(PAR YASMINA JAFAAR)
VIA LA RUCHE MEDIA
Dans Sagrada Familia, Béatrice Riand dynamite les représentations idylliques de la maternité. À travers Jade, jeune éditrice ambitieuse confrontée à une grossesse non désirée, la romancière raconte avec un humour noir et une redoutable liberté la dépossession du corps, du temps et de l’identité qui peut accompagner l’arrivée d’un enfant. Féminisme, injonctions sociales, solitude, transmission et culpabilité : sans jamais renoncer à l’irrévérence, elle interroge les contradictions d’une société qui demande toujours davantage aux femmes. Un roman nourri de son expérience de mère, mais surtout d’une volonté de regarder la maternité autrement.
- Vous explorez la maternité à rebours des récits habituels. Jade découvre la grossesse, puis la maternité, comme une forme de dépossession de son corps, de son temps et même de son identité. Pourquoi raconter l’expérience de la maternité sous cet angle ?
Pourquoi les femmes, dans le monde, ne font-elles plus d’enfants ? Pourquoi est-ce bien souvent les hommes qui en parlent, à l’image du Président Macron qui demande aux Françaises d’armer la démographie ? Aujourd’hui, les femmes doivent assurer sur tous les plans : être une professionnelle parfaite, une épouse parfaite … et une mère parfaite. Garder le sourire, garder la ligne, garder le cap. C’est un défi impossible eu égard à l’ampleur du tsunami que représente la naissance d’un enfant. Il faut, me semble-t-il, en prendre d’abord conscience pour ensuite trouver des solutions, des appuis, des aides, qui permettraient aux femmes de se réconcilier avec la maternité.
- Pour Jade, la naissance de son bébé équivaut à « recevoir un paquet de trois kilos le 7 novembre ». L’humour noir est une caractéristique très forte de votre roman. Le rire et l’irrévérence permettent-ils à vos yeux de faire passer des messages sur un thème parfois trop sacralisé ? C’est une manière de faire tomber un tabou ?
On pardonne tout à l’humour ! L’humour défie, détend et libère le discours, lui permettant ainsi d’explorer des champs interdits. La société véhicule depuis trop longtemps un message faussé sur la maternité, qu’elle voile de toutes les vertus sans vouloir s’attarder sur le lourd tribut payé par les femmes. Quand elle se cogne au réel, à la trivialité de son nouveau quotidien, Jade ne s’interdit aucune colère, parce qu’avant de s’attacher à son enfant, elle va décrypter de façon très analytique tout ce qu’il va lui coûter en termes de renoncements personnels.
- Jade est une jeune éditrice atypique, qui revendique une certaine conception du féministe, avant de voir ses convictions vaciller. Votre roman interroge-t-il les contradictions du féminisme contemporain ?
Au début du roman, Jade est la chantre d’un féminisme qui sépare plutôt que de rassembler. Elle crée une association, les FAM, qui réunit des louves ambitieuses et décomplexées. Sa grossesse – non désirée – lui fera prendre conscience des dérives possibles d’un système trop rigide. Alors oui, je suis dubitative face à un féminisme qui dresse les femmes contre les hommes et les femmes qui travaillent contre les mères au foyer. Penser que les femmes doivent entrer dans une seule et même case pour défendre la cause me semble être une absurdité sans nom.
- Derrière la provocation et l’humour, votre roman parle également de solitude et de normes sociales : la bonne mère, la femme épanouie, la professionnelle performante… De quoi Jade cherche-t-elle finalement à se libérer : du regard des autres ou de l’image de la femme qu’elle pensait devoir être ?
Jade est éditrice, on l’imagine rencontrer des auteurs, prendre part à des réunions, des dédicaces, des festivals, sans oublier qu’elle sort régulièrement avec ses collègues. Elle ne vit que pour sa carrière et, accessoirement, une garde-robe bien fournie ! Et soudain sa vie s’écroule parce que, quand l’enfant paraît, la femme disparaît. Le roman raconte, sous forme de journal, la perte de l’identité qui était jusque-là la sienne et une profonde remise en question de ses valeurs. Tout cela s’accompagne forcément d’une grande solitude puisqu’elle vit en vase clos avec un être déroutant, qui ne sait que hurler et déféquer. Je crois que, outre le fait de se libérer du regard des autres et de l’image qu’elle pense devoir projeter, Jade s’affranchit peu à peu de tous les codes pour mieux les réinventer à sa mesure.
- Dans votre écriture, quelle place accordez-vous à la part intime et/ou autobiographique ? Est-ce que le roman permet de dire autrement ce que l’on ne peut pas dire franchement ?
J’ai deux filles moi-même. Forcément, j’ai puisé dans ma mémoire pour alimenter la fiction. Certaines anecdotes cocasses, comme le premier rendez-vous pour le contrôle des nourrissons, sont directement extraites de mon expérience personnelle.
Il est certain qu’écrire ce roman m’a permis non seulement de me replonger dans ma propre expérience de la maternité mais aussi et surtout de l’analyser avec un regard critique, ce qui m’était impossible quand je m’occupais de mes enfants. Parce que j’étais dans une certaine forme de survie et que ma première préoccupation était que mes filles survivent elles aussi face à l’inexpérience et l’incompétence de leur mère.
- Un mot sur le titre, Sagrada Familia ?
Je suis Barcelonaise par ma mère. J’ai vu grandir la basilique en même temps que j’ai vu grandir mes enfants ! Et puis le nom complet de ce monument est le Temple expiatoire de la Sainte Famille… je ne pouvais pas rêver meilleur titre pour un roman qui traite sans fards de la maternité.
- Une réflexion sur la transmission ?
Autrefois, différentes générations se côtoyaient sous le même toit. Les mères étaient disponibles pour entourer et préparer leurs filles. Aujourd’hui, les mères des mères travaillent ou s’occupent de leurs parents. Les jeunes femmes se retrouvent donc prises en enclume entre leur vie professionnelle, leur relation amoureuse et des attentes qu’elles peuvent difficilement satisfaire, tout cela dans un monde incertain. Ce que la société leur transmet, c’est la culpabilité. Elles ne veulent pas d’enfants, c’est mal. Elles ne veulent qu’un enfant, ce n’est pas bien. Elles ont trop d’enfants, cela ne va pas non plus. Comment ne pas comprendre leur découragement ?
Sagrada Familia est disponible sur les plateformes Amazone.fr, decitre.fr et gope-editions.fr. Tous les libraires français peuvent également le commander en Suisse.
