MONSIEUR ROMAN - L'1dex

MONSIEUR ROMAN

(PAR OLIVIER DE GIULI)

 

Monsieur Roman est le vieux monsieur qui occupe la chambre voisine à la maison de convalescence où j’ai atterri, dans le département du Gard. Nous mangeons à la même table. A chaque repas, il me salue d’un : «Bonjour Monsieur !» Mais c’est moi qui, chaque matin, vais chercher la confiture et un supplément de beurre, tout au fond de la salle à manger. Car monsieur Roman, affligé d’une arthrose aux genoux et aux vertèbres cervicales, a de la peine à se mouvoir.

– Ça me fait du bien de parler avec vous, m’a-t-il dit le deuxième jour. Vous savez, je suis parfois angoissé. Alors…

– Celui qui était là avant moi, il parlait pas ?

– Non. C’est pas ça. Mais c’était un Parisien. Alors, vous comprenez…

– Je comprends, monsieur Roman.

Ce midi, je ne sais pas pourquoi, l’idée me vint de lui dire :

– Monsieur Roman, y en a qui disent : «Ma vie est un roman…» Et vous qui êtes né Roman… ?

– Oh la la, moi je peux en dire autant…

– Ah bon ! Alors, dites…

– Quand j’ai connu ma femme, je terminais mon service militaire, du côté de Menton. Elle, c’était une Italienne. Nous allions nous marier quand la guerre a éclaté. Elle a disparu je ne sais où, et moi j’ai été envoyé en Alsace [il dit : en Allemagne]. A Niederwiler, un truc comme ça.

J’avais été blessé par un éclat d’obus dans une épaule. On était prisonnier là et on allait nous envoyer travailler en Allemagne. Alors, avec un copain on a décidé de s’évader. Il fallait surveiller les miradors… Parce que vers les minuit il semblait qu’ils dormaient. On a alors passé sous les barbelés, et puis dans une rivière où il y avait de l’eau jusque là [env. 80 cm] et on est arrivés à une gare.

Le chef de gare nous a dit : «Méfiez-vous, y en a qui patrouillent par ici…» Un train est arrivé. On voulait aller du côté de Dijon, puis vers la Dordogne. On lui a dit : «Vous êtes sûr qu’il va du bon côté ? – Allez-y. Il y va.» On est restés tranquilles dans le wagon et tout le temps on écoutait le nom des gares.

– Vous aviez pris à manger, à boire ?

– Oui. Des biscuits de guerre, des boîtes de conserve. Et deux litres d’eau. Mais pour faire nos besoins, voyez, il fallait faire là. On a attendu d’être arrivés au bout de la ligne, et chemin faisant on entendait souvent le bruit des bottes.

Ce qui fait que je suis arrivé à Nîmes, où j’étais à peu près chez moi. Mon village, c’est à 50 km.

Là il y avait un hôpital et des Belges. Ils m’ont soigné ma blessure et je suis allé faire un tour en ville. Et qui je rencontre ? Ma femme ! Enfin, ma fiancée. Voyez comme les choses se passent. Elle, elle savait pas où j’avais disparu, et moi je savais pas où elle était. Voilà comment on s’est retrouvés. Nous nous sommes mariés le 4 décembre 1940. Mon petit… Il va avoir 50 ans en avril, il est né en 1943. Et j’ai une fille qui est née le 13 janvier 1950.

Ce qui fait que le maire de Nîmes m’a embauché dans la distillerie qu’il dirigeait, et qui travaillait pour les Allemands. Mais un jour je reçois une convocation pour aller travailler en Allemagne, donc pour les Allemands. Le maire est venu avec moi et il leur a dit : «C’est un ouvrier qualifié qui travaille chez moi. Et, comme vous savez, nous travaillons pour vous.» Ils ont annulé l’ordre de partir. Le maire, en fait, il travaillait pour les deux côtés. Il avait fait la guerre de 14, il était capitaine d’aviation. Il m’a dit : «S’ils te rappellent, n’y va pas. Monte dans la montagne. Il y a là-haut un maquis que je ravitaille.» Mais ils ne m’ont jamais rappelé.

– Vous avez toujours travaillé à la distillerie ?

– Non. Après, ça n’a plus tellement marché. Avec un copain, on a essayé d’aller travailler à Marseille. Comme manœuvres. Mais ça payait juste la nourriture et le logement. Alors on est revenus. J’avais pas beaucoup d’instruction… J’ai trouvé un travail dans les Ponts et Chaussées, où j’ai travaillé 34 ans et demi.

– Il y a des jours où vous avez dû avoir chaud…

– Et froid aussi, oh la la ! On plantait des panneaux, enfin, vous voyez comment. Et l’hiver on faisait un feu pour se réchauffer un peu. Parfois il y avait de la neige, il fallait mettre les chaînes.

– Votre femme, quel était son nom ?

– Balestra. Elle est morte, la pauvre. Dites, j’ai pas bien compris : vous êtes poète ?

– Oh non, monsieur Roman. Journaliste durant vingt ans. Et maintenant, plutôt écrivain. Si j’étais poète, je serais plus maigre que ça…

– Ah bon. Tenez, faut que je retourne à ma chambre. C’est à ces heures que ma fille m’appelle.

 

Historiettes contées, avé l’assent, par monsieur Roman

 

Vous la connaissez, celle-là ? Y avait un cirque qui s’était arrêté dans un village. Et on cherchait un hibou à croiser avec un perroquet.

Y en a un qui dit : «J’en ai bien un, d’hibou. Mais votre perroquet, c’est un mâle ou une femelle ? – Vous allez pas me croire, dit l’autre, mais je le sais pas.» Comment faire ? Celui qui avait le hibou, il dit : «Apportez-le-moi, votre perroquet, et je le mets dans le frigidaire. – Dans le frigidaire ? Et pourquoi faire ? Il va crever ! – Rien à craindre. Vous allez voir.»

Ce qui fait qu’ils mettent le perroquet dans le frigidaire. Et ils attendent quelques minutes. Alors ils entendent le perroquet qui dit : «Sortez-moi de là ! Je me gèle les parties ! – Qu’est-ce que je vous disais ! C’est un mâle…»

 

***

 

Il y avait une fois deux jeunes mariés qui s’en allaient en voyage de noces du côté de Chamonix. Manque de pot, c’était un train plein de militaires. Et «vive la quille !» par-ci, «vive la quille !», par-là… Bref, vous voyez le tableau. Finalement, les deux jeunes mariés dénichent un compartiment libre au fond d’un wagon. Il y avait juste un curé qui lisait son bréviaire.

Les deux jeunes s’assoient l’un contre l’autre, et ils commencent à se bécoter, à se chasper [se peloter], enfin bref, c’étaient deux jeunes mariés.

En face, de temps en temps, le curé tendait le cou tout à gauche, puis tout à droite, et il se remettait à lire son missel. Puis il tendait de nouveau le cou à droite…

– Dies, monsieur le curé, demande finalement le jeune marié, vous n’êtes pas malade au moins ? Je vous vois…

– Oh non, dit le curé. Mais que voulez-vous, chacun tire son cou comme il peut.

 

***

 

Une fois y a Marius qui dit à Olive : «Allez, viens, y a grande fête dans le village à côté. On va bien rigoler. Ils y vont tous les deux, et ils rigolent bien. Tellement qu’ils voient pas le temps passer. A trois heures du matin, ils se retrouvent à la rue car on fermait les portes. «Sinon c’est l’amende !» leur dit le patron.

– Ben. c’est du propre, dit Marius, il manquerait plus qu’on doive dormir sous les ponts…

Par chance, ils voient tout à coup un hôtel… «Fermé»… Un autre… «Complet»… Et ainsi de suite.

Ils se préparaient au pire quand tout à coup ils voient de la lumière. Le patron s’apprêtait à fermer. «Venez vite !» qu’il leur dit.

– Ce serait pour dormir, voyez… dit Olive.

– Chez moi, dit le patron, je n’ai plus qu’une chambre à un lit.

– Ma foi, on n’a pas le choix, dit Marius. On dormira les deux dans le même lit.

Ce qui fait qu’ils se mettent en pyjama [sic] et ils vont se coucher. Olive se met aussitôt à ronfler. Marius, lui, il s’en dort, et il rêve à sa femme. Une caresse par-ci, une caresse par-là, enfin, voyez…
Tout à coup, Olive se réveille et dit :

– Que tu baises ma femme, passe encore ! Mais que tu prennes mon cul pour une marguerite !…

 

***

 

Sur la promenade des Anglais, vous savez, à Nice, y a un Français et un Anglais. L’Anglais, il sait seulement quelques mots de français, voyez. Et le Français, il se débrouille un peu en anglais. Ils s’asseyent sur un banc. L’Anglais, lui, il a un short très court. Et tout en croisant les jambes, il ne se rend pas compte qu’on lui voit les testicules. Ce qui fait qu’y en a deux qui passent, qui regardent, et qui lui disent : «Eh, vos testicules !» L’Anglais, il comprend pas, et ne bouge pas. Deux autres passent un moment après, et ils disent : «Eh ! Attention à vos testicules !» L’Anglais commence à se demander pourquoi on lui parle comme ça. Il se tourne vers le Français et lui dit : «Dites-moi, s’il vous plaît, pourquoi ils parlent de tiesticoules ? – Hein ? dit le Français. Ah ! laisse tomber, ça c’est tout de la couille !»

***

 

Olive avait une petite chienne qui s’appelait Yorca. Chaque matin, il la menait promener. Enfin, voyez, pour qu’elle fasse ses besoins.

Un beau matin, il se dit qu’elle pourrait bien gambader un peu. Et il décroche la laisse. Manque de chance, la petite chienne disparaît. Et Olive a beau l’appeler : peine perdue… Alors il regarde partout, les voitures qui passent : si des fois on l’aurait volée. Rien de rien. Il rentre tout triste chez lui.

Marius le voit dans cet état et lui demande ce qu’il y a qui ne va pas.

– Ma petite chienne a disparu, dit Olive.

– Bouge pas, dit Marius, je m’en vais aller voir moi aussi, si des fois elle n’est pas perdue. Ce qui fait qu’il s’en va et appelle : «Yorca ! Yorca !» Rien du tout. Il cherche encore et finalement il la trouve. Elle était couverte, voyez, par un labrador.

Marius revient et dit à Olive : «Ne t’inquiète plus, je l’ai retrouvée, ta chienne… – Oui mais, dit Olive, elle est où ? Je ne la vois pas. – Patience, patience, dit Marius, elle va pas tarder. Pour le moment, elle fait la déménageuse.»

(propos recueillis en février 1993)