renouvelable) pour former un gouvernement provisoire (une demi-heure avant la fin de son mandat!), l’ancien commandant de l’armée libanaise, le général Michel Aoun, restera au pouvoir jusqu’en octobre 1990. Pendant ces deux ans, il lance une « Guerre de libération» contre les 40.000 soldats syriens détestés qui occupent alors le Liban, regardé par  Hafez el-Assad comme une partie de l’ancienne « Grande Syrie ».

 

Après six mois de combats acharnés, M. Aoun ne réussit pas à déloger les troupes syriennes, mais ces affrontements sont un désastre pour les chrétiens : des milliers de morts et de blessés, comme d'exilés, Beyrouth en ruines, des dégâts estimés à des milliards de dollars. Sur le terrain, le réduit chrétien est divisé en deux zones, l’une contrôlée par les Forces libanaises, l’autre par l’armée fidèle au général Aoun. Retranché dans le palais présidentiel, celui-ci refuse d’appliquer l’accord conclu à Taëf (Arabie saoudite) en 1989 entre les députés libanais pour mettre fin à la guerre civile.

 

Pour remercier la Syrie de son soutien à la coalition internationale, les Etats-Unis laissent finalement Hafez el-Assad évincer militairement Michel Aoun. Battu, ce dernier se réfugie d'abord à l’ambassade de France où il passe neuf mois. Il sera ensuite installé par la France, sur la Corniche, à Marseille, à la Villa Gaby, alors gardée comm Fort Knox, puis à la Haute-Maison, près de Paris. Pendant tout son exil,  Michel Aoun n’aura de cesse de dénoncer « l’occupation syrienne » et de mobiliser la diaspora libanaise contre la mainmise de Damas sur le Liban. Ses partisans restés au pays sont harcelés, réprimés et emprisonnés par le pouvoir pro-syrien.

 

En échange de la protection française, Aoun a renoncé à exercer toute activité politique. Cependant, en 1992, il lance un parti politique, le "Courant patriotique libre", qui a comme objectif le retrait des troupes syriennes et l’instauration au Liban d'un État de droit.

 

En septembre 2004, les États-Unis et la France soutiennent une résolution du Conseil de Sécurité de l'ONU, qui demande le retrait des troupes syriennes. Le 29 janvier 2005, M. Aoun déclare qu'il pourrait revenir au Liban pour rejoindre l'opposition au gouvernement pro-syrien. Le 14 février 2005, l'ancien Premier Ministre du Liban Rafik Hariri est tué dans un attentat à l'explosif (C’est son appartement de Paris qu’occupe la famille Chirac!). Les services de renseignements syriens sont désignés comme les auteurs de cet attentat par l'opposition et M. Aoun lui-même soutiendra cette thèse. Cet assassinat marque le début de ce qu’on appelle la « Révolution du cèdre », qui a conduit au départ de la totalité des troupes syriennes fin avril 2005 et au retour du général Aoun au Liban après quinze ans d’exil !

 

On retrouve une haute figure libanaise, moins de la politique que des affaires, dans l’entourage immédiat et actuel de F. Fillon. Fouad Makhzoumi a fondé « Future Pipe Industries » avec d'autres investisseurs en 1984 ; magnat des pipes lines, il a participé activement à la gestion et au développement des activités de FPI. Il en est directeur général de 1986 à 2003, où son fils, Rami Makhzoumi, prend alors cette fonction. M. Makhzoumi père est Président exécutif de Future Pipe Industries depuis 2003 et en a repris la fonction de Directeur général en 2011. Une affaire de famille en somme !

 

Toutefois son action et ses intérêts ne se limitent pas aux pipes-lines ; de 1995 à 1998, M. Makhzoumi est vice-président de l'Institut pour la politique sociale et économique du Moyen Orient à la "John F. Kennedy School of Government" de  l'Université d’Harvard. En 1997, M. Makhzoumi fonde la Fondation Makhzoumi, organisme à but non lucratif privé libanais qui contribue, par ses programmes de formation professionnelle, soins de santé et de microcrédit, au développement de la société civile libanaise.

 

Ce milliardaire libanais, à quelques mois de la primaire de droite française, a signé un contrat avec F. Fillon à travers la toute nouvelle société de ce dernier « 2F Conseil ».  Comme l’ont souligné Mathilde Mathieu et Ellen Salvi dans leur article de Mediapart du 14 mars 2017 sous le titre " Le milliardaire libanais qui embarrasse Fillon": « de tous ses clients, M. Makhzoumi est sans doute celui qui embarrasse le plus François Fillon. D’après nos informations, l'ancien premier ministre a signé au début de l’année 2016, alors qu'il était déjà candidat de "Les Républicains" à la présidentielle, un contrat avec une entreprise basée à Dubaï (Émirats arabes unis), présidée par un homme politique et businessman libanais, Fouad Makhzoumi, que François Fillon connaît de longue date et qu’il a rencontré à de multiples reprises. La conseillère en communication du candidat a confirmé à Mediapart l'existence de ce contrat avec le milliardaire.".

 

Ces auteur(e)s ajoutent :

"Si le candidat a daigné confirmer les contrats passés par sa société « 2F Conseil » avec l’assureur Axa, Fimalac ou la banque Oddo lors d’une conférence de presse organisée début février, il s’est bien gardé ce jour-là de citer le nom de Fouad Makhzoumi, un Sunnite ayant longtemps vécu en Arabie saoudite et que le site Intelligence Online décrivait en décembre dernier comme « le poisson-pilote » de François Fillon au Moyen-Orient. Le Libanais avait d’ailleurs offert un banquet en l’honneur de son « ami » Fillon à Beyrouth en décembre 2014."[ Donc en mettant opportunément à profit la très brève durée de vie (2012-2016)  de sa société "2F Conseil"] .

 

Pour ce genre de questions, les lois et règlements sont moins tolérantes Outre-Manche que chez nous ; même si la société "2F Conseil", créée in extremis a déjà disparu, les faits survenus auparavant en Grande-Bretagne sont néanmoins très intéressants à noter :

"En Grande-Bretagne, la famille Makhzoumi est connue pour ses dons au parti conservateur. Dans les années 1980, Fouad Makhzoumi avait surtout tissé des liens d'affaires avec le député conservateur britannique Jonathan Aitken, devenu ministre de la défense. En 1992, les deux hommes avaient négocié un accord comprenant la vente de 3 000 fusils d'occasion, lequel a entraîné la démission de Jonathan Aitken en 1995 en raison de soupçons notamment dus au fait qu’il n’aurait pas déclaré ses liens avec Fouad Makhzoumi. Quatre ans plus tard, Jonathan Aitken était emprisonné pour parjure.

 

De son côté, François Fillon a-t-il empoché des fonds de la part de FPI sur la base du contrat signé au début de l'année 2016 ? Et à quelle hauteur ? « [Le contrat] a donné lieu à un versement, affirme Régis Lefebvre, consultant de FPI en France. Mais s’il a gagné 10 000 ou 20 000 euros, ça s’arrête là. On est loin des sommes évoquées au sujet d’Axa… » Interrogée sur ces émoluments, la conseillère communication de François Fillon, Myriam Lévy, n’a pas confirmé ni démenti leur existence, encore moins précisé leur montant.

 

En réalité, ce contrat prévoyait surtout une grosse prime de résultat (ou success fees), promise à François Fillon s’il remplissait ses objectifs. « Ça n’a pas marché, aucun success fees n’a été versé », tient à préciser Régis Lefebvre, au nom de FPI. Sur ce point, l’équipe du candidat LR confirme : « Il n’y a pas eu de versement de success fees, indique Myriam Lévy. Et le contrat est clos puisque 2F Conseil n’a plus d’activité depuis le 31 décembre 2016."

 

"Un mystère reste donc entier, quelle était la mission confiée à l’ancien premier ministre ? Sur quel projet devait-il intervenir ? En France ou à l’étranger ? À cette question clé, aucune des deux parties n’a souhaité nous répondre. « Secret des affaires, oppose ainsi Régis Lefebvre. « Il y a eu chez FPI une réflexion autour d’un sujet particulier qui n’a pas éclos. FPI n’a pas envie qu’un concurrent sache quelle a été son intention en janvier 2016… » De toute façon, le candidat-député ne s’est-il pas placé en situation de conflit d’intérêts ? « Les avocats du groupe ont considéré que ce contrat n’exposait pas le groupe." concluent Mathilde Mathieu et Ellen Salvi.

 

Les affaires Fillon apportant désormais, quasi quotidiennement, leur lot de révélations plus ou moins ébouriffantes et croustillantes, ne peut-on espérer voir les choses s'éclairer quelque peu et se préciser la relation « amicale » entre François Fillon et Fouad Makhzoumi ?

 

Ne faut-il pas attendre ou en tout cas espérer  quelque chose du dépôt des comptes 2016 de la société « 2F Conseil » dont je m'étonne un peu que nul ne semble s'être inquiété de l'absence, car un tel comportement est tout à fait illégal. En effet la loi française est très précise sur ce point :

« Pour les sociétés à responsabilité limitée, les sociétés par actions, certaines SNC et coopératives agricoles, ainsi que pour les sociétés étrangères, les comptes annuels font l'objet d'un dépôt au RCS dans le mois qui suit la tenue de l'assemblée générale qui les a approuvés, soit dans un délai de 7 mois maximum à compter de la clôture de l'exercice concerné. ».

 

Comment ne pas attendre quelques éléments d'information sur ces mystérieuses questions politico-financières si l'on se souvient de la belle et lumineuse conclusion de la conférence de presse de François Fillon le 6 février 2007 :« J’ai exercé de 2012 à 2016 cette activité en toute légalité. […] J’ai toujours fait de la transparence une exigence. »! Ben voyons !

 

Commentaires : 2

  1. Madame Macron habillée par Vuitton dont la DGA n’est autre que Delphine Arnault fille de B. Arnault pdg de LVMH, femme de Xavier Niel, Macron interpellant un salarié ‘le meilleur moyen de se payer un costard c’est de travailler!’.

    Comme ce vieux dicton Africain ‘quand tu montes sur un cocotier nu, assure toi d’avoir le c.l propre’ trouve ici sa pleine signification, certains disant même qu’ils n’acceptent jamais au grand jamais un cadeau d’où qu’il vienne, quelle bande de faux derches!!

  2. Cela dit Monsieur Chaudenson votre article est remarquable d’une grande qualité redactionnelle, précis, cela devient de plus en plus rare, vous avez du talent, bravo!

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