INFLATION : LE RETOUR ?

(PAR JEAN-PIERRE GHELFI [DOMAINE PUBLIC])

 

La conjoncture économique paraît s’améliorer dans la plupart des grands pays développés. En Suisse aussi. Les centaines de milliards de francs «imprimés» pour contrer la spéculation à la hausse sur le franc viendront-ils inonder les marchés et créer de fortes tensions inflationnistes?

Nous venons de vivre une période économique qui figurera plus tard dans les manuels. En mai 2007, l’indice suisse des prix à la consommation (IPC) passait la barre des 100 points. Dix ans plus tard, en janvier de cette année, il s’établissait à nouveau à 100. Entre temps, il avait d’abord très modestement augmenté pour toucher 103,6 en mai 2011. Il s’était ensuite orienté à la baisse pour atteindre 99,6 en janvier de l’année dernière.

Dix ans donc avec une inflation zéro. Ce constat est étrange pour des personnes qui ont connu des périodes où les prix enregistraient des hausses annuelles consécutives de plusieurs pourcents! En prenant davantage de recul, on voit que l’IPC de base 100 en septembre 1966 se situe présentement à 325. Sur un demi-siècle, les prix ont ainsi un peu plus que triplé. Cette majoration est faible en comparaison internationale, mais néanmoins importante en regard de la période récente évoquée plus haut.

La stagnation actuelle des prix est évidemment la conséquence de la crise de 2007/2008 (crises des subprimes), qui a été profonde et a duré longtemps. A tel point d’ailleurs qu’on a vu fleurir nombre de commentaires et d’analyses qui, plutôt que d’y voir les effets quasi obligés d’une réelle dépression conjoncturelle un tant soit peu analogue à celle des années 30, avançaient de nouvelles hypothèses.

On évoquait le fait que le monde occidental, vieillissant, était entré dans une période de «stagnation séculaire» (tout de suite les grands mots!) caractérisée par une croissance économique anémique, par un chômage important et incompressible ainsi donc que par des prix durablement stables. Un tel pessimisme ne pouvait que nous annoncer des lendemains plutôt sombres.

Business as usual

Comme souvent en pareille situation, c’est au moment où l’on croit que tout va aller de mal en pis que la roue tourne. Depuis l’année dernière, la conjoncture s’est progressivement améliorée dans plusieurs pays développés. Les prix de certaines matières premières, à commencer par le pétrole, sont repartis à la hausse. Plus généralement, les indices des prix se sont redressés. Ils approchent les 2% de hausse annuelle aux Etats-Unis. En Allemagne, ils ont franchi cette limite (2,2%) pour la première fois depuis plus de quatre ans.

Plusieurs médias ont relevé à la fin de la semaine dernière que l’inflation dans la zone euro avait atteint 2% en février. Soit le taux considéré par les banques centrales comme le signe d’une conjoncture revenant à la  normale – on va pouvoir renouer avec le « business as usual ». Conséquence prévisible: les banques centrales vont procéder au relèvement des taux d’intérêt. Celle des Etats-Unis, la Fed, l’a d’ailleurs fait récemment, en laissant entendre que d’autres majorations sont prévues.

Avec un certain décalage, la Banque centrale européenne (BCE) s’y mettra aussi, peut-être plus rapidement qu’on ne le croit. Le dernier bulletin conjoncturel du KOF (mars) paraît d’ailleurs le suggérer, qui écrit: «Pour la première fois depuis longtemps [en fait depuis 2007], la croissance économique dans la zone euro est plus forte que celle des Etats-Unis» La fin des taux d’intérêt négatifs est programmée.

Quant aux textes relatifs à la «stagnation séculaire», leurs auteurs les ont réduits dans les tiroirs…

Sous le titre «l’économie helvétique est en bonne forme», le Tages-Anzeiger du 3 mars consacre presque deux pleines pages pour en montrer plusieurs aspects positifs. Chez nous aussi, le renchérissement a quitté la zone négative en augmentant de 0,4% de janvier 2006 à janvier 2007. Hausse certes modeste, mais hausse tout de même, qui contraste avec les diminutions enregistrées dans les années 2009, 2012, 2013, 2015 et 2016.

Il faudra certainement faire encore preuve de patience pour approcher les +2% considérés chez nous aussi comme l’indice d’un retour à un fonctionnement normal de l’économie. La raison de ce retard helvétique continuera de résulter des pressions à la hausse sur le franc qui se font toujours sentir. Elles ne faibliront pas avant que la conjoncture ait retrouvé quelque vigueur chez nos principaux partenaires commerciaux et que notre monnaie ait cessé d’être considérée comme un havre de stabilité et de sécurité.

Reprendre son souffle

Et qu’adviendra-t-il alors des centaines de milliards que la BNS a émis ces dernières années pour acquérir des devises dans le but de contrer la spéculation à la hausse sur notre monnaie? A cette interrogation, on peut répondre que notre banque centrale peut sans autre laisser les choses en l’état.

Même si les sommes en cause paraissent considérables à nos yeux de simples citoyennes et citoyens, elles ne sont, si l’on ose dire, que de l’argent dont la BNS a le monopole de l’émission. Ses achats de devises ont permis d’éviter que la crise de 2007/2008 ne prenne davantage d’ampleur et ne cause de plus considérables préjudices. N’est-ce pas là l’essentiel?

Il n’en reste pas moins que ces substantielles masses d’argent aujourd’hui stockées dans des comptes à l’étranger pourront revenir sur les marchés dès le moment où la situation économique reprendra du vif. Le risque ne sera-t-il pas alors qu’elles inondent les marchés? Dans ce cas, au lieu de conserver un paisible renchérissement de 2%, ne risque-t-on pas d’entrer dans une phase de forte inflation? Il y a là des risques réels.

Parviendrons-nous à les maîtriser? Ce seront de beaux défis à relever par nos autorités, BNS en tête. Mais avant de vouloir à nouveau peindre l’avenir en noir alors que nous ne sommes pas encore vraiment sortis de la crise actuelle, on peut commencer par reprendre son souffle. Et  se dire aussi que  l’hypothèse d’une forte inflation n’est pas encore vraiment d’actualité. Et même que nous en sommes encore loin.

Commentaires : 1

  1. Oui, c’est juste. La BNS ne peut acceper un envol du franc au risque de tuer nos exportations. Le franc doit s’affaiblir et, à contrario, le dollar et l’euro doivent se raffermir. Ceci passe notamment par des taux d’intérêt négatif sur le franc suisse afin de le rendre le moins attractif. Dès lors, l’inflation en Suisse n’est pas pour demain.

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