VIVE LE PRINTEMPS !

(PAR NOËL TAMINI)

 

Selon certains, qui semblent s’y connaître, sans doute après avoir fait fausse route, l’enfer serait pavé de bonnes intentions.

J’ai connu un jeune couple, des enseignants, revenu d’un pays d’Extrême-Orient avec un bébé nouveau-né. Au terme d’une opération pour une ONG tournée vers l’enfance, ils s’étaient présentés à l’aéroport avec ce bébé de parents inconnus. Et une déclaration “officielle“ d’un médecin affirmant que c’est bien cette jeune femme qui avait donné le jour au bébé. Par chance, la mère, avec ses yeux en amande, pouvait passer pour une Orientale. N’empêche, quand son mari me conta cette histoire, il ajouta : «Y a un compatriote, un pasteur protestant pur et dur, se disant scandalisé par cette déclaration, qui m’a dit vouloir révéler la tricherie, et donc dire que ma femme n’était pas la mère de ce bébé. J’étais si furieux que… “Si tu fais ça, je te tue !“, que je lui ai dit. J’avais sûrement l’air sérieux, car il a renoncé.»

Ce bébé de parents inconnus et de pays exotique devint une jeune fille belle comme le jour. Et puis, manifestement mal dans sa peau, et sans plus le moindre repère, elle sombra dans la drogue et aussi un peu dans l’alcool, avant de devenir, disaient de méchantes langues, une marie-couche-toi-là. Infernale pour ses parents.

 

Cela me fait songer à d’autres bonnes intentions semblables, les miennes. Une après l’autre, elles me furent comme des fruits parvenus à maturité, et puis offerts à, disons, mon appétence.

Il y a plus de quinze ans, la première des mes “filles“ est venue vers moi, juste après la mort de sa mère, puis de cet homme qui les avait adoptées et qu’elle aimait tant. Il lui restait une demi-sœur, disparue elle ne savait où. Comme cette jeune fille était passionnée de course à pied, impossible de passer outre sans un regard. Toutefois, la première fois que je la vis courir, j’avais cru que c’était un garçon. Avec ses cheveux crépus… Nous avions échangé quelques mots en anglais, le temps pour elle, alors servante, de me dire d’où elle venait. Bon, d’accord d’aider cette athlète à subsister. Quand on est le père de Spiridon, revue internationale de course à pied… Peu après, elle me tendra un papier avec un message. Je n’ai retenu que ces derniers mots, en anglais : «Je voudrais vivre avec vous.» Oh la la ! Vivre avec un pigeon-voyageur ?

Les années ont passé. Aujourd’hui, ce premier “enfant“, une jeune femme de vingt-sept ans, dit que je suis «my best friend», son meilleur ami. Elle ne vit pas loin de ma demeure dans une chambre convenable mais très simple, où je me garde bien d’aller. Cette étudiante sponsorisée par un Blanc ? Aussitôt, le loyer s’envolerait… La pratique de la course ne nourrissant que certains bons coureurs, j’ai aiguillé la sportive (elle s’entraîne encore 3-4 fois par semaine) vers des études propres à lui procurer un job d’ici quelques années. Deux fois par semaine elle me rend visite, m’apprêtant des ailes de poulet dorées à souhait, ou encore des spaghettis agrémentés d’une délicieuse sauce à sa façon. Elle paraît manifestement heureuse, et me le dit. Elle est formelle : «Je n’ai que toi pour famille». Son rêve: «Visiter Paris…» Et elle ajoute en souriant : «Ce n’est pas possible ?» En français, car elle a suivi des cours à l’Alliance française.

 

Mon deuxième “enfant“ m’est venu il y a plus de dix ans, après qu’il eut perdu sa mère puis son père, des gens remarquables, découverts lors d’un mes voyages au long cours. Il venait d’apprendre qu’ils étaient morts du sida, mais que ni lui ni ses quatre sœurs n’avaient été contaminés. Et personne de leur famille pour subvenir à leurs besoins. Allez, d’accord : un gars, puis une, deux, trois, quatre filles en plus. Je fus nanti de quintuplés, pour ainsi dire. «Jamais, m’ont-ils dit parfois, jamais nos parents n’auraient pu faire ce que tu as fait pour nous.» Tous brillants étudiants, et si reconnaissants que c’en est touchant.

Ça n’est pas le cas de deux autres sponsorisés, un ingénieur informaticien et une secrétaire au tourisme, disparus et muets dès qu’ils eurent un job. S’il m’arrive d’en parler, on paraît étonné de leur silence. De drôles d’oiseaux, pense-t-on. «Pas du tout, dis-je alors, c’est la vie ! Vous avez déjà vu un oiseau capable de voler de ses propres ailes et qui reviendrait de temps en temps au nid natal pour saluer ses parents ?» Si tu sais donner vraiment, n’attends rien en retour : un vrai cadeau ne t’appartient plus. Bruce Chatwin dit quelque part que si tu donnes un pantalon à un aborigène, ne t’étonne pas de le retrouver un jour accroché à un arbre. Il aura passé de mains en mains avant de finir ses jours sur une branche.

 

Mais quand l’un de ces “enfants“ se révèle une “pépite“ ? C’est le cas d’Addist, une fille en or. Quand j’ai accepté de l’aider financièrement, cette gamine de dix ou douze ans allait à l’école élémentaire. Bonne écolière sans plus, pas motivée du tout, peut-être parce que, défavorisée et fataliste comme tant de gens de son pays, elle savait déjà son horizon à jamais fermé. A jamais ? Née sous une bonne étoile, Addist a une sœur, alors ma femme, qui eut l’excellente idée de me conseiller d’aider la benjamine. Laquelle, dès lors, sera toujours des premières de sa classe.

Il y a deux ans, elle acheva ses études universitaires, avec en outre d’excellentes notes. On n’a pas idée de la fête organisée ici lors de la graduation. Pour toute la famille et aussi pour le quartier. Car annoncer qu’on a achevé ses études universitaires, c’est faire savoir à la ronde qu’on est devenu quelqu’un, hors de la morne condition des pauvres gens. Et la belle Addist, heureuse et fière de ce qu’elle éprouvait ce jour-là, de m’écrire aussitôt par Facebook. «My hero…» Ainsi débutait son message, qui, à franchement parler, me surprit. «Oui tu es mon héros, m’expliquait-elle. Car sans toi jamais je n’aurais pu atteindre le niveau où je suis maintenant. Je suis d’ailleurs la seule de ma famille à avoir pu étudier à l’université.» Et ainsi de suite.

Deux ans ont passé. Addist est à quelques mois de l’obtention d’un master, notre maîtrise. Pour elle, qui va sur ses vingt-quatre ans, je suis et reste “my hero“, dit et redit par SMS, car dans son pays on n’a plus guère accès à Facebook. Il y a peu, elle m’a ainsi écrit ce message qui m’a touché : “I always want u to be happy… and I will do every thing to make u happy...» «Je voudrais toujours que tu sois heureux… Je vais faire tout ce que je peux pour te rendre heureux…» Bien plus agréable qu’une assurance-vie.

Puis Addist m’a annoncé son mariage, avec un ami d’enfance. A cette occasion, elle a invité… sept de mes enfants ! Les six que j’ai dits, plus Magodé, ex-servante pas payée du tout (durant onze ans !), que j’ai pour ainsi dire sortie du servage. Elle achève des études de comptable, avant de débuter, grâce à un vieux copain de France, à l’école d’infirmières. A quoi ça tient parfois une bonne intention ? Mon pote, un sacré bon vivant, prolonge ainsi le souvenir de son épouse, infirmière, morte très lentement de la maladie d’Alzheimer.

L’autre jour, Addist m’a révélé qu’elle était enceinte. Et plus encore : «Si j’ai bien fait mon calcul, le bébé pourrait naître, crois-moi, … le jour de ton anniversaire !» Oh la la, quel rare cadeau! Quelle attention pour son héros !… Et “my favorite“ (je l’appelle ainsi, cette “pépite“) a ajouté : «J’aimerais tant que ce soit un garçon… pour que tu sois son parrain ! » Le souffle coupé, j’entendis encore : Hier, ma mère m’a dit qu’elle avait rêvé que j’avais accouché d’un garçon… Tu viendras pour le baptême, j’espère…» Les bébés chrétiens de ce pays ont droit à un parrain seulement si la mère a donné le jour à un garçon. Nouveau calcul à faire, cette fois-ci ensemble. Car ici, après la naissance la mère, réputée impure, doit demeurer recluse : 40 jours si le nouveau-né est un garçon, le double si c’est une fille.

En foi de quoi je pourrais entrer dans la cinquième partie de ma vie, sur le chemin des cent ans, en devenant le parrain du fils aîné d’Addist… Ça fait réfléchir. M’est revenue, fort à propos, cette pensée d’Ernst Jünger, décédé à l’âge de 103 ans : «L’âge de l’arbre importe peu : à chaque nouvelle floraison il est jeune.»

Alors, mes amis, vive le printemps !

 

Noël Tamini, Addis Abeba*, mars 2017

 

P.-S. Et la vie continue, pleine d’enfants… A mon retour en ce pays, Addist m’avait parlé d’une femme, Helen, qui avait donné le jour à des quintuplées.  «L’une est morte peu après, a-t-elle expliqué. On en a beaucoup parlé pendant quelque temps et puis plus rien… Le père travaille, mais il n’a pas de quoi nourrir convenablement ces petits. Et la mère ne veut pas aller mendier par les rues. Je me suis dit qu’on pourrait les aider… Qu’est-ce que tu en penses ?» Qui aurait le cœur de dire non ? Allez, désormais Addist, employée de banque, verse chaque mois 1000 birr, ou 40 euros, à la mère en pensant à ces petits enfants. Et sans doute aussi à son propre bébé, qui déjà semble s’affirmer. «Il paraît que mes vomissements c’est plutôt bon signe : d’après ma soeur, mon bébé ne sera pas mélata, chauve...»

Le 19 mars, nous sommes invités à la fête-anniversaire des quadruplées. Voilà qui promet.

 

* En langue amharique, Fleur Nouvelle.