Enseignement des langues : ELCO

(PAR ROBERT CHAUDENSON)

 

Connaissez-vous ELCO ? Non bien entendu ! Il faut donc, une fois de plus, que je m'y colle car non seulement vous ne connaissez  pas ELCO, mais je crains fort que vous ignoriez, tout autant, l'existence du « Cadre européen commun de référence pour les langues » (CECRL) alors que, en théorie en tout cas, la plupart des systèmes européens d'enseignement des langues, s'inscrivent maintenant dans le CECRL.

 

Commençons donc par ELCO "Enseignements de langue et de culture d'origine"

Contrairement à ce que vous pouvez croire, je ne cherche ici nullement à faire diversion par rapport aux réflexions sur l'élection présidentielle française, puisque l'éducation et la culture sont définies, par la quasi-totalité des candidats,sincères ou non, comme des aspects essentiels de cette affaire.

 

Les  "enseignements de langue et de culture d'origine"  concernent neuf Etats (car il s'agit d'États et non de pays) : l'Algérie, la Croatie, l'Espagne, l'Italie, le Maroc, le Portugal, la Serbie, la Tunisie et la Turquie (ensemble aussi hétéroclite que bizarre). Ces enseignements sont proposés sur la base d'accords bilatéraux impliqués par la « Directive européenne » du 25 juillet 1977" qui vise à la scolarisation des enfants des travailleurs migrants. Nous trouvons donc là une confirmation indirecte de la thèse que j'ai soutenue et exposée à de nombreuses reprises ; un de mes blogs  publié ici même a marqué  le rôle majeur, quoiqu'occulté, du « regroupement familial » sur l'évolution de notre système éducatif depuis les années 1975-1976 et les décisions de Valéry Giscard d'Estaing.

 

Cette directive de 1977, largement passée inaperçue à l'époque, dispose que « Les Etats membres prennent, conformément à leurs situations nationales et à leurs systèmes juridiques, et en coopération avec les Etats d'origine, les mesures appropriées en vue de promouvoir, en coordination avec l'enseignement normal, un enseignement de la langue maternelle et de la culture du pays d'origine en faveur des enfants ».

 

« Le principe qui fonde ces enseignements, à l'origine, est que la maîtrise de la langue maternelle est un préalable nécessaire à la réussite d'une langue seconde (sic!) ». Pour nous et en la circonstance, la langue dite « seconde » est le français qui est la seule langue en usage dans notre système éducatif.

 

« Les objectifs poursuivis étaient complémentaires : structurer la langue parlée dans le milieu familial, favoriser l'épanouissement personnel des jeunes issus d'autres cultures, valoriser la diversification des langues à l'école.

Elèves concernés :

Aujourd'hui, ils [ il s’agit ici des « objectifs », le français de tels textes étant toujours un peu incertain!] concernent aussi des enfants qui ne sont pas locuteurs natifs de la langue concernée et s'intègrent progressivement dans l'offre d'enseignement linguistique. »

 

« Les enseignements de langue et de culture d'origine concernent principalement le premier degré. Ils sont organisés, dans la mesure du possible, dans les écoles, les établissements où une demande des familles existe. Ils sont ouverts à tout enfant dont la famille souhaite l'inscription, dans la limite des places disponibles. »

 

"Organisation des enseignements

Dans le premier degré, les cours sont dispensés à partir du CE1, à titre optionnel, à raison d'une 1h 30 à 3 h par semaine. Ils sont pour la plupart organisés après la classe, le mercredi et à titre exceptionnel, le samedi.

 

Dans le second degré, les cours sont organisés en collège et lycée professionnel. Les cours sont donnés par des enseignants originaires des pays concernés qui sont mis à disposition par leurs gouvernements respectifs ou recrutés localement par les autorités consulaires.

 

Evolution

Ces enseignements se sont rapprochés progressivement du cadre européen commun de référence pour les langues (CECRL) et la plupart des cours s'inscrivent maintenant dans le CECRL. Un programme commun de langue arabe a été élaboré pour les trois pays du Maghreb." Fin de citation.

 

Je n'entends discuter ici, ni le principe de ces enseignements, ni leurs modalités réelles mais exclusivement leur contenu même car il me semble que ce texte ignore à peu près tout des réalités linguistiques et culturelles des langues et cultures arabes qui sont pourtant explicitement évoquées ici, les cas de l'espagnol et du portugais étant naturellement tout différents.

 

Le problème de principe a, en effet, déjà été évoqué, le 26 mai 2016, à l’occasion d’une question au gouvernement, par la députée LR du Doubs qui avançait que "l’enseignement de l’arabe dans le programme national", associé à "la réduction de la place du français et des langues anciennes" (prévue par la réforme du collège) pourrait "encourager le communautarisme qui mine la cohésion nationale". Cette position est immédiatement dénoncée par Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’EN, dans une tribune au  JDD  du 29 mai 2016 ; elle y  stigmatise "une pensée identitaire qui prône l’exclusion" et "des fins idéologiques profondément xénophobes et opposées à la longue tradition républicaine".

 

Sans entrer dans cette vaine querelle de principe, on peut noter, qu’à partir de la rentrée 2016, la première langue vivante sera enseignée en CP, alors que la deuxième le sera dès la 5e, soit plus tôt qu’actuellement. La nouveauté de cette réforme réside dans le fait que les parents pourront choisir entre l’enseignement de l’anglais, de l’espagnol, du portugais, du croate, du serbe ... ou de l’arabe en première langue vivante.

 

Si j’avais à choisir dans tous les documents européens et français (pour ces derniers surtout les propos de Madame Najat Vallaud-Belkacem Belkacem, ministre de notre Education nationale, d'origine, de nationalité marocaine et probable locutrice de la variété dialectale marocaine de l'arabe) la formule qui me semble la plus étrange et la plus discutable, je retiendrai probablement cette phrase ( tout en remplaçant une fois de plus au passage que ce qu'on nomme ici « pays » par  « Etat ») : « Un programme commun de langue arabe a été élaboré pour les trois pays du Maghreb ».

 

Je vois mal en effet ce que peut-être « un programme commun de langue arabe pour les trois Etats du Maghreb » en dehors de l'arabe coranique, probablement à exclure la circonstance, ou, plus vraisemblablement, « l'arabe littéral » c'est-à-dire l'arabe des médias actuels qu'ignorent,  en général, l'immense majorité des locuteurs des arabes dialectaux maghrébins, c'est-à-dire idiomes en usage au sein des familles d'enfants maghrébins d'origine amenés en France par le regroupement familial.

 

De quoi parle-t-on au juste car ce point est essentiel ?

 

Faut-il rappeler ici que lorsque l'Algérie a décidé, en 1962, d'arabiser son système éducatif, il a fallu faire appel (et l'anecdote est assez connue de tous), à  défaut de maîtres d'école algériens capables de parler cet arabe « littéral », à des chauffeurs de taxis cairotes.

 

J'ai pu constater vingt fois dans nombre de pays (du Liban au Maroc en passant par les Comores et la Tunisie), l'incapacité de locuteurs "arabophones" à communiquer entre eux dans leurs arabes dialectaux respectifs ! On pourrait tout de même attendre chez notre ministre de l'Education nationale, elle-même Marocaine et probable ex-locutrice de l'arabe dialectal marocain, un peu plus de compétences et  de raison sur la question des langues et cultures arabes qu'elle invoque par ailleurs si volontiers.

 

Pire encore, et là je vais avoir l'air de venir au secours de notre ministre de l'Education nationale, mais c'est pour décocher la flèche du Parthe ! Non seulement notre ministre ne semble pas avoir pris garde que nos classes françaises réunissent les élèves issus de familles aussi bien tunisiennes qu'algériennes ou marocaines (donc dont les élèves usent d'arabes dialectaux différents), mais,, quoique marocaine, cette ministre semble ignorer une disposition capitale récente qui concerne précisément son pays natal.

 

En effet, le Maroc est l'Etat du Maghreb qui, du fait de la double colonisation (arabe dans la "geste hilalienne" puis française) et de son histoire démographique, possède la plus forte population d'origine berbère, donc de langue "tamazigh" ; les revendications des Berbères ont enfin été satisfaites et le tamazigh est  désormais l'une des deux langues officielles du Maroc. Je ne sais pas (mais j'en doute fort) si la Commission qui s'occupe de ces questions rue de Grenelle a songé à ce détail essentiel et a donc pensé à inclure la tamazigh aux côtés de l'arabe dans ses dispositions d'enseignement des langues.

 

Commentaires : 1

  1. À Sion, 13 communautés bénéficient de ces cours de langue et culture d’origine. Ils sont à la charge des ambassades quand c’est possible. La ville subventionne (modestement) et met des locaux à disposition. En mai 2012, le financement cantonal a été supprimé. En mai 2016, verrons -nous à nouveau un changement? ?
    En exposant les prémices théoriques, M. CHAUDENSON ponctue ses citations de « sic ». Je tiens pourtant à l’assurer du fait que ces bases théoriques se vérifient tous les jours. Le fait de structurer la langue première est très important d’un point de vue cognitif. Un bagage pour l’enfant.
    Par ailleurs, ceux qui vilipendent l’arabe comme langue de radicalisation pourraient dans la foulée condamner l’anglais, qui véhicule consumérisme, vulgarité, sexisme, et fait l’apologie ,auprès de nos adolescents, de l’anorexie et du suicide.

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