Les Editions des Sables à Genève fêtent leur trentième anniversaire

(PAR PIERRE JEANNERET [DOMAINE PUBLIC])

 

Il existe en Suisse romande un certain nombre d’éditeurs de moyenne dimension qui résistent courageusement, mais avec difficulté, au quasi-monopole des grandes maisons d’édition parisiennes. A défaut de pouvoir toutes les citer, nommons par exemple Antipodes (DP 2159), Alphil et les Editions d’en bas (spécialisés dans les ouvrages à caractère historique, politique ou social), Bernard Campiche, L’Aire ou encore Zoé.

Et à côté, on trouve nombre de petites éditions qui méritent d’être sorties de l’ombre. Le cas des Editions des Sables, à Perly (GE), est à cet égard emblématique. Profitons de leur trentième anniversaire pour en conter l’histoire.

A l’origine, il y a une forte personnalité. Celle d’Huguette Junod, pasionaria du féminisme, qui publie une rubrique régulière dans Gauchebdo et Le Peuple valaisan. En 1986, elle reçoit le Prix des écrivains genevois pour un livre qui ne trouve aucun éditeur. Elle décide alors de créer sa propre maison d’édition ad personam. Ce seront, en 1987, les Editions des Sables.

Le nom est dû au fait que la fondatrice a toujours été fascinée par les différents types de sables, qu’elle ramène de ses voyages et collectionne dans de petites bouteilles. Dès 1991, elle publie d’autres auteurs des deux sexes, privilégiant la poésie mais ne dédaignant pas la prose. En 2012, elle s’inscrit au Cercle de la librairie et de l’édition, fondé à Genève en 1888, qui rassemble une série de petits éditeurs. Ce qui lui permet de participer désormais, dans l’espace commun du Cercle, au Salon du livre de Genève. A ce jour, Huguette Junod a publié environ quarante livres d’une trentaine d’auteures et auteurs, essentiellement romands.

Elle déplore cependant l’espace de plus en plus réduit que la «grande presse» consacre à la littérature. La disparition de la Gazette littéraire du samedi, déjà ancienne, est à cet égard symptomatique.

Cette aventure éditoriale nous est racontée en introduction du livre qu’Huguette Junod a publié à l’occasion de ce 30e anniversaire: L’Anthologie des Sables. Pour cette dernière, elle a fait appel à tous «ses» écrivains, dont nombre de femmes. Le thème imposé (bien que respecté très scrupuleusement ou de manière vague) était… le sable.

La première partie est dévolue à la poésie, la seconde à la prose, avec des textes de longueur croissante. Le livre s’ouvre sur un quatrain de Vahé Godel, Minute de sable: «arbre – le vent m’achève à coups de sabre / sabre je rouille enfoncé dans le sable / sable je coule entre mes doigts de sable / sable j’ensevelis l’ombre de l’arbre». Il nous est naturellement impossible de nommer tous les auteurs…

Mentionnons donc quelques grands axes. Les plages sont bien sûr très présentes dans ce recueil: «Les jours passent / et les vagues /sur le sable / qui se suivent / et se couvrent / se recouvrent / l’une l’autre / l’une en l’autre / patiemment / à jamais» (Huguette Junod). Surtout les plages méditerranéennes, mais aussi celles de la mer du Nord, où règne l’argousier aux baies orangées: «Une plante des sables, toute en épines, toute en baies. Comme un buisson ardent au cœur du sable» (Rolf Doppenberg). Les corps s’y lovent, avec souvent une dimension érotique, surtout chez les auteures. Le sable évoque aussi, dans plusieurs textes, le Sahara: «Le chameau ne sait pas / Passer la vitesse supérieure / Mais seulement doser / Sa sainte lenteur» (Thierry Lumineau). Patrice Mugny, personnalité politique genevoise bien connue, narre ses premiers contacts avec l’Afrique saharienne. Le sable invite donc aussi au voyage. Enfin il est symbole de l’inconstant, du mouvant, de l’évanescent, du non solide, de l’enfouissement.

Conjointement, les Editions des Sables publient Pas le temps de courir, un recueil de poèmes de Stéphanie de Roguin qui a obtenu le Prix des écrivains genevois 2016. Il s’agit principalement d’une série de pièces très courtes, qui semblent emprunter un peu aux haïku japonais, moins par leur dimension que par leur caractère allusif, tout en délicatesse: «l’harmonie populaire: / besoin d’amour / à l’absurde contrôle / la nuance sauvage / une musique aveugle / dernière bise / tout est dit».

Souhaitons longue vie à cette petite maison d’édition, qui ne tire ses livres qu’à trois cents exemplaires mais qui, à l’instar de nombreuses autres en Suisse romande, contribue à maintenir vivante et à faire connaître la création littéraire de ce pays.

Huguette Junod et ses auteur-e-s, L’Anthologie des Sables. Poésie & Prose, Perly (GE), Editions des Sables, 2017, 226 pages
Stéphanie de Roguin, Pas le temps de courir. Poèmes, Perly, Editions des Sables, 2017, 71 pages

Commentaires : 3

  1. Pourquoi mon commentaire précédent a-t-il été refusé avec l’astérisque rouge à l’appui? Je persiste et signe: je suis indigné de n’avoir pas pu donner mon opinion sur l’édition romande en général. Qui décide de ce qui est publiable ou non à l’1dex?

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