LE CV DE ELSA ARTADI, QUI SOURIT ... A L'1DEX (EN LISANT L'INTERVIEW DE MAS-COLELL) - L'1dex

LE CV DE ELSA ARTADI, QUI SOURIT … A L’1DEX (EN LISANT L’INTERVIEW DE MAS-COLELL)

CV Elsa Artadi

– Doctora en ciències econòmiques de la Universitat de Harvard

 Professora de la Universitat Bocconi, a Milà; de la Universitat Pompeu Fabra i la Graduate School of Economics

– Consultora i membre del comitè científic del Banc Mundial

– Assessora de Mas-Colell a Economia i secretària general de la conselleria

– Directora general de Tributs i Joc de la Generalitat

 

L’1Dex Mag, par Béatrice Riand et Stéphane Riand, avaient interviewé le brillant professeur Mas-Colell à l’occasion de la sortie du premier numéro de ce magazine, le 1er décembre 2016. Voici, en intégralité, cette interview, tenue en catalan et en anglais, traduit en Valais et en Catalogne :

Andreu Mas-Colell, économiste expert en microéconomie, fondateur de la Barcelona Graduate School of Economics, professeur à l’Université Pompeu Fabra de Barcelone, ancien membre du gouvernement sous Jordi Pujol (2000-2003) et Artur Mas (2014-2016)

La Catalogne est-elle réellement surponctionnée?

 

La Catalogne apporte environ 8 % de son PIB à l’Espagne, ce qui est très considérable.

 

En Suisse comme en Europe, on a, à tort, l’impression que la Catalogne est la province la plus riche d’Espagne. J’aimerais apporter deux précisions à ce sujet. En termes de capital nominal, si la moyenne est à 100, elle occupe en réalité le 4e rang (118), après le Pays basque (132), la Navarre (environ 130) et Madrid (entre 122 et 123). De plus, il faut prendre en considération que le coût de la vie, à Barcelone comme à Madrid, est plus élevé que dans d’autres régions, ce qui a comme conséquence que ces chiffres de 122 et de 118 sont encore surestimés. La Catalogne est donc au-dessus de la moyenne, mais elle n’est pas la communauté autonome la plus riche.

 

Seconde constatation: en Catalogne il y a malheureusement beaucoup de gens pauvres, que nous devons aider, au même titre qu’il faut aider les personnes pauvres d’autres régions. C’est pour cela qu’il y a ici une perception assez généralisée, chez les Catalans, de dire que l’effort fiscal est excessif, qu’il faudrait au minimum le tempérer parce que la Catalogne verse plus que la moyenne, et reçoit moins que la moyenne.

 

En tant qu’ancien membre du gouvernement, je suis très conscient du mauvais traitement qu’endure la Catalogne de la part de l’Espagne. Sur ce point, j’aimerais faire remarquer que l’Espagne est une entité exagérément centralisée et centralisatrice. Imaginez qu’en Suisse, le gouvernement limite les compétences des cantons, décide que la capitale officielle sera Zürich et que tous les trains rapides doivent connecter Zürich avec toutes les autres villes du pays. Imaginez que tous les aéroports suisses dépendent de celui de Zürich, imaginez que les politiciens imposent l’allemand, reléguant les autres langues dans un statut de langues secondaires. Cela serait-il acceptable, pour Genève, dans un pays qui est une confédération? En Espagne, tous les trains à grande vitesse connectent Madrid avec toutes les capitales de province, mais l’Etat central ne prévoit pas de connecter de la même façon la deuxième et la troisième plus grande ville du pays, à savoir Barcelone et Valence.

 

Si le thème fiscal est devenu un thème prédominant, c’est qu’il se rapporte finalement à la dignité. Avec tous les impôts que verse la Catalogne à Madrid, elle peut se payer tout ce qu’elle reçoit de façon directe ou indirecte, et plus. Elle n’est pas partie prenante des endettements massifs de l’Etat espagnol de ces dix dernières années, pas même pour un euro! Et malgré cela, notre influence est nulle, et ils nous maltraitent, nous insultent, nous méprisent. Donc, ici, les gens disent «stop», parce qu’ils ne dépendent pas économiquement du reste de l’Espagne. Le déficit fiscal n’aurait pas généré cela si Madrid n’avait pas autant maltraité la Catalogne, si en 1978 l’Espagne était devenue un Etat confédéré, si la Catalogne n’avait reçu une contrepartie en matière d’autogouvernement.

 

Il faut savoir que la structure économique de Barcelone est très différente de celle de Madrid, dont la communauté économique n’est pas une communauté qui exporte, au contraire de Barcelone, qui est une ville de petites et moyennes entreprises. Barcelone est devenue une ville à la réputation internationale, au même titre que Londres, Paris, Berlin, Zürich, Milan, Stockholm. Or il est important que nous disposions d’instruments pour stimuler cette économie. Il est important que cette ville puisse être reliée à d’autres continents, or Madrid ne favorise pas par exemple les liaisons intercontinentales, car l’Etat central veut que l’aéroport de Barcelone soit subsidiaire à celui de Madrid. L’aéroport de Milan, qui est plus petit, a plus de connexions que celui de Barcelone! Il faut prendre conscience que l’Etat espagnol va contre nous, il n’est pas en notre faveur. Je pourrais également vous parler des universités, Barcelone est connue pour ses pôles de recherche. Or l’Etat central ne nous donne pas les instruments pour faire plus, et ces universités ne peuvent être là où elles pourraient être. En conclusion, l’Espagne nous freine. Elle veut l’uniformité, la centralisation et n’accepte pas les différences.

 

Si la Catalogne veut son indépendance, ce n’est pas parce qu’elle doit payer des impôts à l’Espagne, mais parce que, tout en payant beaucoup, elle est encore maltraitée, niée dans ses différences par un Etat qui refuse le fait qu’il est multinational.

Quelles sont les balances fiscales, pour la Catalogne?

 

Dans le financement de l’Etat espagnol, la Catalogne paie plus que ne l’exigerait sa proportion du PIB, et reçoit en dessous de sa proportion de population. Ce qui serait normal, ce serait qu’elle paie en proportion de son PIB, et reçoive en proportion d’une moyenne de sa population et de ses produits, ceci pour qu’elle puisse assurer les services publics et prendre soin de ses infrastructures (autoroutes, aéroport, …)

Un exemple chiffré: entre 1986 et 2006, la Catalogne, qui représente le 16 % de la population nationale espagnole, a payé, de mémoire, entre 22 et 23 % des impôts totaux.

La Catalogne est très endettée (32,8 % de son PIB): cela poserait-il un problème si elle devenait indépendante?

La Catalogne peut soutenir cette dette sans problème. Son seul souci sera de savoir quelle part de la dette espagnole elle devra prendre en charge, et c’est un point à négocier avec l’Espagne, qui, elle, est endettée à hauteur de 100 % de son PIB. Ce que je crains, c’est que si l’Espagne accepte un référendum en Catalogne qui puisse avoir comme résultat son indépendance, elle exercera de fortes pressions sur ce sujet, et comme ici la population veut une autogouvernance, la négociation ne va pas échouer pour cette raison.

La viabilité financière de la Catalogne n’est pas à mettre en doute, ce serait absurde. C’est un contributeur net fiable de l’Espagne comme de l’Europe, qui a toujours payé ses impôts, ses charges, ses dépenses, et qui de plus ne dépend pas économiquement de l’Espagne. Nous payons plus à l’Espagne que nous ne recevons, et, ce qui ne se dit jamais, nous payons plus à l’Europe que nous ne recevons.

Enfin, j’aimerais préciser que l’économie catalane n’a pas souffert de ce mouvement démocratique qui est en cours. Le chômage a baissé, les investisseurs étrangers affluent, les exportations augmentent, le tourisme et le secteur immobilier se portent bien.

Et si la Catalogne indépendante ne pouvait plus être européenne?

Nous ne voulons pas sortir de l’Espagne parce que nous payons trop d’impôts, mais parce qu’elle nous maltraite. Par contre, nous ne voulons pas quitter l’UE, parce qu’elle ne nous maltraite pas.

Je ne veux même pas répondre à cette question, parce que nous, les Catalans, nous ne ferons jamais rien qui puisse nous situer en dehors de l’UE. Si demain la Catalogne proclame son indépendance, nous ne téléphonerons pas à Bruxelles pour dire que nous sommes sortis de l’Union européenne, et Madrid non plus. Madrid dira que nous sommes espagnols, nous dirons que nous sommes catalans, et nous nous gouvernerons par nous-mêmes. Et l’Europe devra intervenir, et appeler les Suisses pour qu’ils fassent un travail de médiation, pour trouver un accord. Et dans cet accord, du côté catalan, nous ne voudrons pas être hors de la communauté européenne.

De plus, il y a ici un paradoxe: pour sortir un pays de l’UE, il faut lui donner une identité juridique. Bruxelles ne peut donc expulser la Catalogne si elle ne l’a pas reconnue auparavant.