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LE POIDS DES MOTS

On nous fait croire, simples pékins que nous sommes, que les faits relatés dans les journaux le sont dans la plus stricte impartialité.

On nous laisse penser que le journaliste s’en tient aux faits, strictement aux faits, uniquement aux faits, et que sa position ne s’exprime que dans un cadre bien délimité, afin que le lecteur différencie clairement faits et opinions.

On veut ainsi nous faire avaler que les mots, comme la Suisse, seraient neutres. On veut nous faire avaler que la presse d’information n’est pas une presse d’opinion déguisée.

C’est une utopie parce que le choix des vocables – dans le champ infini des possibles – révèle tout et ne cache rien. Parce que les mots nous définissent, parce qu’ils sont un miroir de nos opinions, bien au-delà des faits relatés.

Le Français Mathieu de Taillac est un champion en la matière, d’où ma colère matinale. Mathieu de Taillac, issu de la plus pure tradition jacobine, citoyen d’un pays centralisé, digne héritier de Louis XIV dont le descendant direct siège sur le trône espagnol, voit sa culture l’empêcher de traiter du processus catalan sur un ton neutre et l’article paru ce matin dans le NF du jour en est la démonstration parfaite.

Si le texte relate bien des faits – élection de Quim Torra à la présidence, décompte des voix, stratégie des partis en présence -, très vite le journaliste dérape dès qu’il s’agit du Président Puigdemont et de la République catalane. Ainsi, un président élu légitimement par deux fois, un président dont le peuple réclame le retour en scandant son nom dans toutes les manifestations qui secouent le pays – et non couvertes par la presse française – n’aurait pas droit à ce titre ? Le citoyen mal informé pourrait le croire s’il lit la prose de Mathieu de Taillac qui, en parlant de Quim Torra, lequel inscrit son action future dans un « cadre provisoire », précise que – et je le cite à la lettre – « cette idée prolonge le concept de « président légitime » que Puigdemont s’est attribué ». Et voilà donc Carles Puigdemont allègrement taxé d’usurpateur, mais sans le dire vraiment, n’est-ce pas, parce que le journaliste ne peut exprimer son opinion, vous vous en souvenez ? Quant à Quim Torra, Mathieu de Taillac ne s’est pas privé de rappeler que le nouveau Président en exercice a présenté des excuses pour de vieux « tweets injurieux » à l’égard des Espagnols, bien, c’est un fait, oui, c’est un fait, mais … qu’en est-il des tweets injurieux – bien actuels quant à eux –  des Espagnols à l’égard des Catalans ? Le journaliste les a-t-il évoqués ? A-t-il parlé des « A por ellos » de la population espagnole ? S’est-il intéressé à ce qui se passe maintenant, et non pas hier, sur les réseaux sociaux ? Non. Il y a donc des faits dont on se doit de parler, et d’autres qu’on choisit de taire. Mathieu de Taillac donne la parole à Inès Arrimadas, dirigeante de Ciutadanos, un parti à la droite de la droite, mais n’accorde pas ce droit aux partis indépendantistes, pourtant majoritaires au Parlement. Mais souvenez-vous, les journalistes sont neutres, ils ne relatent que des faits, ce qui n’empêche pas Mathieu de Taillac de se transformer en Nostradamus des temps modernes lorsqu’il se réfère au mandat de Quim Torra, « dont on ignore jusqu’au terme ». Il est vrai qu’en Espagne les présidents légitimes sont destitués, les conseillers et la Présidente du Parlement emprisonnés. Mais le Français s’y arrête-t-il, quand il suppute sur la stratégie de Quim Torra ? Non, chut, on se tait, on se tait, ne parlons pas des sujets qui fâchent, choisissons certains faits secondaires et taisons soigneusement l’essentiel, à savoir la dérive autoritaire d’un pays que tous croyaient démocratique.

Non, le Français, pour parler de la Catalogne, préfère se référer à La Vanguardia, dont il nous révèle qu’il s’agit du « doyen de la presse catalane ». Oui, et alors ? cela légitime-t-il pour autant ses propos ?  Pourquoi ne pas aborder plutôt le fait qu’il s’agit d’un média clairement anti-indépendantiste ? Mais non, chut, rappelez-vous, vous êtes informés de façon neutre. Aussi, ne vous étonnez pas si Mathieu de Taillac, fier Jacobin s’il en est, s’appuie sur les articles parus dans La Vanguardia pour qualifier le discours républicain catalan de « rhétorique épique et ronflante ». Non, ne vous étonnez pas.

Ne vous étonnez pas non plus si le chiffre qu’il vous donne, à savoir 49,3 % d’électeurs indépendantistes [JxCAT + ERC + CUP), vous soit ainsi offert en pâture sans explication. Il est vrai que s’il devait vous donner la source de ce chiffre, à savoir le dernier sondage sur les forces en présence, il serait dans l’obligation de vous informer sur l’autre donnée très importante. Oui, mais qui cela pourrait-il bien intéresser de savoir que, en premier lieu, le pourcentage des indépendantistes grimpe régulièrement et qu’il est immensément majoritaire chez les jeunes ? qui cela pourrait-il bien intéresser de connaître le chiffre des unionistes, 39,6 % [PPC + PSC + C’s] (1), vous savez, cette immense « majorité silencieuse » ? Personne, vous dis-je, cela détruirait toute la rhétorique implicite de Mathieu de Taillac et nuirait à tout ce qui sous-tend son discours.

Qui, je vous le rappelle, ne sert qu’un objectif : vous informer de façon neutre et impartiale.

 

 

Post Scriptu I : Non, je ne suis pas journaliste, alors de quoi je me mêle, hein ? Oui, je suis littéraire, profondément littéraire de par ma formation, alors personne ne viendra m’expliquer comment analyser un texte et tous ses objectifs sous-jacents

Post Scriptum II : Oui, je ne suis pas neutre. Oui, j’ai reçu Carles Puigdemont chez moi. Oui, je suis en contact avec Marta Rovira. Mais moi, je l’ai dit, je l’ai clairement assumé. Je ne me cache pas derrière une profession dont je dévoie les principes éthiques pour véhiculer tout ce que ma culture m’impose sans ouvrir les yeux sur ce qui se passe réellement dans le pays dans lequel je vis et dont j’entends couvrir les événements. De façon neutre, je vous le rappelle. Neutre et impartiale.

 

 

(1) Le parti CEC, en faveur du droit de décider, représente 11 %

 

 

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Une pensée sur “LE POIDS DES MOTS

  • 15 mai 2018 à 13 h 37 min
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    « Le mec » disait ça comme ça l’ot jour à propos de l’information.
    L’information c’est comme une tasse de café qu’on offre à quelqu’un. A savoir, si on offre un café « normal » (soit 100% café), tout va bien. Par contre, si on y ajoute au passage 1 pointe de couteau de cyanure, là le résultat est tout autre bien sûr.
    Et ça pour dire (qu’il voulait dire le type), qu’il n’y a pas besoin de 100% de mensonges (ou erreurs ou incitations et même inintentionnelles celles-ci) (alias ici, tout ça.. le cyanure) pour tuer l’info (et le client qui va avec), mais juste de trois fois rien.
    Conclusion: il faut faire écrire les news par des algorithmes et les faire déclamer par des robots, on ne peut plus continuer en effet de se faire empoisonner à longueur de temps, et croire que tout ira bien comme ça dans le futur.
    Et parce que guérir les journalistes (alias les empoisonneurs…) n’est pas possible.
    (Et cela malgré qu’il n’y a pas (forcément) intention de « donner la mort » chez (la plupart) de ces gens) (donc).
    (Et on pourra donc parler ici d’homicide par négligence si un jour on fait le procès des médias).
    (ET ça a été fait d’ailleurs (au travers de l’initiative No Billag…) mais le coupable a été acquitté (pardonné) par 71.6% de ses victimes… (vous êtes formidables, les gens sont formidables-(ment) . . . . .cons)).

    Et après on pourra toujours garder Jean-Marc Richard pour présenter l’eurovision de la chanson si faire présenter les informations par des algorithmes est un petit peu déshumanisant, désémotionnalisant, désimbécilisant (pas de souci, il va te rattraper tout ca en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire).
    Mais le journaliste meilleur, plus intelligent, et plus séduisant et pour ne pas dire sexy même, que les autres, ça non; ‘toutes façons à la fin ils finiront tous au chômage. Alors rien ne sert de courir mec.
    Et quant à ce blog, lui, déjà qu’il n’a pas de comptes à rendre sur le plan (télé)visuel (puisque faisant partie des médias ECRITS c’est La Palice qui me l’a dit), il écrit comme un algorithme (et bien qu’un peu inversé celui-ci des fois lorsqu’il fait dans l’ironie et le sarcasme) MAIS chose qui n’a aucunement l’heur de désinformer pour autant, qu’on se le dise, le fond (de l’information) étant néanmoins toujours parfaitement respecté.
    Et quant à parler d’algorithme, il s’agit de l’: « Ensemble des règles opératoires propres à un calcul ; suite de règles formelles » …
    … Et lesquelles on insérera alors dans un programme d’écriture automatique… (avec quelques mots clés (quand même) aussi… (le monde est si grand et varié qu’il ne faudrait pas finir sur une recette de gâteau à la rhubarbe non plus quand on veut un article sur le massacre des palestiniens en Israël), ce serait con.
    (et c’est peu de le dire).

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