Fitsum en verve, Kidist handicapée

1-(Par NOËL TAMINI) 

A Genève, avant que je quitte l’Europe pour six mois, l’ami Desta Mekonen m’a dit : «Dis, tu sais que l’autre jour à Addis j’ai mangé avec ton fils !». Fitsum, promu pharmacien, se présente comme mon fils. Nous verrons que c’est flatteur.

2-Retour en Ethiopie, et voici tout d’abord quelques nouvelles de mes «protégés». J’aime pas trop ce mot, et encore moins celui d’ «assistés», qui pourtant, et à proprement parler, conviendrait mieux. Ma foi, c’est la chose qui importe, bien plus que le mot.

J’ai retrouvé d’emblée Kétcho (*), qui m’attendait à l’aéroport à deux heures du matin. Plus dynamique et plus éclectique que jamais. Car la voici qui étudie l’allemand au Goethe Institut, et se débrouillant déjà pas mal après six semaines seulement ! Deuxième de sa classe l’autre jour à l’issue d’un test. Auparavant, elle avait achevé avec succès – deux nouveaux diplômes à la clé – des études de ticketing accomplies chez Ethiopian Airlines. Ou le bagage nécessaire pour faire son entrée dans cette compagnie d’aviation. A l’examen des diplômes, on découvre le vrai nom (le sien + celui de son père + celui de son grand-père) de Kétcho, qui est son surnom.

Et le français, où, à l’Alliance française, elle est en base 6 sur 14 ? «J’y tiens beaucoup, assure-t-elle, et à Düsseldorf je reprendrai l’étude du français.» Kétcho se dit enthousiasmée par l’enseignement de l’allemand tel qu’il est donné ici. «Si à l’Alliance on faisait pareil…» La langue allemande, c’est parce qu’elle songe à épouser bientôt Ralph, son copain. «Quand j’ai rencontré mes futurs beaux-parents, des gens très sympathiques, nous n’avons rien pu nous dire… Ils ne parlent pas anglais. Mais aussitôt ils m’ont tendu un billet de cent euros pour m’acheter des choses…» Pas étonnant: lorsque Ralph, chef de la sécurité à l’ambassade d’Allemagne, quitta l’Ethiopie, je lui avais dit : «Toi tu es un bon Allemand…»

Mais Kétcho, bien malgré elle, s’est trouvée au cœur d’une dispute propre à illustrer l’expression « querelle d’Allemands ». Sa première demande de visa avait été refusée d’un trait de plume, et sans explication. Outrés, les deux tourtereaux! Ralph : «La femme préposée aux visas ne peut pas me sentir…» Quand cette employée dut s’absenter, c’est Ronald, un pote du club de hashers, qui la remplaça. Visa accordé. «J’ai fait un truc un peu limite, me dit le gars, qui a été en poste en Roumanie, j’ai déclaré que je réponds de cette personne que je connais bien...» Mais lorsque l’autre revint, oh ! mes aïeux… quelle furie ! Ne pouvant toucher directement son « ennemi », elle s’en prit à Kétcho, rentrée en Ethiopie, comme elle l’avait dit. De fait, quand elle demanda un nouveau visa, pour la tournée des hashers en France, en Italie, et tout près de Genève, catastrophe ! «J’ai été soupçonnée de terrorisme, dit Kétcho… C’est tout juste si je n’ai pas été menottée !» Et pourquoi cela ? «Au sujet de la profession, j’avais dit « étudiante à Ethiopian Airlines ». Mais la femme des visas a téléphoné à cette compagnie pour savoir si j’étais… employée. Non, bien sûr. Elle a donc dit que j’avais menti, soi-disant pour Dieu sait quel complot.» Parole de l’une contre parole de l’autre, et visa refusé. Et dans le passeport il y a une page avec trois fois la marque du tampon « annuliert« . Kétcho :« Ralph a présenté la chose à un avocat, pour régulariser cela.» Au téléphone il m’a dit avoir constitué un dossier qui a déjà six pages…

         Parenthèse au sujet des hashers en Europe. On a peine à l’imaginer : au total 55 hashers d’Addis Abeba se sont rencontrés ainsi à la fin de l’été! Dont 21 venus d’Ethiopie. Kétcho encore : «Il y eut 27 demandes de visa, et 6 refus. Il y en a un qui, ayant reçu un visa de 30 jours, demanda une rallonge de 15 jours. Visa refusé ! Celui-là, je suis sûr qu’il ne serait pas revenu : il n’a pas de job ici...» Les autres sont tous rentrés. Tout cela fut possible grâce à l’initiative de George le Hollandais, un altruiste, qui possède 4 hectares d’idyllique verdure au Châtelard, sur les hauts de Montélimar, où il gère des gîtes ruraux. Il y avait disposé le nombre de tentes qu’il y fallait. Durant la première nuit, suite à un faux mouvement sur un vrai piquet, la mienne s’était affaissée tout à fait ! Mais j’étais bien trop ensommeillé pour la rétablir. Un passant dira avoir observé que j’avais dormi «comme un enfant des rues»…

Comme dans la chanson d’Aznavour, ils étaient venus d’un peu partout : de Finlande, de Suisse, d’Allemagne, de Roumanie, d’Egypte, de Russie, des Etats-Unis, etc. Plus que cela. Ainsi Zouzou, avec lequel j’ai longtemps couru, et qui vit à Seattle, de l’autre côté des States, avait offert le billet d’avion à Solomon, un vieux copain à tous deux ! La joie des uns et des autres découvrant l’Europe, la France… Un vieux rêve réalisé, enfin. Certains allèrent à Paris (La Tour Eiffel, Notre-Dame, le Sacré-Cœur) pour se persuader que c’était bien vrai, qu’ils ne l’avaient pas seulement rêvé. Abouchou : «Moi j’aurais bien voulu, mais je suis venu avec 300 euros d’argent de poche. Seulement pour des cadeaux à apporter à ma femme et à mes gosses…» Lui, après découverte de la pétanque, je l’ai initié… au pastis. Tesfayé, Ephrem, Tségayé, Zouzou, Solomon, aussi. Tous ravis.

De Montélimar ils allèrent ensuite en Italie, près du lac de Côme, chez des proches de Tesfayé et de Tségayé. En passant, Zouzou et quelques autres s’en furent… à Rome ! Puis, en point d’orgue, tous à Ferney-Voltaire (en bordure de Genève), chez l’ami Bob, le boss du club, qui y possède une vaste maison. Là, toute la pelouse était recouverte de tentes… Quatre hashers logèrent chez Desta Mékonen, d’autres ailleurs.

Je suis ébahi face à cette expression d’amitié née de la pratique de la marche et de la course à pied sous la forme la plus naturelle qui soit. En toile de fond, seulement le plaisir de courir ou de marcher ensemble, sans idée de performance, et donc sans licence, sans droit d’inscription, sans prix, sans médaille. Bonus : argent, dopage, sponsor n’y ont aucune prise. Condition de base : être un bon vivant ou une gaie luronne…

Coût des frais de séjour de cette tournée des hashers: 35 euros à l’inscription, 1600 birr (61 euros) pour le visa, puis 50 euros (forfait, pour 2 ou 15 jours) pour les frais de nourriture et logement, boissons à discrétion. Prix du billet d’avion aller-retour : 650 euros. C’est peu et c’est beaucoup. Rappel : le salaire de Fitsum à ses débuts de pharmacien a été de 2600 birr (100 euros), brut. Mais un garde de l’ambassade d’Allemagne débute à 3500 birr, son collègue de l’ambassade de Grande-Bretagne gagnant même 5000 birr.

Fin de la parenthèse.

Fitsum, parlons-en. Nous nous sommes rencontrés l’autre jour au bord du lac d’Awasa, chouette ville à 4-5 heures au sud d’Addis. A juste titre, il était heureux et fier de montrer à son « père » un document, tout frais. Il venait d’être nommé « instructeur en pharmacie » au collège de Paradise Valley à Shashemene (la bourgade des rastas), à 25 km d’Awasa. Et de quelle manière ! Il y avait eu 80 candidats pour ce poste et c’est notre Fitsum qui l’a emporté ! Salaire initial de 4000 birr, brut. Il était aux anges, il y a de quoi ! Sur la photo du document ci-joint on peut lire « 11.2.2007 », date relative au calendrier éthiopien, soit env. le 20 octobre 2014 pour nous.

Ses quatre sœurs ne déméritent pas non plus, sur le chemin qui mène à la fin des études universitaires : dans deux ans pour Hiwot et Helen, en juillet prochain pour Silas (génie civil) et Tségéréda (sc. économiques). Celle-ci s’est récemment distinguée en obtenant les meilleurs notes de sa classe. Ce qui lui a valu de ma part un « bonus » de 100 euros, somme reçue de l’un de vous, désireux de participer à mon action en faveur de ces déshérités que nous savons.

C’est l’occasion de remercier ceux d’entre vous qui m’épaulent de temps à autre, très discrètement, ce qui m’a permis, par exemple, de faire face à d’importants imprévus. Ainsi, j’ai pu rembourser à Fitsum les 10 000 birr payés pour les frais d’hospitalisation de son grand-père, un prêtre de 94 ans, en proie à des problèmes cardiaques. «Il est en bonne santé, maintenant », m’a assuré Fitsum. En outre, il y a deux cérémonies de graduation en vue, avec tous les frais de vêtements nécessaires en cette circonstance, unique dans la vie d’une jeune fille ou d’un jeune homme. Par la force des choses, il n’y aura pas de parents alors aux côtés de Tségéréda, orpheline esseulée ? Oui et non. Fitsum m’a dit : « Je vais y aller, même si Bahar Dar est à 750 km de bus.» Tout bien réfléchi, et fort de votre aide, j’ai aussitôt décidé de payer le voyage et le séjour des trois autres sœurs auprès de la graduée. La perf’ d’abord, la fête ensuite…

Pour nos autres déshérités, à l’exception de Kidist, ça va, mais cahin-caha. Diplôme en main, Tadéletch n’a pas trouvé d’emploi dans sa vallée de Chencha-Dorzé, et elle serait chez un parent à Addis Abeba, à la recherche d’un emploi. Au terme du lycée, Addis, l’ex-servante qui a bossé dur-dur onze ans sans le moindre salaire, Addis, ex-esclave moderne, n’a pas obtenu les résultats exigés pour entrer à l’école d’infirmières. Sur le conseil de Kétcho, ex-comptable, elle va entreprendre des études de comptabilité. Quant à Fantou, la coureuse sans famille, j’ai pu la faire aller vivre à Bokoji sous la houlette du fameux coach Santayo, « découvreur » de Dérartou Toulou, des sœurs Dibaba, etc. Elle en reviendra pour les 10 km de The Great Ethiopian Run (23 nov., environ 35 000 participants).

Kidist, qui a achevé brillamment en juillet ses études universitaires, en sciences économiques, a tout d’abord peiné pour trouver du travail. Mais c’est fait : elle a débuté lundi aux douanes, chez les transitaires. Salaire brut initial : 3200 birr, ou 130 euros. Belle, charmante, très sociable, et tout ce qu’il y a de plus avenante, Kidist se devait de viser plus haut : l’école de stewardess, comme Meron, Ecram, Mahlett, autres hashers. Oui mais voilà : elle a tous les atouts, sauf un, capital : elle ne pèse que 51 kilos pour 172 cm ! On lui a dit à peu près ceci : vous reviendrez quand vous aurez sept kilos de plus… Au téléphone, Kidist, hier : «J’en suis à 52 kilos… Plus que 15 jours avant l’échéance…» Si c’est pas malheureux… Au-devant d’un nouveau pesage, comme un boxeur ou un judoka. Dans un premier temps, j’étais outré. Ainsi donc, en soi un « boudin » aurait plus de chance qu’une gracieuse svelte? Puis je me suis ravisé : «Kidist, lui ai-je dit, joue le jeu : vise les 58 kilos, maintenant ou plus tard, puis étudie, réussis l’examen. Après quoi, de grâce, reviens à 51 kilos ! » Avec le vaste monde à l’horizon. Ainsi, l’autre jour, sur Facebook Meron Hiwot, stewardess, a posté quantité de photos de son séjour à Rio de Janeiro.

Juste encore ceci, bref, car ça n’a pas grande importance. Comme il se doit, je viens de reprendre mon entraînement de santé : grimpée-descente au flanc de la montagne où est ma maison, à 2600 m. Tout à l’heure, 26 mn 14 s pour la montée, et donc j’ai retrouvé mes marques de l’an dernier (26 mn 36 s le 17 nov.). C’est dire que j’attends de pied ferme le groupe des 21 coureurs-touristes qui arrivent de Genève le 15 de ce mois, sous la houlette de Pierre Morath, réalisateur du film Libres de courir. Il m’a promu co-animateur d’un buffet-débat dans mon jardin, au terme d’une grimpée-descente de tout le groupe, mercredi prochain.

La prochaine « lettre » viendra sans doute après la Christmas Party que nous organisons chez moi le 28 décembre, pour environ 50 personnes.

Faut-il bien ajouter que je garde, vif, le plaisir que j’ai eu à rencontrer plusieurs d’entre vous en avril, en mai, en août, en septembre et en octobre, au cours de sauts-de-puce en Suisse et en France. Mais alors je pense parfois que je me fais vieux… Et puis je me ravise, en trinquant, verre de vin ou de pastis à la main…

Bon hiver à vous tous !

Addis Abeba, le 12 novembre 2014

(*) Confidence toute fraîche de Kétcho : « Au club tu es le premier Blanc à qui j’ai osé parler. J’étais très timide et mon anglais était mauvais…» – «Le mien n’est toujours pas bon…» – «C’est pour ça que j’ai osé te parler…» De quoi méditer. Par exemple, sur ceux qui parlent un anglais « parfait », que les anglophones éthiopiens ne comprennent pas.

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.