SALUT L’AMI !

(PAR JEAN-LUC GASNIER)

 

Il arrive qu’au détour d ‘une phrase ou d’un discours les masques tombent et que le vrai visage d’une politique apparaisse soudain dans toute sa brutalité. Le vernis se craquèle et révèle une matière usée jusqu’à la corde. . .

Il fut un temps où la France était peuplée avant tout de paysans ; leur poids électoral était considérable et, en 1981, « la force tranquille » de François Mitterand pouvait encore s’afficher  sur un fond de paysage morvandiau. Aujourd’hui, nos campagnes désertées  ne sont plus guère exploitées que par des  travailleurs en souffrance ou par des agri-managers connectés à des marchés à terme.  En 25 ans, la France a perdu plus de la moitié de ses exploitations agricoles, qui emploient désormais moins de 4% de la population active. L’intensification et la financiarisation de l’agriculture ont moissonné  la paysannerie, sacrifiée sur l’autel de la modernité. Mais, par une forme d’atavisme électoral, les candidats à la Présidentielle ne manquent pas de courtiser ce monde en voie de disparition en parcourant les allées du salon de l’agriculture (c’était en février dernier) ou en exposant leur programme devant ses représentants.

Après avoir défilé devant les patrons du MEDEF, tous les candidats susceptibles de figurer au second tour, se sont  donc présentés jeudi dernier devant les exploitants de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, réuni en congrès à Brest, un mois après le décès de son président Xavier Beulin.  Seuls, Jean-Luc  Mélenchon et  Benoît Hamon ne sont pas  descendus  dans une arène où ils étaient par avance condamnés.

Et cette audition aura permis à certains compétiteurs de se dévoiler davantage.

Car, en allant quémander  quelques suffrages devant un syndicat  représentatif  d’une agriculture gangrénée par les lobbies industriels et financiers et qui ne veut connaître  que l’exploitation du vivant sous toutes ses formes,  on ne manque pas d’afficher  clairement sa conception du développement et des rapports qui nous lient à la nature, et finalement sa vision de la société.

Il est souvent reproché à Emmanuel Macron de ne pas dire quel Président il veut être, de rester vague, dans le flou.  En matière agricole, à Brest, il n’a pas cultivé l’ambigüité,  il s’est engagé clairement, résolument. Devant un syndicat agricole qui illustre depuis des décennies les dérives, les errements, les dangers d’une collusion entre syndicalisme et politique et qui a partie lié avec le système, « le candidat anti-système » a lancé un vibrant plaidoyer pour le système.

Il s’est ainsi engagé à délivrer un droit à polluer en promettant « la fin des surtranspositions europénnes » et en reconnaissant aux agriculteurs « un droit à l’erreur » en cas de contrôle environnemental. Il s’est engagé à poursuivre l’intensification de l’agriculture avec un plan Marshall de 5 milliards d’euros pour « doper la compétitivité des exploitations ». Il s’est engagé à lier encore davantage les agriculteurs à l’agro-industrie avec un « Grenelle de l’alimentation »,  la généralisation des contrats de filière, et une « réforme des organisations de producteurs ».

Emmanuel Macron veut « une transformation agricole », il veut sans doute mettre ce monde en marche forcée comme le souhaitait Xavier Beulin auquel il a rendu un hommage appuyé : « homme d’agriculture et ami. Le combat qu’il a mené : je veux aussi le faire mien ».

 Pour  Xavier Beulin, qui traitait les opposants au barrage de Sivens de « djihadistes verts », l’agriculture était un secteur industriel comme un autre, une machine à profits qui, en système libéral, devait minimiser ses contraintes sociales et environnementales. Emmanuel Macron reprend à son compte ce schéma, cette ambition délirante, pour le seul bénéfice d’une petite poignée de gros agriculteurs et d industriels de l’agro-alimentaire.

La jeune pousse qui prospère  sur le système  politique en décomposition se nourrit donc  de la même sève que ses prédécesseurs, éprouve les mêmes envies de domination, de puissance, d’exploitation du vivant. Elle produira  assurément les mêmes fruits amers.