En Roumanie, les temps ont bien changé

Holzkirche-in-Rozavlea-aus-1720(Par NOËL TAMINI)

 

Rozavlea est un gros bourg du Maramures dit historique, au coeur du « Pays des Daces libres ». Le temps d’avant y est encore tout proche, du moins dans le souvenir des gens âgés. Reçu chez l’institutrice, Sofia Vancea, accueillante comme on sait l’être en son pays, nous devisons, de tout et de rien. Cette enseignante vit avec sa grand-mère. Celle-ci se souvient: « Ma famille était très pauvre, c’est pour ça que je n’ai pas pu aller à l’école. Un jour pourtant, dans l’armoire j’ai pris une chemise, faite par sa mère: c’était pour m’acheter une ardoise pour écrire, à l’école… Dans un magasin tenu par un juif, j’ai donc échangé cette chemise contre une ardoise. Les juifs pouvaient tout faire. Mais ma mère l’a su, et elle m’a battue. Et elle ne m’a pas permis de continuer d’aller à l’école: il fallait que je reste à la maison, pour soigner mon père malade. »

Presque centenaire – elle est née en 1909 – cette vieille femme manifeste une étonnante vitalité. Et même, parfois, une ironie dont sa petite-fille sourit. «Un jour, dit-elle, je voulais m’acheter un manteau pour l’hiver. Mais j’avais pas assez d’argent… Je lui ai proposé: « Si tu me permets de vendre le foin de ton pré… » C’est ainsi que j’ai pu m’acheter un manteau. Un jour que je l’avais taquinée, ma grand-mère m’a répondu: « Tu ferais mieux de te taire, toi ! Quand on a un manteau d’herbe sur le dos… »»

La grand-mère: « À 21 ans, je n’étais pas mariée. Je travaillais alors à Brosteni, en Moldavie, sur des terres appartenant au père du roi Michel. J’étais servante de l’administrateur des terres du roi. C’est là que j’ai rencontré mon futur mari. Quand il m’a vu pour la première fois, il avait déjà 32 ans. Il m’a dit tout de suite: « Toi, tu seras ma femme ! » Des années plus tôt, un prêtre lui avait prédit: « Un jour tu rencontreras une petite avec des cheveux blonds: ce sera ta femme ! » »

« Vous mangez des poules vivantes ? »

Sur ces terres cette blondinette gardait 120 poules, qui ne faisaient que de petits oeufs. « J’ai demandé autour de moi: Pourquoi ces poules font des oeufs si petits ? Un ouvrier m’a répondu: Donne-leur du sel et de la farine, et tu verras… J’ai suivi le conseil de ce blagueur, et j’ai vu: 70 poules ont crevé. Mon fiancé n’a pas su que c’était moi la fautive. Pour camoufler la catastrophe, il a vendu les poules mortes. Un tsigane avait commencé par lui demander: “Qu’est-ce que tu as à vendre dans ta charrette ? – Des poules… – Mais elles sont mortes… – Normal… Tu as déjà vu quelqu’un manger des poules vivantes ?” Et l’autre les a achetées. L’administrateur du domaine a cru que les poules avaient crevé d’une maladie. Il a téléphoné dans un village: “Attention, il y a chez nos poules une drôle de maladie…” Un autre administrateur a proposé de leur donner de l’eau, avec de la rouille… »

La vaillante servante s’est donc mariée, mais elle est restée encore six mois à Brosteni. Au Maramures, elle a dû ensuite travailler beaucoup, préparant la nourriture pour « des grands de notre village ». Elle a aussi fait des nappes, des linges, sur un métier à tisser. « Toutes les filles d’alors savaient faire ça. Aujourd’hui, j’en doute… »

On évoque les juifs, nombreux à Rozavlea avant les déportations. « Ils occupaient les meilleurs emplacements du village, et les autres étaient obligés de construire sur la colline. » Un jour par an, le vent tournait. « Au temps de Pâques, le jeudi-saint, explique l’institutrice, il était traditionnel – presque liturgique, n’est-ce pas ? – qu’à la sortie de l’église les fidèles jettent des pierres contre les maisons des juifs. On les accusait d’avoir crucifié le Christ… » Ce que nous confirmera mon pote Petru, un concitoyen. «Cela vient d’autre chose, d’un peu surprenant, poursuit Sofia. On avait observé que les juifs plaçaient dans le feu une boule de pâte faite avec de la farine. Or, les chrétiens d’ici prétendaient que le grain de blé a le visage du Christ…» La grand-mère intervient: “Ma mère me disait: Quand tu vois une juive qui jette de la pâte au feu, tâche de reprendre la pâte dès qu’elle s’est éloignée. Et puis mange cette pâte: c’est bien pour toi, et pour la vie éternelle…“ Elle ajoute, avec un sourire en coin: “Le jeudi-saint, quand les gens se mettaient à jeter des pierres, les juifs appelaient les gendarmes au secours. Alors les gendarmes criaient: “Arrêtez ! Ne jetez pas des pierres !“ Mais, à voix basse, ils nous disaient: “Allez-y !“»

Des messages codés ?

Durant sept ans, de 1981 à 1988, Sofia devra aller enseigner dans un petit village sur la colline: 11 km, aller-retour, chaque jour et par tous les temps. Elle craignait particulièrement les ours, les loups, et l’hiver. « Un jour, se souvient-elle, il avait fallu traverser la rivière sur un tronc verglacé. Je suis tombée à l’eau… » Après 1989, elle a su que tout cela venait d’une sanction proprement ridicule. «A la Securitate, on avait ouvert mon courrier. Or, j’avais des amis, de mon village, qui m’écrivaient des Etats-Unis. On m’a dit: Vous leur écrivez des messages codés… Moi, des messages codés ? Il est vrai que j’utilisais parfois des mots bien de chez nous, comme colèchè, pour dire mamaliga (polenta, bouillie de maïs), pitchiotch, pour kartofi (pommes de terre), acats, pour acacia, pirochtè, pour sarmalè (choux farcis), hribè, pour ciuperci (champignons), cintirim, pour cimetière…»

Il y a peu, Sofia enseignait dans un village d’une autre époque. «Un jour que je lisais un texte, se souvient-elle, un à un les élèves sortirent de la classe. Il n’en resta plus un seul ! Ils avaient entendu un avion… Un avion, pour ces gosses qui n’avaient jamais vu une voiture, imaginez leur curiosité… »

L’institutrice avait aussi essayé d’apprendre aux enfants les bonnes manières, et, par exemple, de ne plus jeter les détritus n’importe où dans la nature. Mais les gosses répliquaient, catégoriques: «Ce sont nos parents qui les jettent !» Alors, Sofia s’emporte un peu: «La Roumanie dans l’Europe ? Oh non ! Que les Américains viennent tout d’abord, et lâchent sur notre pays des quantités de… savons ! Que la Roumanie soit acceptée dans l’Europe quand elle se sera débarrassée des sacs de plastique abandonnés un peu partout…»

« On n’a retrouvé que ses pieds… »

Un jour, elle avait donné un cours d’éducation physique. Ce qu’apprenant, une paysanne est allée chez le maire, pour protester, ainsi: «Pour sûr qu’elle va leur casser la colonne vertébrale…» Le maire a convoqué l’enseignante. «Il m’a dit: Tu veux vraiment aller enseigner dans les villages russes ?»

Des «villages russes» … en Roumanie ? De fait, il y en a cinq, Ruscova, Repedea, Poienile de sub Monte, Petrova et Leordina. Au-delà, c’est l’Ukraine, avec, tout d’abord, un parc national, d’où parfois viennent des loups, à ce que m’ont assuré de jeunes scientifiques de Sighet. Dans cette Ukraine toute proche – combien de Roumains le savent ? – c’est le pays des Houtsouls, théâtre de la célèbre nouvelle de l’écrivain ukrainien Mikhaïl Kotsiubinski: Ombres des ancêtres oubliés (Teni zabytyh predkov). Célèbre, elle le devint surtout dès 1965, après que le génial cinéaste Paradjanov en eut tiré Les Chevaux de feu, un pur chef-d’oeuvre.

«Les villages russes, nous explique Sofia, sont dans une vallée qui part de Leordina. Les écoles n’ont pas plus de 5-10 élèves. Un jour de l’hiver 1978, une institutrice disparut. On ne retrouva que ses bottes… et les os de ses pieds. Elle avait été attaquée et dévorée par des loups. Elle venait de Constantsa, au bord de la mer Noire. Toute jeune diplômée, plutôt réfractaire à certains diktats, on l’avait punie en l’obligeant à aller enseigner à l’autre bout du pays

 

Noël Tamini, Journal de nomade, août 2003