Harcèlement sexuel : dans les rues de Lille, Aurélie, interpellée 18 fois en 11 minutes

(Par SOPHIE FILIPPI-PAOLI [VIA L’IMPORTANT])

 

Insultes, remarques, demandes de numéro de téléphone… à 23 ans, Aurélie connaît tout cela par cœur : « Je suis interpellée par des hommes tous les jours.» C’est la seule, parmi la vingtaine de femmes que nous avons interrogées sur le harcèlement de rue, qui ait accepté de témoigner à visage découvert : « Cela me tient vraiment à cœur. C’est toujours désagréable. Dès que je vois une fille se faire embêter, je l’aide. »

 Illustration harcélement dans la rue. PHOTO JOHAN BEN AZZOUZ LA VOIX DU NORD
PHOTO JOHAN BEN AZZOUZ

On tente une petite expérience. Il est 18 h 54, la grand-place de Lille est à 300 mètres. Nous suivons cette jolie jeune fille en notant tout ce qu’elle entend. Onze minutes plus tard, Aurélie aura été interpellée 18 fois avec un bisou surprise sur la joue, un jeune homme qui tente de l’attraper par le bras, un autre qui insiste pour un selfie, deux qui lui lancent : «T’es vierge ? » et un dernier qui tente de lui caresser le dos. Des supporters de foot mais aussi des jeunes du coin. « En général, je mets mes écouteurs pour ne pas entendre mais dès qu’on me touche, je réagis très mal ! Parfois, j’ai pas le moral, j’ai juste envie de rentrer chez moi et de ne pas entendre tout ça. »

Du coup, il y a des stations de métro où elle ne descend plus et elle ne rentre jamais seule le soir. Pour elle, c’est dans la rue que c’est le pire : « Plus d’une fois, je ne me suis pas sentie en sécurité. » Pour autant, Aurélie refuse de ne pas acheter les vêtements qui lui plaisent : « Ce n’est pas aux femmes de changer. Enfin, on a tellement dépassé les limites que je ne sais pas si ça peut évoluer en bien. »

Et de fait, les chiffres sont implacables : selon une étude réalisée par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), 100 % des femmes ont été harcelées au moins une fois dans les transports en commun et 76 % des Françaises ont été suivies au moins une fois dans la rue (enquête de l’association Hollaback !). Comme la moitié des Françaises, H. et M., deux étudiantes villeneuvoises, préfèrent le pantalon dans le métro : « Pour le soir, on a un jogging dans le sac. » Sinon, elles utilisent des « petits trucs » : des écouteurs, l’œil fixé sur le portable… « Si on nous agresse, on répond mais on ne se sent pas tranquille. »

« AVEC CES ÉLUS ? C’ÉTAIT INSUPPORTABLE »

Élue depuis une quinzaine d’années dans la majorité d’une ville du Nord – Pas-de-Calais, N. est toujours en colère lorsqu’elle raconte, les poings serrés sur la table : « À l’époque de l’ancien maire, avec les élus, c’était insupportable. Dès qu’on était en jupe ou en décolleté,on avait une réflexion et tous les jours, au moins une allusion au fait qu’on était des femmes. » Dans la même veine, tous les dossiers ayant trait à l’éducation ou aux enfants sont forcément dirigés vers les femmes du conseil municipal. « Au début, on était vraiment en minorité et, dans les réunions, je me suis déjà dit que ça ne servait à rien de parler, qu’ils n’écouteraient pas. »

Un jour, une nouvelle élue arrive : « Elle était jolie, je me suis dit qu’il valait mieux qu’elle vienne en pantalon. Elle a fini par démissionner. Cette ambiance a joué, on en avait discuté très souvent. »

Malgré son caractère affirmé, N. a craqué une fois : « Il y avait un banquet organisé avec les habitants et ils ne m’ont pas mise à la table des élus. Ils n’auraient jamais fait ça pour un homme, j’en ai pleuré. » Elle appelle le maire, qui s’excuse : « Une autre fois, je lui ai fait, exprès, une remarque sur son jean, en lui disant que ça mettait ses formes en valeur. Bref, le genre de trucs que j’entendais tous les jours. Là, il a commencé à réaliser. » L’arrivée d’un nouveau maire (un homme comme dans 87 % des municipalités en France) a amélioré les choses. « La politique reste un milieu largement masculin, analyse Hélène Bekmezian, journaliste au service politique du Monde. « Cela favorise le harcèlement. D’autant plus que certains harceleurs ne se rendent même pas compte de ce qu’ils font, ce qui paraît incroyable. »

AU TRAVAIL, 1 FEMME SUR 5

Illustration harcélement. Ph. Sami BELLOUMI
PHOTO SAMI BELLOUMI

Élodie, Léa, Sophie, Manon, Jessie, Anne, Muriel, Marie, Céline, Isabelle… témoignent. Toutes ont été victimes de harcèlement sexuel au travail, parfois il y a plus de vingt ans. Elles n’ont jamais oublié.

Un harcèlement qui commence souvent par « des remarques sur le physique et les tenues vestimentaires. Ce que certains appellent des blagues, à connotation sexuelle, dégradantes et imposées de façon récurrente », décrit Laure Ignace, représentante de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT).

Puis viennent « des manifestations type mime de fellation ; la proximité physique intrusive :Je te montre quelque chose, j’en profite pour caresser tes épaules ; des confidences sur la vie sexuelle du harceleur, des questions sur la vie privée des femmes, jusqu’à des propositions explicites. »

Léa (prénom d’emprunt) est « une jeune femme très féminine, mais toujours correcte », se sent-elle obligée de préciser, « souriante et sociable ». « Dès mon arrivée dans l’entreprise, j’ai discuté avec tout le monde et, oui, j’ai même bien rigolé avec certains d’entre eux, mais il y a des limites. » Comme les photos pornographiques qu’elle finit par recevoir. La jeune femme se montre alors plus froide, fait attention à ses déplacements dans l’entreprise, préfère le pantalon à la robe.

Un classique, reprend Laure Ignace. « Les femmes ont l’impression que ça peut s’arrêter si elles ne se maquillent ou ne se coiffent plus, pour ne pas susciter le désir. Mais il n’est pas question de désir dans le harcèlement sexuel : les agresseurs veulent casser les femmes, les renvoyer à leur sexe. Le harcèlement sexuel se produit dans des situations de domination, de patriarcat, ou dans des métiers dits masculins pour que les femmes arrêtent de travailler dans ces secteurs. »

Depuis, pour Léa, « les choses se sont tassées ». Surtout, elle va changer d’entreprise.

Mais bien d’autres ne le peuvent pas, se sentent piégées, et finissent par craquer.C’est le cas de Jessie, « pourtant pas un caractère à se laisser faire », mais harcelée moralement et sexuellement pendant plus de quatre ans dans une entreprise de transport de la région. Comme ce chauffeur qui, ce jour-là agite des billets sous son nez, avant de lui demander : « Et avec cela, qu’est-ce que tu me fais ? », en rigolant bien sûr.

Soutenue par son supérieur, Jessie avait « forcément couché ». Arrêtée pour dépression, elle a été licenciée en décembre. La CPAM a depuis reconnu sa dépression comme maladie professionnelle. Jessie a engagé une procédure devant les prud’hommes et commence à peine à remonter la pente, après une tentative de suicide.

Comme Sophie, « traumatisée à vie ».

Sophie Leroy et Cécile Andrzejewski

« DANS LES FACS, C’EST L’OMERTA »

PHOTO E. BRIDE

Dans l’enseignement supérieur, le problème, c’est le silence : « Le sujet est hyper tabou, explique Nathalie Coulon, en charge d’une cellule de veille contre le harcèlement sexuel à Lille III. Du coup, il y a une omerta qui profite aux harceleurs. Et les étudiants ont peur que leur témoignage nuise à leur parcours. » Ou ils ne se rendent pas compte. C’est le cas d’Amélie (prénom d’emprunt) : « Je n’ai jamais pensé que ça pouvait être du harcèlement, c’est après que j’y ai réfléchi…. »

Étudiante en fac à Lille jusqu’en 2014, cette jeune femme souriante garde un souvenir très précis de la première remarque déplacée de son prof : « Je bavardais avec ma voisine et il m’a fait une remarque sur mon bavardage… et mon décolleté. Devant tout le monde, il y avait une centaine d’étudiants ! » Le « Quel joli décolleté ! » revient encore une fois, toujours en public : « ç a a fait rire les garçons, les filles beaucoup moins. »

Suivent alors des regards appuyés de l’enseignant sur sa poitrine pendant les cours. « J’étais hyper mal à l’aise. à force, je me suis mise au fond. J’en ai discuté avec mes amies étudiantes et elles avaient toutes une histoire du même genre à raconter avec, en plus, des invitations sur Facebook à boire un verre ou pour des cours particuliers. Par écrit… Ils ne doutent vraiment de rien ! Aucune n’a jamais pensé à se plaindre. »

Au fil de sa scolarité, Amélie, qui a aujourd’hui 25 ans entendra d’autres remarques, d’autres allusions de la part de ses profs : « Il y en a un qui m’a dit que vu ma tenue, il allait avoir du mal à se concentrer ! En plus, j’étais habillée normalement. Un autre que j’étais jolie, avec tous les avantages. Le pire, c’est que rien de tout cela ne m’a étonnée. »

Une pensée sur “Harcèlement sexuel : dans les rues de Lille, Aurélie, interpellée 18 fois en 11 minutes

  • 22 juin 2016 à 11 h 05 min
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    Willy Pasini le célèbre sexologue genevois dit qu’aujourd’hui le couple est mort et que les hommes et les femmes ne sont plus fait pour vivre ensemble.

    Peut-être aussi dans la rue ?

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