L’AMOUR DU MOBILE (34/36)

Chapitre XXXIV

 

 

Les faits dans leurs effets

 

 

  1. A. Fair (Erle Stanley Gardner), Une belle jambe !

 

« …Et tout ce que vous m’offrez, en compensation,

c’est un paquet de fiches idiotes … !

Vous pouvez dire que cela me fait une belle jambe … !. »

 

–        Monsieur Roque, je vais faire le nécessaire pour vous foutre dehors au plus vite. Depuis que vous êtes à la tête de la Brigade criminelle, tout va à la catastrophe. Et en plus, vous refusez de me parler. C’est inadmissible.

 

Thomas Roque adopta un ton posé.

 

–        Je ne refuse pas de vous parler, Monsieur le Préfet, mais avant de vous fournir des informations, il faut tout de même que je sache de quoi il en retourne.

 

–        Ce qui est inadmissible, c’est déjà le fait que vous étiez inaccessible hier soir. Personne n’a pu vous joindre.

 

–        Je ne dis pas que vous n’ayez pas raison, patron. Mais vous pourriez peut-être connaître les raisons de mon absence, non ?

 

–        Je me fous des motifs de votre absence. Au moment même où vous étiez le plus nécessaire au fonctionnement de la brigade, vous étiez Dieu seul sait où. C’est tout ce qu’il y a à dire. Et je ne veux pas entendre votre excuse à la con.

 

–        Et si c’était une vraie excuse, Préfet ?

 

Le préfet se tourna alors vers Briac Renaud, presque aussi agressif qu’il l’avait été avec Thomas Roque :

 

–        Savez-vous au moins maintenant comme s’appelle le tueur ?

 

–        Non, je ne le sais pas. Personne ne le sait.

 

Oscar Moulinot se tourna à nouveau vers le chef de la Brigade criminelle :

 

–        Je vous laisse exactement vingt-quatre heures pour obtenir toutes les coordonnées sur le meurtrier. A défaut, je saisirai le ministère. Est-ce clair, Monsieur Roque ?

 

–        Vous êtes aussi clair que peut l’être un tueur, Monsieur Moulinot. Et je connais bien les âmes des tueurs.

 

–        Bientôt, vous ferez moins le malin, Monsieur Roque. Bien moins le malin !

 

Et Oscar Moulinot pivota sur lui-même, ouvrit la porte et sortit du bureau. Le préfet était de très mauvaise humeur.

 

Briac Renaud prit alors la parole :

 

–        Nous avons immédiatement tout mis en œuvre pour retrouver le tueur. Des fiches de signalisation complètes ont été transmises partout. Pour le moment, nous n’avons reçu aucune nouvelle quant à l’identité du tueur.

 

–        Le tueur s’appelle Patrick Meugnier.

 

Briac fut abasourdi par cette intervention :

 

–        Qu’est-ce que vous dites ?

 

–        Je vous dis que le meurtrier s’appelle Patrick Meugnier. C’est tout.

 

–        Comment le savez-vous ?

 

–        Peu importe. Disons que je le sais. En revanche, je ne sais ni où il habitait, ni ce qu’il faisait dans sa vie, ni même s’il était marié, divorcé, séparé. Je ne sais rien de lui, si ce n’est que c’est un tueur et qu’il s’appelle Patrick Meugnier. Je veux maintenant que vous cherchiez vous-même le lieu de domicile de cette personne et que vous trouviez le plus d’informations sur ce dernier. Tout le reste m’indiffère pour le moment. Je veux aussi que vous obteniez le plus d’informations financières sur cet homme. Dès l’instant où vous connaîtrez son lieu de domicile, vous pourrez sans la moindre difficulté obtenir tous les mandats de séquestration que vous voudrez. Foncez, Briac. Il faut faire vite.

 

–        Je me mets au travail immédiatement.

 

–        Briac, occupez-vous personnellement de la recherche de ces informations. Personne d’autre ne doit être sur le coup. Compris ?

 

–        Parfaitement compris, patron.

 

Briac se mit tout de suite au travail. Et ce fut bien plus facile qu’il ne l’avait imaginé. Allumant son ordinateur, il se connecta simplement sur une boîte d’informations électroniques en ligne, chercha toutes les personnes qu s’appelaient Patrick Meugnier et observa qu’il y en avait seulement cinq dans toute la France. Il nota soigneusement les numéros de téléphone. Le premier vivait dans le Var à Gassin. Il l’appela.

 

–        Allo, Brigitte Meugnier.

 

–        Bonjour, Madame. Je cherche à parler à Monsieur Patrick Meugnier.

 

–        Mon mari est actuellement absent. Il travaille à la boucherie. Il vient de quitter la maison. Je peux vous donner le numéro de téléphone si vous le désirez dans quelques minutes.

 

–        En fait, je crois m’être trompé de numéro de téléphone. Je vous remercie de votre compréhension.

 

–        Ce n’est rien, Monsieur.

 

Il en restait quatre sur sa liste. Le suivant habitait à Briançon. Ce fut encore plus bref et plus probant.

 

–        Allo, Patrick Meugnier, à l’appareil. Que puis-je pour vous ?

 

–        Pardon, Monsieur, j’ai fait une erreur.

 

Si Patrick Meugnier lui avait répondu, ce ne pouvait à l’évidence pas être l’assassin déjà mort. Le troisième fut plus difficile à joindre. L’homme était censé vivre en Bretagne, à Quimper, mais le répondeur disait qu’il se trouvait actuellement près de Bordeaux. Il convenait de l’atteindre par son mobile. Heureusement que le numéro du portable figurait aussi dans l’annuaire. Une fois encore, Patrick Meugnier répondit personnellement.

 

–        Oui, bonjour, Patrick à l’appareil.

 

–        Vous êtes Patrick Meugnier ?

 

–        Oui, effectivement que puis-je pour vous ?

 

–        En fait, je cherche un dénommé Patrick Meugnier, mais je crois que ce n’est pas vous, puisque vous êtes vivant. L’autre est mort.

 

L’homme, à l’autre bout de l’appareil, dut être étonné. Sans autre explication, Briac Renaud raccrocha abruptement.

 

Il en restait donc deux. Un clerc de notaire à Toulon et un homme, dont la profession n’était pas mentionnée qui vivait à Mouans-Sartoux dans les Alpes Maritimes. Il composa d’abord le numéro de téléphone de Toulon. Une secrétaire répondit :

 

–        Etude de Maîtres Mouillant et Brouchaud. Que puis-je pour vous ?

 

–        Oui, bonjour. Je suis Briac Renaud, inspecteur auprès de la Brigade criminelle à Lyon. J’aimerais parler à l’un de vos clercs de notaire, Monsieur Patrick Meugnier.

 

–        C’est impossible, il a été appelé en urgence pour la rédaction d’un testament en ville. Vous pouvez le joindre en fin d’après-midi si vous le désirez.

 

–        Etait-il à son travail ce matin ?

 

–        Non, il avait demandé à pouvoir s’absenter. Il devait aller, je crois, chez son médecin-dentiste.

 

–        En êtes-vous certaine ?

 

–        Attendez une seconde. Je suis personnellement arrivée en retard ce matin. Je vais interroger l’une de mes quatre collègues.

 

Un instant plus tard, la réponse parvint aux oreilles de Briac :

 

–        En fait, Monsieur Meugnier est bien venu à l’Etude ce matin. Il est reparti vers 8 heurs 30 et il devrait effectivement revenir vers 17 heures 30 seulement. Puis-je lui laisser un message pour qu’il vous rappelle ?

 

–        Non, je crois que les informations que vous m’avez données suffiront. Je vous rappellerai en cas de nécessité. Merci beaucoup de votre aide.

 

Briac Renaud appela alors Mouans-Martoux. Une voix de jeune fille lui parla :

 

–        Allo, bonjour.

 

–        Bonjour. J’aimerais parler avec Patrick Meugnier s’il vous plaît.

 

–        Ecoutez, il n’est pas là. Nous louons sa maison depuis deux mois jusqu’à la fin du mois de juin. Il nous a donné son portable si vous voulez le joindre. Voici le numéro précis : 06 77 78 77 69.

 

–        Vous l’avez déjà rencontré.

 

–        Personnellement pas. Je vais vous passer ma maman. Je crois que c’est préférable.

 

Briac Renaud patienta quelques minutes.

 

–        Bonjour, Monsieur. Ma fille me dit que vous voulez me parler.

 

–        En fait, je cherche à parler avec Monsieur Meugnier. Je suis Briac Renaud de la Brigade criminelle de Lyon. J’enquête sur des meurtres commis dans notre région. Votre fille m’a dit que vous louiez une maison, propriété de Monsieur Meugnier.

 

–        En fait, je crois que cette maison est propriété d’une société à responsabilité limitée, dont le siège social est à Lyon. Je n’ai jamais rencontré personnellement Monsieur Meugnier. Celui-ci m’a laissé simplement les clefs de la villa à une agence immobilière et il m’a donné des coordonnées bancaires que j’ai utilisées pour le paiement des locations.

 

–        Pouvez-vous me donner le nom de l’agence immobilière ?

 

–        Oui. Il s’agit de l’Agence immobilière du Soleil de l’Estérel, à Cannes. J’y suis passée une fois. La responsable de l’agence, je crois qu’elle s’appelait Aude Rey, m’a donné les clefs et m’a demandé de les laisser dans la boîte aux lettres de la villa à la fin de mon séjour le 30 juin. Je ne sais rien de plus. Madame Rey m’a simplement dit qu’en cas d’appel pour Monsieur Meugnier je devais transmettre à tous les correspondants son numéro de portable. Rien de plus.

 

–        Dans quelle banque devez-vous faire les versements ?

 

–        C’est un compte d’un avocat lyonnais.

 

–        Son nom ?

 

–        Me Pascal Reneval. Je peux vous donner son numéro de compte si vous le souhaitez.

 

Briac transcrit les renseignements. Il irait lui-même procéder aux informations nécessaires auprès du Crédit lyonnais.

 

Briac était certain maintenant qu’il s’agissait effectivement du vrai Patrick Meugnier. Celui qui avait assassiné Me Pascal Reneval, puis qui s’était donné la mort. Le tout dans les bâtiments mêmes de la police criminelle, à Lyon.

 

–        Je vous remercie pour tout. Au revoir, Madame.

 

Patrick Meugnier pouvait ne pas être inscrit dans l’annuaire. Mais une intime intuition disait à Briac qu’il s’agissait du bon Patrick Meugnier. Il convenait maintenant de procéder aux dernières informations. Il appela d’abord l’agence immobilière. Il ne voyait pas l’utilité d’appeler le téléphone mobile. A quoi cela aurait-il bien pu servir puisque le titulaire du mobile était décédé. Une voix de femme répondit à son appel :

 

–        Allo, Aude Rey pour vous servir.

 

–        Bonjour, Madame.

 

Briac Renaud donna quelques explications préliminaires, puis en vint au fond de l’affaire qui l’amenait.

 

–        Connaissez-vous personnellement Patrick Meugnier ?

 

–        Absolument pas. Je ne l’ai jamais rencontré. J’ai reçu simplement dans une enveloppe les clefs de la villa avec des instructions écrites, dactylographiées à la machine. Il y avait également de l’argent en espèces. Patrick Meugnier m’avait appelé il y a quelques années. Nous avions décidé de procéder ainsi. Nous agissons donc comme un simple intermédiaire. Nous n’avons pas d’autre activité que celle consistant à remettre les clefs de la maison aux locataires. Nous n’encaissons pas même le prix de la location.

 

La recherche d’informations avait duré à peine quatre-vingt minutes. Briac Renaud revint auprès de son chef. Thomas Rauch écouta avec une extrême attention. Il eut alors un réflexe qui ne fut pas celui de son adjoint :

 

–        Avez-vous essayé le numéro de portable ?

 

–        Non. Pourquoi cette question puisque le titulaire du numéro de portable est décédé ?

 

–        On ne sait jamais.

 

C’est alors que Thomas composa le numéro du mobile. La sonnerie retentit à ses oreilles à sept reprises avant qu’une voix de femme lui répondit :

 

–        Oui, bonjour.

 

–        J’aimerais parler à Monsieur Patrick Meugnier.

 

Thomas sentit une hésitation à l’autre bout de la ligne.

 

–        Patrick Meugnier est absent. Vous pouvez le rappeler plus tard.

 

Et l’on coupa la communication. Thomas tenta de composer une nouvelle fois le numéro de téléphone. Sans succès.

 

Thomas était troublé. Profondément troublé. En plein désarroi. Briac pouvait le ressentir dans sa chair même. Mais il ne comprenait pas pourquoi.

 

S’il avait pu lire dans les pensées de Thomas, il aurait frémi.

 

Thomas avait reconnu la voix de Marika Vignot. Celle de la femme qu’il aimait. Il devait rester seul. Il le fit comprendre à Briac qui quitta le bureau.