MÉLENCHON OU L’ÉLÉGANCE DU HÉRISSÉ par ÉDOUARD PHILIPP

(PAR EDOUARD PHILIPPE [VIA REVUE CHARLES])

 

L'1Dex : Avant qu'il ne soit premier ministre, Edouard Philippe a décrit Jean-Luc Melenchon dans la Revue Charles. A mettre dans les mains de tout un chacun.

 

C’est certainement parce qu’il ne l’a jamais rencontré qu’Édouard Philippe peut tracer en toute équanimité un portrait vif et sincère de    Jean-Luc Mélenchon.

Ce fidèle juppéiste ne partage évidemment pas grand-chose, idéologiquement parlant, avec le leader du Parti de gauche.

Et pourtant, en grattant un peu…

 

À droite, on aime bien Mélenchon.

Il est la gauche que nous avons toujours adoré détester. Celle d’avant Emmanuel Macron. La gauche de la gauche, les « bolcheviques».

Pour être tout à fait honnête, on aime surtout les bol- cheviques depuis qu’ils ne font plus si peur et qu’ils ne sont plus si nombreux. Et pour être totalement franc,   on les apprécie d’autant plus qu’ils sont, pour le PS, une mauvaise conscience et un reproche  constant.

J’ajoute qu’on les connaît bien au Havre. Nous en avons mis du temps à faire tomber « la plus grande municipalité communiste de France » : trente ans!

Précisons-le quand même, ce nom  de  « bolchevique » n’a pas sous ma plume de caractère insultant. Péjoratif, peut-être. Mais pas insultant.

Car, soyons clair, ce mot signale un adversaire. Plus exactement, c’est le bolchevique qui m’a depuis toujours désigné comme son ennemi. Je défends la liberté indivi- duelle, c’est pour lui de l’égoïsme bourgeois ; je crois à la responsabilité de chacun, il y voit le refus des  ambitions collectives ; je suis contre l’égalitarisme, il me suspecte de vouloir rétablir le féodalisme ; je suis attaché à mon pays, il me soupçonne de trahir l’humanité; je suis gaulliste, il abhorre les institutions de la vème.

Bref, je suis de droite, et le fait que certains dans ma famille politique me reprochent de ne pas l’être assez ne me fera jamais rentrer en grâce auprès d’un bolchevique : il veut voir ma tête fichée sur une pique. Au sens imagé du terme, s’entend. Enfin j’espère.

Je ne connais pas Jean-Luc Mélenchon, je crois même ne l’avoir jamais croisé.

Je lui dois pourtant quelque chose, même s’il ne l’a pro- bablement jamais su. Un de mes amis était son assistant parlementaire et nous préparions ensemble un concours. C’était l’été. Le bureaudu sénateur étaitlibre. Nous l’avons squatté pendant un mois, nous avons beaucoup travaillé et nous avons fini par l’avoir, ce concours. Peut-être grâce à la tranquillité estivale du palais du Luxembourg. Ou à l’esprit des lieux ?

J’espère qu’il continuera à ignorer cette anecdote: il n’est jamais  agréable  de  s’apercevoir  qu’on  a  réchauffé une vipère en son sein.

Je pense qu’il ne m’en voudrait pas, en revanche, de le qualifier de « bolchevique ».

D’abord parce que ce que peut penser de lui un – encore jeune – député de droite lui est probablement indifférent. Il aurait raison: nous ne boxons pas dans la même catégorie. Il a été candidat à la présidence de la République, je laboure le terrain; il tente d’ébranler « le système », j’apporte modestement ma pierre à un édifice; il veut fonder une VIème République quand je serais heureux que nous retrouvions simplement « la»   République. Et il terrorise les médias, alors que j’en suis encore à être reconnaissant aux micros de se tendre vers moi. Ensuite, parce qu’il lui est quand même arrivé de l’assumer ce substantif propre à épater le bourgeois et à émoustiller les journalistes. « Dans notre bande, il y a les bolcheviques et les mencheviques. Toi, tu es un menchevique, un branleur », assenait-il à un collaborateur qui ne le suivait pas dans sa rupture avec le Parti socialiste. Et enfin, parce que ça lui ferait sans doute plaisir. Il ne m’en voudrait pas, mais aurais-je totalement raison ?

 

Qu’est Jean-Luc Mélenchon dans le fond ? Un tribun qui court les plateaux de télévision le couteau entre les dents, interpellant les institutions internationales, conspuant les banques et sommant les capitalistes de lui donner une corde pour les pendre ? Trop simple.

Négligeons les engagements trotskystes de sa jeunesse ; tout le monde sait que c’est une excellente formation. Mettons de côté sa fascination pour les défilés militaires de la place Rouge ; c’est un amoureux des grands spectacles. Oublions, un instant seulement, ses emballements successifs pour tous les gauchismes pourvu qu’ils soient méditerranéens; ses enthousiasmes impardonnables pour toute expérience totalitaire, pour peu qu’elle soit tiers-mondiste et qu’elle se dise « socialiste» ; la révolution est toujours plus belle au soleil.

Oublions momentanément les exagérations,les injustices, les outrances et les dérapages.

Que reste-t-il, quand on gratte sous le « bolchevique » ? Peut-être l’essentiel.

Un républicain, un républicain total qui n’est attaché  au  « socialisme» que parce qu’il y voit, comme le disait Jaurès, l’accomplissement de la République « jusqu’au bout ». Un vrai bolche- vique ne saluerait pas la victoire d’un adversaire. Mélenchon le républicain le fait, et s’incline devant elle. Comme nous savons le faire.

Un patriote, habité par une idée certaine de la France et de sa vocation. Oh bien sûr, son patriotisme est interna- tionaliste, il est universaliste, il est jacobin, il ne supporte ni les enracinements, ni les identités. Il n’est pas le mien, mais il n’est pas moins sincère et je le respecte. La France, pour Mélenchon, est une « nation politique », une idée, une étincelle pour éclairer le monde quitte à y mettre le feu, comme les soldats de l’an ii. Ce patriotisme-là aussi a fait la France.

Un homme capable d’une vision et d’un dessein. Sont-ils si nombreux à raisonner à l’échelle du monde et à penser les espaces maritimes ? Sarkozy avait eu cette intuition avec le Grand Paris, l’Axe Seine et les ports de la Manche. Les océans sont à la fois l’avenir et le problème de l’hu- manité et la France gâche sa vocation maritime, voilà  ce que Jean-Luc Mélenchon nous crie depuis des années.

Dans          le          désert          et          en          vain.  Un homme qui prend la politique, c’est-à-dire les idées, au sérieux. Un tribun qui veut en appeler à la raison autant qu’aux émotions, un homme hérissé par la société du spectacle, par la frivolité des discussions, l’inanité des débats et l’inculture des commentateurs. Un Léon Bloy fanatiquement laïc, un Bernanos farouchement républicain exaspéré que « la colère des imbéciles remplit le monde ».

Non, décidément, Mélenchon n’est pas le bolchevique qu’on décrit et qu’il aurait peut-être souhaité être.

Un montagnard, certainement. Ni Robespierre, ni Saint- Just, mais Danton, avec  sa faconde, son audace,     ses outrances, sa certitude d’être parmi les meilleurs et sa tristesse d’être le seul à le savoir.

Et il nous manquera, Mélenchon.

Parce qu’un jour, las de porter des idées que personne  ne veut plus entendre, et fatigué de devoir  se  battre plus contre ses amis que contre ses adversaires, il nous quittera, Mélenchon.

Il plaquera tout, laissera tout tomber, ira « bayer aux corneilles» ou se replonger dans ses livres de philosophie. Bien sûr il se précipitera vers un micro pour l’annoncer. Et comme Danton, dans un dernier mouvement d’orgueil et de regrets, il nous dira: « Quand même, ma tête, elle n’en valait pas la peine ? » —

 

Commentaires : 3

  1. Ne rêve pas Il ne nous quittera pas sans avoir vu grandir et se développer les graines qu’il a semées et il y en a partout des graines d’humanistes avec ds la tête le projet , l’envie ‘ le désir « des jours heureux  » ‘ d’une vie plus douce pour les plus pauvres ‘ d’une façon de vivre plus en accord avec notre terre et les humains qui l’habitent ,
    Non , Melenchon n’est pas prêt à nous laisser pas encore ,

  2. Si ton grand père ancien docker au port du Havre te lisait, il te tannerait et il aurait bien raison, traître à tes origines.

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