Amérique centrale : les observateurs des droits humains au Honduras

TegucigalpaTegucigalpa est une ville « intrigante ». A peine arrivé dans le pays qui connaît le plus haut taux d’assassinats au monde (hors pays en guerre, selon les chiffres de l’ONU), on sent tout de suite la tension et on est rapidement plongé dans le brouhaha urbain et sa pollution. Circulation agressive, chiens errants qui aboient, coups de feu, feux d’artifices artisanaux, tout pour mettre le visiteur sur le qui-vive dès ses premiers pas au Honduras.

Dans cette ambiance tendue, nous serions tentés de décrire cette situation à coups de statistiques, celles qui reviennent de manière récurrente lorsque l’on parle de ce pays d’Amérique centrale : le taux d’assassinats en 2013 est de 90 pour 100’000 habitants, le taux d’impunité des crimes atteindrait les 90%, 25 à 30 tonnes de cocaïne transiteraient au Honduras par mois, 79% des vols illégaux liés au trafic de drogue en Amérique centrale atterriraient dans ce pays où le gouvernement autorise la possession de cinq armes par habitants (mais ne permet d’en avoir que 3 sur soi en même temps, rassurons-nous), etc. Vous l’aurez compris, ce pays que The Economist n’hésite pas à qualifier de « Failed State » est confronté à des problèmes majeurs qui placent ses habitants dans un quotidien où la survie est difficile. Et ce d’autant plus depuis le coup d’Etat de 2009, les réformes sociales de Zelaya ont été stoppées au profit de mesures favorisant l’oligarchie hondurienne et les multinationales (Le Monde diplomatique) et les inégalités se sont creusées (Le Monde).

Dans ce contexte, je choisis un angle d’attaque un peu plus optimiste pour cet article. Non, je ne vais pas fêter avec vous le fait que le Honduras détient le record mondial du plus grand sapin de Noël humain ou vanter les beautés de ce pays, ni me joindre à la propagande gouvernementale de Juan Orlando Hernández pour vous dire que le Honduras va bien et qu’il est sur la bonne voie. Je vais vous parler du travail des défenseurs et observateurs des droits humains, ces internationaux envoyés sur le terrain pour faire état de la situation de la manière la plus objective possible et pour oser espérer contribuer à une amélioration du quotidien des honduriens en termes de droits humains et pour la paix. Comme j’ai le privilège d’être en Amérique centrale et de pouvoir observer ces observateurs de près, voici quelques explications sur leur travail, à travers divers exemples et allusions critiques sur la situation.

« Les défenseurs des droits de l’homme cherchent à promouvoir et protéger les droits civils et politiques ainsi qu’à promouvoir, protéger et mettre en œuvre les droits économiques, sociaux et culturels ». Plusieurs pays, dont la Suisse, et l’Union européenne ont édicté des lignes directrices pour encadrer et soutenir les défenseurs des droits humains. Le travail de terrain des défenseurs et observateurs est important pour les ministères des affaires étrangères en termes d’information et parce qu’il correspond à la mise en œuvre concrète d’une politique extérieure qui soutient les droits humains. Ce travail est également crucial pour que soient étudiées des situations particulières, soutenues des causes oubliées pour de mauvaises raisons ou pour tout simplement obtenir des informations sur des sujets qui ne sont pas sous les feux de la rampe médiatique.

Basé dans la capitale, le programme PROAH créé par Friendship Office of the Americas offre un accompagnement international à des défenseurs des droits humains, « c’est-à-dire des personnes ou organisations du mouvement social et des droits de l’Homme, qui se trouvent menacées ou harcelées en raison de leur travail en faveur des droits humains individuels et collectifs, dans un contexte de répression et de persécution politique ». Au Honduras, c’est dans le cadre de ce programme que l’ONG Peace Watch Switzerland envoie des observateurs dont le travail se répartit en quatre tâches principales : l’accompagnement, la documentation, la diffusion de l’information et l’advocacy.

Observatrice des droits humains au Honduras

Le contexte

Le travail de terrain des observateurs consiste tout d’abord à se confronter de manière concrète à la situation politique du pays. Les statistiques effrayantes concernant le nombre d’homicides, les gangs, l’insécurité ou la corruption se traduisent quotidiennement par la tension ressentie et la nécessité de respecter rigoureusement de nombreuses mesures de sécurité. Ainsi, la moindre petite virée en ville devient compliquée.

Des personnes armées – policiers, militaires ou vigiles – arpentent les rues et guettent devant les banques et bureaux bien sûr, mais aussi devant les supermarchés et certains restaurants. Les agents de sécurité lourdement armés font partie du décor, tout comme les nombreuses caméras de surveillance et les portails de sécurité. A cela s’ajoutent les avertissements récurrents des locaux qui nous conseillent de « faire attention, car c’est dangereux » ou nous disent « enlevez votre montre si vous voulez passer par là ». Pas le choix donc de ne prendre que des taxis de confiance, de s’habituer à faire un maximum de choses de jour, pour ne laisser que certaines activités de temps en temps après la nuit tombée, à condition de bien anticiper tout déplacement et de rester très vigilant.

Le travail de terrain des observateurs

Le travail des observateurs implique d’être à l’écoute des victimes des droits humains. Il s’agit de rencontrer des locaux, d’aller dans des communautés, de participer à des réunions, tables rondes ou conférences avec des défenseurs des droits humains de ces victimes et de montrer son soutien. Au vu des intérêts en jeu, les défenseurs des droits des populations locales sont menacés de mort, parfois suivis par l’Etat ou même accusés de terrorisme (dans une campagne de diffamation par exemple). La présence d’acteurs internationaux aux côtés des victimes et de leurs défenseurs peut faire la différence.

Concrètement, les observateurs couvrent l’ensemble du pays, de la côte Caraïbe à la côte pacifique, de la capitale aux communautés rurales. Les habitants du Negrito par exemple veulent que la mairie réagisse face au taux d’homicides ahurissant : 120 assassinats en 4 ans pour ce village de 20’000 habitants ! Les tueurs à gage (sicarios) n’ont pas de répit lorsqu’il s’agit de défendre des intérêts qui dépassent le prix de vies humaines.

Accompagnement des communautés locales

Evoquer le pouvoir de l’argent au Honduras, c’est d’ailleurs certainement toucher à une des causes majeures de la situation catastrophique de ce pays. Etant donné qu’une grande majorité des investissements étrangers au Honduras correspondent à des entreprises américaines (70% selon le journal Forbes), les intérêts des Etats-Unis sont de taille et leur influence au Honduras prépondérante. Ils ont d’ailleurs été accusés par la société civile hondurienne et de nombreuses organisations internationales d’avoir profité du coup d’état de 2009 qu’ils ont refusé de qualifier comme tel.

Pour le simple visiteur, l’influence américaine est concrètement visible via les nombreux fast food qui ne sont que le signe d’un capitalisme agressif imposé. A ce titre, il faut savoir que la loi d’encouragement au tourisme (Ley de Incentivo al Turismo) exonère d’impôts pendant 10 ans (et cela a été renouvelé, donc 20 ans) certaines entreprises. Rien d’étonnant dans cette idée, mais le hic, c’est que cette loi permet à des franchises comme McDonald’s, Burger King, Subway, Dunkin’ Donuts et Pizza Hut de jouir de ce privilège ! La Chambre de Commerce et d’Industrie de Tegucigalpa semble avoir été efficace dans son lobbying, car réussir à faire croire que ces enseignes ont un impact positif sur le tourisme, c’est fort. Mais c’est surtout navrant avec une perte d’argent public due à ce privilège qui est évaluée à 40 milliards de Lempiras, c’est-à-dire à environ 2 milliards de francs, ce qui correspond par exemple à plus d’un quart du budget de la Confédération suisse pour la formation et la recherche.

Tegucigalpa et ses Fast Food

Autre illustration de mesures politiques qui profitent pleinement à des entreprises étrangères : les zones dites d’emploi et de de développement économique (Zonas de Empleo y Desarrollo Económico). Le gouvernement est en train de créer des zones territoriales dans lesquelles un droit spécial s’applique afin de satisfaire ou d’attirer des entreprises. En termes de promotion économique, l’idée de zones spéciales favorables aux entreprises n’est en soi pas singulière et est appliquée dans de nombreux pays, sous forme de zones franches par exemple. Le grand problème c’est que ces zones sont instrumentalisées pour créer des territoires de quasi non-droit avec une juridiction spéciale et une police différente qui offrent tout loisir au gouvernement et à certains propriétaires de troquer les ressources nationales du pays.

C’est là que nous revenons aux observateurs. En documentant et dénonçant des cas concrets de communautés dont les droits humains sont menacés ou bafoués par l’implantation d’entreprises transnationales d’exploitation des ressources naturelles, ils ont un rôle important à jouer pour que les choses changent.

Le Honduras est riche en minerai, en eau et en forêt, ce qui est intéressant pour de grandes entreprises (835 concessions minières à ce jour). Arrivées sans qu’existe de régulation, les multinationales peuvent s’assurer la complicité des autorités honduriennes à coup de dollars ou de rachats de dette, afin d’extraire du minerai sans respecter l’environnement et les droits des populations à qui appartiennent les terres, avec des expropriations sans réparation par exemple. Non seulement les populations locales ne sont pas consultées, mais elles sont condamnées à subir de graves conséquences de l’activités de ces multinationales et si les populations s’opposent, elles sont persécutées. Les composants chimiques très nocifs et dangereux utilisées pour l’extraction (cyanure, mercure) et les explosions nécessaires impliquent une pollution extrême. Par ailleurs, à cause des entreprises (qui utilisent en une heure ce qu’un humain consomme en 20 ans), 19 des 21 rivières du Honduras se sont assechées au Honduras (selon les chiffres de Donald Hernandez Palma, avocat de communautés rurales honduriennes).

Grâce aux observateurs et défenseurs des droits humains, les preuves d’une pollution dangereuse avec de nombreux cas de brûlures extrêmes de la peau ont été portées en justice. A l’heure actuelle, les autorités ont cependant jugé qu’il s’agissait de coups de soleil ! Ironie du sort, même les médecins dans les hôpitaux sont complices et valident ce diagnostic.

Les voeux du Président JOH

Ainsi, malgré de beaux discours sur les droits humains et les entreprises, de belles intentions de la communauté internationale, la situation du terrain ne désempire pas. On peut certes espérer que soient bientôt mis en œuvre les principes directeurs « Business and Human Rights » édictés par l’ONU en 2011 qui soulignent le devoir de l’Etat de protéger les droits de l’homme, la responsabilité incombant aux entreprises de respecter ces droits et la nécessité d’un accès à la justice et aux réparations pour les victimes, mais le chemin semble encore long pour une réelle amélioration sur place.

Pour finir, le travail de terrain que j’ai eu la chance d’observer implique aussi un suivi des victimes et de leurs avocats lors d’audiences judiciaires. Une présence internationale peut inciter les autorités à suivre les standards de la communauté internationale dans leurs processus judiciaires et souligne que le monde les observe (the public eye is watching you). Cela n’empêche cependant pas de permettre à un accusé qui écope de 4 ans et demi de prison (pour avoir notamment séquestré des défenseurs des droits humains de PROAH accompagnant les habitants d’un village s’opposant à l’implantation d’une multinationale) de convertir sa peine en une amende de… 750 francs ! Ou de constater qu’un gamin ayant volé la moto de son père se fasse descendre par 32 balles tirées par la police.

L’action des observateurs des droits humains n’est pas non plus sans lien avec la politique suisse. En effet, le peuple suisse sera certainement appelé à se prononcer sur une initiative de la coalition droit sans frontières avec en trame de fond les questions suivantes : les multinationales dont le siège se situe en Suisse, devraient-elles appliquer le droit suisse dans les activités de leurs filiales à l’étranger ? Peut-on tolérer que des entreprises basées en Suisse appliquent des standards en termes de droits humains, du travail et d’environnement au rabais sous prétexte d’être dans un autre pays ? Le débat entre intérêts économique et droits humains est ouvert.

Renaud Vuignier, Tegucigalpa, janvier 2015

Liens utiles :

  • Article du blog du think tank Foraus sur la politique étrangère de la Suisse en Amérique centrale : ici
  • Données de la Banque Mondiale sur le Honduras : ici
  • Projet d’accompagnement international au Honduras ici
  • Peace Watch Switzerland ici
  • Peace Brigades International (PBI) ici