Le harcèlement, cette blague

harcelement-PSYCHO(Par ELISE THIEBAUT)

 

Ainsi donc, 17 ex-ministres ont signé un appel dans le Journal du Dimanche le 15 mai, affirmant que face au harcèlement sexuel dont les femmes sont victimes dans la politique et dans le monde du travail (le cumul étant là autorisé), elles ne se tairont plus. Pardonnez-moi de n’avoir pas réagi plus tôt. J’avais besoin de prendre le temps de réfléchir.

Vous êtes déjà passés à autre chose ? Je devrais peut-être aussi. Mais il m’est de plus en plus difficile de synchroniser le temps de cerveau disponible que me laisse gentiment la marque de soda américaine connue pour sa capacité extraordinaire à nettoyer un zinc de bar. Les casseurs, la violence policière, les élections en Autriche, l’interdiction du glysophate, le crash d’Egypt Air et le festival de Cannes, le grand-père de Black M et la VDM de Léa Seydoux… Il m’a fallu résister aux sirènes de l’info pour tenter de remettre de l’ordre dans mes idées.

Je pensais à ces femmes, à leurs récits bizarres remontant à près de vingt ans, à ces blagues salaces qu’elles racontent après coup et que je vous répèterais bien si j’avais deux minutes. Mais non. Mais non. Le temps passe si vite. Hier encore, j’étais une jeune femme qui s’attirait des propositions appuyées de promotion canapé, par des moyens divers (regards mélancoliques, confessions intimes, massages de nuque et leçons politiques au cours desquelles un individu mâle et blanc de plus de quarante ans m’expliquait en quoi le féminisme était dépassé). Il arrivait aussi que ces pauvres diables tentassent d’y mêler l’humour, sous la forme de blagues graveleuses censées me mettre en pamoison, et me rappeler au cas où je l’aurais oublié, conne que j’étais, qui c’était qui commandait bordel.

Je ne vais pas vous faire pleurer dans les chaumières avec le récit de mes déboires professionnels, même s’il m’est arrivé à moi aussi de voir un supérieur hiérarchique se coller à moi en fin de réunion pour me demander « un câlin » – terme qui d’après ce que j’ai compris était une métaphore pour la petite pipe vite fait. Mon refus ne l’a pas convaincu. Je me souviens pourtant avoir avancé plusieurs arguments, dont celui qu’il y avait quelqu’un dans ma vie (bien que ce dogme de la monogamie soit un peu surfait, il suffit en général à dissuader le mâle ordinaire de ne pas s’aventurer en terres étrangères), que je n’avais pas envie, et que cela nuirait à nos relations professionnelles. Il ne voyait pas, le bougre, où était le problème. Alors il a insisté, avant de conclure, chagriné : « Je ne te demande pourtant pas grand chose ». J’avais à ce moment-là, c’est triste à dire, déjà l’âge de mes artères, voire celui de mon arthrite. Prétendre que j’ai été stupéfaite serait excessif. Mais quand même, je me suis d’abord demandée pourquoi ça m’arrivait, à moi ? Avais-je donc à ce point baissé la garde et envoyé de mauvais signaux, maintenant que j’avais « un poste à responsabilités » ?

Car je vous dois cet aveu, et vous comprendrez vite en quoi il rejoint celui de nos dix-sept ministres. J’avais mis au point, au fil de ma vie de femme, des parades pour m’éviter de subir ce genre d’embarras. La première, c’était le déni. Je faisais semblant de ne pas voir les avances sexuelles. La seconde, c’était la blague salace érigée en système. Quand on est femme, cette arme a beaucoup d’efficacité pour couper l’herbe sous le pied du harceleur potentiel, et les politiciennes ne sont généralement pas les dernières à l’utiliser. Ma préférée était la différence entre un anus et un bonbon à la menthe. Ou celle du Monsieur qui revient de Chine avec le zizi tout bleu. Mais la vérité, c’est que ma tactique était souvent contre-productive et je me sentais comme dans cette autre blague, sur le type qui se prenait pour un grain de blé. Après des années de traitement à l’asile, il est libéré, sûr et certain qu’il est bien un être humain et pas un grain de blé. Une heure passe, et le voilà qui revient à brides abattues vers son psychiatre en criant de terreur : « Des poules ! Des poules » Le psychiatre tente de le raisonner : « Mais vous savez pourtant bien que vous n’êtes pas un grain de blé ! » « Oui, je sais, dit l’aliéné. Mais les poules, elles sont pas au courant ! »

Je sens que je suis sur une drôle de pente, là. J’ai l’air d’avoir perdu le fil. Quelle idée aussi de vouloir remettre de la complexité dans cette conversation binaire, avec coupable d’un côté et victime de l’autre. Et le politiquement correct entre les deux pour faire cache-misère. Essayer de dire ce que l’énoncé cette affaire Baupin révèle ou réveille en moi, et tenter de comprendre ce que je vais bien pouvoir en faire. Essayer de ne pas penser à l’atmosphère qui règne dans les ministères, les assemblées, les bureaux, les alcôves avant et après les révélations publiées dans Médiapart, entraînant un tourbillon dont on peine un peu à comprendre les tenants et les aboutissants – y compris politiques – dans un monde où les cadres idéologiques et partisans semblent s’effondrer.

Blagues de cul, remarques sexistes ? Si on doit toutes les dénoncer, il va falloir commencer par moi, et je ne sais pas ce que je vais pouvoir avancer pour ma défense. Car ce qui se discutait alors dans les bureaux, c’était le fait que les hommes avaient peur qu’on leur coupe le zizi parce qu’on était cheffe et pas chef (comme si franchement on n’avait que ça à faire, alors qu’il fallait déjà couper dans les budgets). On nous conseillait de leur parler gentiment, pour qu’ils ne se sentent pas castrés. Cela me rappelait mes émois de jeune mère, lorsque je m’entendais seriner à longueur de journée qu’il fallait « laisser une place au père ». Qui préférait jouer aux boules pendant que moi, je les avais.

Alors on en était là. Un beau jour. Une collègue est venue me faire part de harcèlement et de violence dont était victime une jeune stagiaire, de la part d’un grand chef au pôle je ne sais plus quoi. Il lui avait juste mis de force la tête entre ses jambes à hauteur de braguette. La gamine avait 17 ans.

J’ai essayé d’en savoir plus. Difficile. Mais en discutant j’ai compris qu’en fait, dans ce service, tout le monde était aux prises de ce type qui était pour d’obscures raisons intouchable. Y compris ma collègue avec qui il se montrait exagérément caressant, compte tenu du fait qu’elle était contrairement à moi plutôt réservée et peu encline à rigoler aux blagues salaces dont il croyait bon d’agrémenter toutes ses conversations.

J’ai donc encouragé ma collègue à parler à la hiérarchie. J’étais sûre qu’on l’écouterait au moins avec bienveillance, et que le monsieur se verrait rappeler à l’ordre. Ou quelque chose comme ça. Avec la présomption d’innocence, hein. Ça compte, quand même. Mais je sais que ma collègue n’avait rien inventé. Car le harcèlement n’est pas un éclair dans un ciel sans nuage. Il survient parce qu’on est déjà en difficulté. Qu’on ne se sent pas légitime, qu’on est en retard ou qu’on a la pression, qu’on ne se croit pas à la hauteur. Bidule, vous savez bien de qui je veux parler. Le gros connard qui ne fout rien de la journée et qui prend notre rapport en disant que c’est le sien, puis qui nous fait un entretien professionnel annuel tellement pourri qu’on va finir à pôle emploi avec du goudron et des plumes. A moins qu’il nous donne encore une chance en nous fixant des objectifs inatteignables. Il suffirait de lui dire non et de l’envoyer paître. Un truc simple. Mais non. C’est jamais simple.

Au fond, si le « tabou » du harcèlement a la vie aussi dure (et même le vit dur, que voulez vous on ne se refait pas), c’est qu’on est dans un monde où la drague reste une danse à la codification inchangée : l’homme propose et la femme dispose. Dans cette étrange chorégraphie sociale où l’on attend gentiment sur sa chaise que Monsieur manifeste ses intentions, notre curseur féminin se met à trembler comme un compteur geiger à la moindre avance sexuelle. Oui ? Non ? Ne se prononce pas ? Zut et reflûte, il faut se mettre au diapason et répondre, vite, avant que tout ne tourne à la catastrophe. D’abord est-ce que c’est vraiment une avance ou une manifestation de sympathie ? (Un indice, s’il a la braquette ouverte, sa sympathie est déjà peut-être sur le point d’éjaculer sur votre petite robe noire). Il y a une minute, on pensait à autre chose. Et là tout de suite il faut s’adapter, prendre une décision, alors qu’on a juste envie de finir ce dossier ou de rentrer à la maison pour se faire un bain de pied. Alors on cherche le moyen de dire non sans risquer de blesser l’individu au point qu’il fera de notre vie un enfer. On dit non, mais on ne le crie pas sur les toits non plus. On dit non et il entend peut-être. Et pendant qu’on se contorsionne avec un sourire gêné pour échapper à ses mains moites et à cette bise appuyée qui cherche toujours à glisser entre nos lèvres, notre sort est soudain scellé. Notre silence, pratiquement, y est arrimé.

Nos ex-ministres ne se tairont plus, soit, mais que diront-elles ? Ce n’est peut-être pas tant les remarques sexistes, les cot cot cot à l’assemblée ou les mains baladeuses qui hantent, certainement, leurs nuits – même si c’est pénible. J’imagine qu’elles pensent toutes à des histoires comme celles de ma collègue, qu’elles ont eu non seulement à connaître, mais à trancher quand elles étaient aux responsabilités. Et derrière les blagues de mauvais goût ou les gestes déplacés qu’elles racontent, derrière la résolution nouvelle de dénoncer « toute remarque sexiste », je vois l’arbre qui cache la forêt.

Ma collègue, en son temps, en a fait les frais : elle a été démise de ses fonctions, a sombré en dépression, et le harceleur présumé est resté, lui, à son poste. C’est le Monsieur qui aurait bien voulu me faire un « câlin » qui s’est chargé de régler cette histoire, tandis que sa hiérarchie suprême le couvrait, dans la joie et la bonne humeur. Ce câlineur a par ailleurs sévi auprès de tant de ses collègues, de préférence subordonnées, que j’aurais du mal à tenir le compte. Et ce qu’il a promis aux unes et autres autres en échange de leur tendresse n’y était guère proportionné, à moins de considérer que les augmentations, avantages et avancement sont des réponses amoureuses appropriées. Pour autant que je sache, il est toujours en fonction.

En revanche, je ne sais pas ce qui est arrivé à la jeune fille de 17 ans.

 

3 pensées sur “Le harcèlement, cette blague

  • 1 juin 2016 à 13 h 44 min
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    Merci pour cet article. Je me reconnais dans le dernier paragraphe. Chez Nestlé, j ai également subi le harcèlement. Je me suis toujours demandée quel part le fait que j étais une femme a joué un rôle dans mon harcèlement? Le jour du procès et l’ audition de mon chef, le Directeur de Qualité, j ai eu la réponse. LA juge lui a demandé: que voulez vous dire par « compétence ». Le Directeur a répondu: « pour mettre une capote on n’ a pas besoin de lire les instructions ». Pourquoi répondre ainsi et prendre un tel exemple, si il n’ avait pas des ideés sexistes et défiait l autorité féminine? Je souhaite souligner que quelques semaines aurparavent, quand le CEO de Nestlé, M. Paul Bulcke, était entendu au tribunal dans le cadre du même procès, il évoqué « le respect » comme un des valeurs de Nestlé. Ceci est la significance du mot pour Nestlé.

  • 2 juin 2016 à 10 h 40 min
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    J’ai fait un rêve ou le pouvoir était exercé par des femmes, toutes avait une colonne vertébrale,une saine morale et le respect d’autrui. Hélas je me suis réveillé.

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