(In-)intelligence naturelle et intelligence artificielle

(PAR ROBERT CHAUDENSON)

 

La vulgate actuelle trouve un charme irrésistible à un certain nombre de termes jugés rares et donc distingués qui varient naturellement selon les domaines. C’est, pour le domaine politique ou administratif par exemple, « régalien », « pérenne » et errements (le régalien n’étant pas nécessairement pérenne bien entendu mais les errements le plus souvent antérieurs mais non nécessairement fautifs !) ; dans le domaine du « numérique » et des « start-ups », c’est le cas de « l’intelligence artificielle » qu’on met, volontiers et sottement, à toutes les sauces !

Pour prendre de l’intelligence artificielle une définition des plus communes, le recours le plus simple est Wikipédia ;  on y lit : « L’intelligence artificielle est une discipline scientifique recherchant des méthodes de résolution de problèmes à forte complexité logique ou algorithmique. Par extension elle désigne, dans le langage courant, les dispositifs imitant ou remplaçant l’humain dans certaines mises en œuvre de ses fonctions cognitives.

 

Ses finalités et son développement suscitent, depuis toujours, de nombreuses interprétations, fantasmes ou inquiétudes s’exprimant tant dans les récits ou films de science-fiction que dans les essais philosophiques.

 

Historiquement, elle trouve son point de départ avec les travaux de Turing qui se demande en 1950 si une machine peut « penser ». Le développement récent des technologies informatiques et des techniques algorithmiques comme le deep learning et les réseaux neuronaux ont permis la réalisation de programmes informatiques surpassant l’homme dans certaines de ces capacités cognitives emblématiques : le jeu d’échecs en 1997, le jeu de go en 2016 et le poker en 2017 ».

 

J’ai eu, il y a bien longtemps, l’occasion d’approcher ce milieu par la fréquentation de mon vieil ami Claude Vogel, anthropologue de formation et qui durant plusieurs années enseigna cette discipline ; il s’était assez naturellement tourné dans la suite vers l’étude et la conception de systèmes experts et s’était mis en congé de l’université pour intégrer, au bout de quelques années, le département de recherche et développement de Cap Sogeti CISI. C. Vogel publiera ensuite en 1988 chez Masson son Génie cognitif,  puis en 1990, KOD : la mise en œuvre (Paris, Masson), avant de tenter l’aventure en Amérique du Nord.

 

Les principales péripéties de cette dernière activité  tinrent aux inattendus  problèmes juridiques avec la société KODAK (très vivante à cette époque où l’on utilisait encore, dans la photographie, des pellicules) qui avait acquis les droit sur toute combinaison ou usage des lettres qui entraient dans la composition de son propre nom !

 

D’une manière générale, la plupart des « systèmes experts » reposent sur les connaissances de surface, donc le savoir-faire d’un expert du domaine. C’est par là que s’établit la relation entre l’ethnologie (qui fut le domaine scientifique de base de Claude Vogel) et l’intelligence artificielle. Un système expert est en effet un outil capable de reproduire les mécanismes cognitifs d’un expert, dans un domaine particulier, la première étape de la conception de ce système consistant à recueillir, dans une démarche quasi ethnologique, les connaissances et les procédures d’intervention de l’expert humain retenu.

 

Pour être objectif et à propos de KOD, j’aurais encore recours à Wikipedia : « KOD est une méthode de gestion des connaissances déposée par CISI Ingénierie et développée par l’anthropologue Claude Vogel en 1988 dans le cadre de l’activité Intelligence Artificielle. Elle a pour but essentiel la modélisation de l’expertise.

 

Elle se base sur une analyse systématique du texte et permet de générer un système à base de connaissance.

 

KOD propose d’effectuer un procès d’élicitation et de réduction de la connaissance autour de trois modèles : pratique, cognitif et informatique. Ces trois modèles sont ensuite croisés avec trois paradigmes : représentation, action et interprétation. ».

 

L’élaboration de ce système expert KOD « Knowledge Oriented Design » impliquait, dans sa conception et son élaboration, des aspects linguistiques ; c’est ce qui avait poussé mon ami Vogel à tenter de m’entraîner dans cette aventure, ce que j’ai été assez sage pour refuser obstinément, en lui faisant valoir qu’il ne mettrait probablement à la porte au bout de 15 jours !

 

J’ai quand même été associé d’assez loin à cette aventure et je me souviens même avoir fait, dans un grand hôtel parisien, une conférence dont le thème était « Discours d’expert et discours de spécialiste », dont je n’ai aucune trace et pas même le moindre souvenir.

 

J’ai gardé de ces épisodes dans le cadre d’un contrat avec la Marine nationale (assez riche pour mett-re en concurrence sur un même projet plusieurs équipes de recherche!) un souvenir des entretiens avec les officiers de marine, « experts » dont nous devions tenter de formaliser en « système expert » les connaissances, les compétences et les pratiques ; il nous était apparu qu’ils avaient souvent le plus grand mal à nous livrer, de façon suivie et cohérente, les éléments de connaissances et de savoir qui étaient censés être les leurs et qui devaient donc être à la base de la conception et de la  création des systèmes experts visés !

 

J’ai toutefois gardé en mémoire une longue séance avec des officiers sous-mariniers qui opéraient à bord de nos sous-marins nucléaires et que nous avons eu le plus grand mal à interroger car la description de leurs activités restait le plus souvent dans le flou. Je n’ai donc pas été trop étonné lorsque, quelque temps après, la presse a fait état d’un grave accident de sous-marins s’est produit à leur base de l’Ile Longue !

 

Quoique, comme vous avez pu le constater à ce modeste récit, je sois resté assez loin des véritables réflexions et travaux sur l’intelligence artificielle, je suis ahuri de constater l’abus permanent qu’on fait de ce terme aujourd’hui, où la mode du « connecté » envahit aussi bien nos cuisines et nos jardins que les terrains et les salles de sports et bientôt nos automobiles!

 

On confond même allègrement avec l’intelligence artificielle la simple et élémentaire automatisation de la gestion des données dont l’un des plus et sinistres et beaux exemples est donné pour l’éducation nationale par le fameux programme SIRHEN dont l’acronyme est pourtant si dangereusement prometteur. La Cour des comptes a dénoncé, comme toujours sans le moindre effet hélas, la gestion calamiteuse de toute cette affaire.

 

Son seul et incontestable mérite tient assurément à la savantissime définition qu’on en donne officiellement, même si notre langue y est quelque peu malmenée, surtout à la veille de la Semaine de la langue française et de la Francophonie :  « SIRHEN vise désormais à remplacer à iso-fonctionnalités des applications existantes développées en interne et offrant un haut niveau d’automatisation. ». Quel que soit le chant des sirènes, nous sommes encore à des centaines de millions d’euros et des années de ce résultat idéal !