ON MANQUE D’INGENIEURS !

(PAR LUCIEN ERARD [DOMAINE PUBLIC])

 

A trop se focaliser sur le système dual, la politique suisse de formation entretient la pénurie dans des professions d’avenir

La Suisse manque cruellement d’ingénieurs, plus encore que d’informaticiens, de cadres, de personnel de santé. Ce cri d’alarme d’economiesuisse s’appuie sur une étude du Seco qui évalue le manque de personnel dans les différentes professions.

La pénurie se fait sentir là où l’on exige des qualifications particulièrement élevées, où le chômage est inférieur à la moyenne, où l’on recrute à l’étranger le personnel que l’on ne trouve pas chez nous, où le nombre de places vacantes est important, là où enfin l’emploi augmente rapidement.

Selon economiesuisse, il va manquer à terme 50’000 ingénieurs. D’abord, on n’en forme pas assez. En outre, les employeurs, qui ont des besoins très spécifiques, se refusent souvent à recruter du personnel qui n’y répond pas exactement et dont il leur faudrait compléter la formation. L’enquête menée auprès des ingénieurs membres de Swiss Engineering UTS le confirme. Les salaires et le manque de perspectives de carrière jouent aussi un rôle. Mais c’est d’abord le manque d’ingénieurs suisses qui explique la difficulté d’en recruter et de les conserver.

Il faut donc former davantage d’ingénieurs, en commençant par motiver les jeunes gens et les jeunes filles pour ce métier. Il faut aussi améliorer l’enseignement des «MINT» – mathématiques, informatique, sciences naturelles et techniques. Il faut enfin offrir aux ingénieurs suisses la possibilité de faire une véritable carrière pour qu’ils restent dans leur profession. Plus d’un tiers des ingénieurs changent d’orientation au cours de leur vie.

Mais ni l’étude d’economiesuisse, ni les commentaires de la presse n’abordent les priorités de nos politiques de formation. Il est naturellement réjouissant d’entendre notre ministre de la science et de la recherche, mais aussi ses partenaires étrangers, vanter notre système dual, où les élèves se forment en entreprise, souvent dès leur 15e année. Ils suivent encore des cours et pourront, plus tard, développer de nouvelles qualifications dans une haute école.

Reste que les professions où l’on manque de personnel diplômé – ingénieurs mais aussi informaticiens et personnel de santé – leur seront fermées, ou en tout cas difficiles d’accès.

A défendre à tout prix le système dual, on va jusqu’à éliminer, par ce qui ressemble à un véritable numerus clausus, des élèves qui pourraient parfaitement poursuivre un cursus scolaire. On leur ferme ainsi l’accès à des métiers où l’on manque de personnel et où l’on doit faire appel à des étrangers.

Beaucoup de nos enfants – garçons et filles – rêvent de ces professions fascinantes, bien payées et où l’on ne connaît pas le chômage: médecins, professeurs, chercheurs, infirmières, ingénieurs, juristes, cadres administratifs. Ce sont ceux qui nous manquent. Ceux qui entre 10 et 15 ans ont vu les portes de ces professions se fermer parce que l’école ne leur avait pas apporté la formation nécessaire. Or c’est à ce niveau qu’il faudrait investir. C’est justement ce que prévoit le président Macron qui veut réduire les effectifs des classes dans les quartiers défavorisés.

Que la Suisse, l’un des pays les plus riches du monde, en soit à économiser sur la formation de ses enfants et à recruter à l’étranger les cadres dont elle a besoin devrait nous faire réfléchir. Voir les professions les plus enviables largement offertes à des immigrés pourrait bien expliquer le rejet, toujours plus marqué, de la libre circulation des travailleurs.

Le monde politique a beau jeu de faire comprendre qu’on ne peut se passer de main-d’œuvre étrangère. Ceux que le système scolaire a empêchés de choisir leur métier, les mères que le manque d’aide empêche d’exercer l’une de ces professions, n’acceptent plus les yeux fermés l’afflux d’étrangers.

Commentaires : 9

  1. Bien plus encore que d’ingénieurs et de cadres, c’est de vision globale à moyen et long terme que nous manquons. Il s’agit probablement là d’un effet collatéral de la globalisation rampante de notre économie qui aura à court terme déjà des conséquences désastreuses sur l’emploi en Suisse. Les ingénieur(e)s et les cadres que nous formons ici et maintenant sont celles et ceux qui fonderont des entreprises et des start-up demain. Ils pourront bénéficier des compétences développées sur le terrain par des professionnels bien préparés dans le système dual. On rappellera ici qu’il y a à ce jour en Suisse des milliers de PME qui cherchent repreneur et n’en retrouveront pas. Le phénomène n’est certes pas particulier à la Suisse car il concerne également l’UE. La Suisse est encore attractive à l’étranger par son niveau de salaire et ses conditions cadres qui soutiennent une forme de croissance économique très artificielle. Ca ne durera pas. Cette course à la rentabilité à court-terme enverra nos jeunes tout droit dans la précarité et notre économie intérieure dans le mur. Le modèle économique suisse n’est ni un exemple ni un miracle comme on voudrait bien nous le faire croire. Il est à revoir de fond en comble. Il faudrait pour ça que le SECO, le parlement, l’USAM, Economie Suisse et les partis politiques sortent de leur douce léthargie et se mettent enfin à l’écoute des dirigeants de PME sur le terrain plutôt que de faire de grandes théories creuses dans leurs beaux bureaux climatisés. Comme ça au hasard, plus près de chez nous on pourrait demander à Mr. Jean-René Fournier de s’y coller histoire de mettre enfin en actes les belles promesses de ses affiches électorales!

    • M. Fournier n’a pas le temps de s’occuper de ces pécadilles, le problème grave en valais c’est le loup. C’est la seule chose dont il sait s’occuper!

  2. Pour ce qui est des ingénieurs civils, il faut empêcher les collectivités publiques d’adjuger des mandats à 65.- de l’heure…..
    Nous réclamons du personnel formés et intelligents et ils facturés en dessous du tarif horaire des ouvriers du bâtiment…. Il y a dix ans, le prix de revient d’un ouvrier du gros œuvre était de 57.- de l’heure….

    Chercher l’ereur…

    • Tout à fait exact! Tout ça grâce à la merveilleuse loi sur les marchés publics. Les CFF sont coutumiers du fait. La recette est simple: les gros cabinets d’ingénieurs ou d’architecte d’ici, d’Italie ou de France voisines achètent les gros mandats à 65.- / heure et les sous-traitent en Chine ou en Inde pour une poignée de roupies via Internet. Il ne leur reste plus qu’à se mettre la différence dans la poche et aux  »petits » ingénieurs locaux de regarder passer le train…

  3. Il me semble au contraire que le système dual génère des ingénieurs, grâce aux ETS, comme celle de Sion.

    Par contre, c’est vrai que le collège pourrait faire plus de promotion des professions techniques.

    Il reste un problème lié au commerce international, qui devient de plus rapide et facile. L’ingénieur suisse est en compétition avec des ingénieurs américains et indiens. Qui sont respectivement payés 2x et 5x moins. Un notaire suisse, un enseignant suisse n’a pas ce problème de concurrence internationale.

    Il reste qu’être ingénieur, c’est « designer » des objets et des méthodes, entre la beauté des maths et les besoins de la société. C’est un beau métier.

    • Cette image vient tout droit d’Epinal. Les RH et les départements financiers pilotent les entreprises. Un ingénieur y est souvent moins considéré qu’un comptable. Les métiers sont gommés. L’ingénieur est un « gestionnaire d’affaire », « un analyse », « un architecte IT », et j’en passe. Le mot « ingénieur » est désormais banni des cartes de visites professionnelles, sur décision des RH. Les raisons? L’égalité, la fraternité…

  4. J’imagine qu’une critique de la part d’un Think Tank pro-européen sur la libre circulation est inconcevable… Et pourtant, le dumping salarial, les salaires à la baisse sont des facteurs importants dans certains secteurs. C’est marrant : on ne gueule par sur les toits qu’il y a pénurie de travail dans le domaine de la viticulture. La liste des catégories professionnels commence à s’étoffer dangereusement, ce qui ruine l’argument central fondé sur le mythe que les suisses n’ont plus envie de pratiquer ces métiers. (argument souvent cité dans les universités). Autres phénomènes liés à l’UE et à la libre circulation : un contexte extraordinaire d’innovation et de déploiement aux forceps de certaines technologies. Certains leaders n’hésite pas à s’expatrier pour diffuser des connaissances (ex: Denis Duboule un chercheur français pro-ogm dans le domaine des sciences de la vie à l’EPFL, cadres étrangers à l’office fédéral de l’énergie pro-transition énergétique, professeurs à l’uni,le campus Energy Polis à Sion composé essentiellement de chercheurs étrangers est d’un mépris scandaleux envers les compétences en Suisse).
    Ce qui est cocasse c’est que nous avons un système de formation très proche de l’ingénierie et des sciences appliquées, même à l’université (qui n’est pas censée être le royaume de l’ingénierie) la critique n’est plus possible car il s’agit d »appliquer rapidement certaines théories. Les HES ont poussé comme des champignons, alors pourquoi donc engager à l’étranger ? Ce n’est pas un problème de manque de structures de formation pour les ingénieurs, ce n’est pas un problème de perte de motivation des suisses, c’est un problème de fric c’est tout. Pas assez de fric en cas de refus des OGM, pas assez de fric en cas de refus des smartmeters et autres technologies sulfureuses, pas assez de fric en cas de lutte contre le dumping salarial, bref le problème est de l’ordre du CAPITAL avec notamment les conséquences de marchés financiers qui investissent à l’aveugle dans certains projets inutiles.

    Et que dire des nombreux ingénieurs que l’on forme vers des voix de garage (nucléaire, OGMs, smartmeters et autres produits électro-magnétique dangereux) ?

  5. Dans mon milieu, les ingénieurs suisses sont quasi discriminés. Depuis plusieurs années, ce sont des techniciens français genre BTS qui débarquent et accèdent aux meilleurs postes. Et les projets ne sont pas particulièrement petits. Je dirais même: les plus importants de Suisse. Cette situation n’est pas liée au fait que le « marché » helvétique est asséché, comme celui de certaines professions médicales. Non. Les raisons sont à chercher ailleurs.

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