CONSEIL D’ETAT 2017. INTERVIEW DE PETER BODENMANN PAR LE TAGES ANZEIGER

(PAR JACQUES DE LA VALLEE)

 

Voici ci-dessous la traduction de l’interview de Peter Bodenmann dans le Tages Anzeiger du jour. Puisse la conclusion se réaliser dimanche!

Bonne soirée !

Dimanche a lieu le deuxième tour de l’élection au gouvernement valaisan. Avez-vous rempli votre bulletin de vote ?

Non. Je suis un dinosaure qui va encore à l’urne. Toujours au dernier moment. Juste avant la fermeture du bureau.

 

Mais vous savez qui vous voulez au gouvernement valaisan ?

Le peuple a choisi au premier tour, et le peuple a toujours raison. Le conseiller d’état UDC, Oskar Freysinger a perdu, en comparaison avec 2013, la moitié de ses voix. Maintenant il bombe le torse et fait l’aumône de voix. Celui qui ne veut pas de Freysinger votera pour Esther Waeber-Kalbermatten, Stéphane Rossini et le libéral Frédéric Favre.

 

Favre obtient-il votre suffrage ?

Evidemment. C’est un vote tactique, voter juste pour évincer Oskar Freysinger. Et je le dis depuis longtemps, seul, le parti socialiste valaisan a une chance historique d’avoir deux représentants au Conseil d’Etat.

 

Que Rossini ait obtenu autant de voix au premier tour montre que le Valais a énormément changé ?

Il n’y a pas « le Valais ». Les différentes régions du canton se développent différemment. Economiquement, socialement et démographiquement. Aujourd’hui, seul un habitant sur quatre est haut-valaisan. Le centre de gravité s’est déplacé vers le Bas-Valais. Le Valais romand se développe à l’image de toute la Suisse romande. Il devient plus ouvert et est prêt à essayer quelque chose de neuf. Les résultats de Sion, la capitale, le montrent…

 

… où Rossini a fait la différence avec Freysinger ?

Cela montre, que, comme cela, cela ne peut pas continuer. Nous avons un gouvernement depuis quatre ans composé de quatre semi-morts et un clown. Le peuple a dit stop et ne se laissera pas faire.

 

Personne n’aurait imaginé que Christophe Darbellay obtienne autant de voix après son infidélité.

Si, si. Il y a 41 ans Daniel Lauber était candidat PDC pour la présidence de la commune de Zermatt. Le prêtre prêcha le dimanche précédent en disant qu’il ne fallait pas voter pour lui. Il était marié avec une femme, mais vivait avec une autre. Lauber fut brillamment élu et a été plus tard conseiller aux Etats. Le catholicisme n’est pas aussi prude que le groupe de presse Ringier, qui a fait toute une histoire avec l’affaire Darbellay. Plus Oskar Freysinger et son alliance conservatrice remuait le couteau dans la plaie, plus Darbellay en a profité. Ils sont tombés dans ce piège.

 

C’est votre thèse. Vous dites aussi qu’il a perdu certains milieux.

C’est un fait. Un exemple parmi tant d’autres : dans le Haut-Valais, les pompiers ont refusé d’accordé leurs voix à Freysinger, parce qu’il a humilié Hugo Cina, le chef des pompiers à propos d’une sortie de secours trop étroite dans une discothèque que Cina ne voulait pas homologuer. Freysinger a été sur place avec un centimètre et a lancé : « Je prends la responsabilité de ça ! ». Cela a été un affront pour Cina et pour les pompiers, qui ont dit : «  S’il y a un incendie, c’est nous qui devons intervenir, pas Oskar. » Et puis il y a eu l’affaire Cleusix, le chef du Service de l’enseignement, qui a réussi à avoir l’ensemble des enseignants contre lui. Freysinger l’a nommé comme enseignant au Collège de St-Maurice en guise de punition, quand la pression s’est faite trop importante de tous les côtés.

 

A quel point les propos de son conseiller Piero San Giorgio disant que les handicapés sont des êtres inférieurs ont-ils affectés Oskar Freysinger ?

Ce furent des propos catastrophiques défendant la thèse qu’il existe des êtres dont la vie est indigne. En Valais, le traitement des personnes handicapées est extrêmement important. Nous ne voulons pas de barrières. Freysinger a prétendu simplement qu’il n’avait rien à voir avec San Giorgio, alors que des vidéos les montrent discutant dans son jardin, hilares, au sujet de la destruction programmée en 2025 de la finance internationale, conduisant à une guerre civile. Freysinger a glissé vers les milieux de l’extrême droite.

 

Il a toujours flirté avec ces milieux.

Pas à ce point. Il a toujours été une girouette. Un jour il est bouddhiste, puis il se réfère aux païens grecs et la fois suivante à l’Occident chrétien. Mais soudain il est devenu un ami de Poutine, posant sur la Place Rouge et a pris part à la manifestation d’extrême droite de Jürgen Elsässer, bien qu’il ait promis à Christoph Blocher de ne pas y participer. Le Conseil d’Etat n’a jamais eu le courage de dire : « Stop avec ce spectacle de marionnettes d’extrême droite. »

 

Maintenant Freysinger dit : « Je n’ai pas de sang romand. » Son salut viendra-t-il du Haut-Valais ?

Il en a dit plus que nécessaire. Il a dit être à moitié tyrolien et qu’il avait beaucoup de sang allemand dans ses veines. Cela peut lui apporter peut-être 2’000 voix de plus dans le Haut-Valais. La question est : «  Les perdra-t-il dans le Bas-Valais ? » Il n’a jamais appris à perdre dans sa vie et réagit comme toujours.

Je suis la victime et les autres sont coupables.

 

Comment réagit son parti ?

Le conseiller national UDC Franz Ruppen et le député UDC Patrick Hildbrand ont dit ouvertement le soir de l’élection qu’Oskar avait tiré sur la corde. Maintenant ils demandent de la pitié pour ce cirque.

 

Le cinquième siège se jouera donc entre le PS Rossini et le PRD Favre ?

Favre est arrivé trop tard dans la politique cantonale et avait très peu de visibilité dans le Haut-Valais. Il a réalisé au premier tour un super résultat, semble libéré et parle un allemand largement passable. Il doit rattraper 10’000 voix. Je ne crois pas qu’il réussisse ce pari. Le PDC peine à avoir un discours clair. Rossini est une machine de guerre. Il obtiendra maintenant aussi les voix des verts.

 

Mais en Valais, il y a une peur antique d’un gouvernement de gauche.

Cette peur est artificielle : une sorte de fantasme. Même avec deux Conseillers d’Etat, le gouvernement ne sera malheureusement pas réorienté à gauche. Au contraire. Cela a été un campagne sans thématiques. Elle a été émotionnelle, un choix pour ou contre Freysinger. Oui ou non. Les thèmes importants ont été mis de côté : le franc fort, la fonte des glaciers, la menace de la diminution massive des tarifs de l’eau et le danger que la Lonza doive pour cette raison aller produire aux Etats-Unis. Le futur gouvernement aura des dossiers plus complexes à gérer que ceux qu’Oskar a eu à gérer. C’est palpitant. C’est le théâtre parfait. Dimanche le rideau tombe et avec lui, Freysinger.

9 pensées sur “CONSEIL D’ETAT 2017. INTERVIEW DE PETER BODENMANN PAR LE TAGES ANZEIGER

  • 17 mars 2017 à 2 h 51 min
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    Le Dynosaure est un bon analyste, il a souvent raison mais pas toujours.

  • 17 mars 2017 à 8 h 14 min
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    Le rideau de ce mauvais spectacle tombera dimanche, et Freysinger avec lui, écrit en substance Peter Bodenmann dans le Tagi. Et il ne pense pas que Favre réussisse son pari.

    C’est clair, c’est net, sans circonvolutions, ohne wenn und aber.

    Je partage son analyse, aussi pour ce qui est de son clown, ses quatre demi-morts, sa perception de l’évolution du Valais d’aujourd’hui et le reste.

    N’en déplaissent à certains, Peter Bodenmann demeure, pour moi, le meilleur connaisseur du substrat politique valaisan (et il connaît, lui, son Haut-Valais à fond !); ses analyses restent solides, clairvoyantes, pertinentes et courageuses.

    On le lit volontiers aussi en Suisse alémanique, et pas seulement dans le NF, ce qui permet de rectifier quelque peu la très mauvaise image que laisse Oskar Freysinger de nous de l’autre côté du Lötschberg.

    Belle fin d’aprés-midi, ce dimanche dans nos chaumières….

    • 17 mars 2017 à 18 h 45 min
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      Personnellement j’ai peur de la stratégie choisie par le mouvement « Coupons-lui-la-Voie ».
      1) il me semble qu’il y a beaucoup d’enseignants dans ce mouvement. Or les enseignants ont un grand pouvoir de mobilisation. C’est à mon avis ce qui a permis la surprise du premier tour.
      2) pour le deuxième tour ils conseillent ne pas prendre Darbellay, de mettre les quatres candidats suivants du premier tour et d’ajouter Favre. Cela va permettre à Favre de rattraper une bonne partie de l’écart. Ajoutez un certain nombre de voix du PDC ou de ceux qui refusent d’avoir deux socialistes au gouvernement et ou bien cela fait le jeu de Freysinger, ou bien cela permet à Favre de passer devant.
      Je crains que Bodenmann ne sous-estime le pouvoir de mobilisation des enseignants.. peut-être parce que le mouvement n’est pas présent dans le Haut Valais ?

  • 17 mars 2017 à 10 h 44 min
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    Hier soir, à une heure du matin, j’ai commencé un commentaire laudatif pour cette analyse. Puis, je me suis dite que cet enthousiasme se devait d’être tempérė par une nuit de calme. Aujourd’hui, le calme est venu et mon admiration pour l’intelligence de Peter Bodenmann est la même. Pourvu que sa prévision se réalise. J’ai déjà une bouteille au frais. Santé!

  • 17 mars 2017 à 11 h 41 min
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    Excellente analyse, comme toujours, avec le sens inné de la formule.

    Celle que je préfère : « Il n’y a pas « le Valais » ». Totalement d’accord. Comme il n’y a pas « le Peuple » et comme il n’y a pas « l’Elite ».

    Il y juste des gens, des individus, qui agissent (et votent, pour ceux qui le font) en fonction de leur sensibilité et intérêt.
    Donc les mots d’ordre des partis, en 2017, ça n’a presque plus d’influence.

    Aujourd’hui, les gens votent pour des personnalités. Et parmi les 7 candidats, deux sortent du lot :
    Rossini et Darbellay.

    Je me ferais du soucis, dimanche soir, si ceux-là n’étaient pas élus. Cela voudrait dire que notre système d’élection favorise les médiocres, ou que la majorité des votants ne privilégie pas la compétence.

    • 17 mars 2017 à 18 h 53 min
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      Je crois que c’est faux de dire qu’il n’y a qu’un vote individuel. Les gens réfléchissent plus par eux-mêmes, oui, mais il y a aussi l’apparition d’autres groupes/mouvements, tels « Coupons-lui-la-Voie » et ces mouvements peuvent avoir une influence certaine. Les mots d’ordre des partis, qu’il s’agisse d’appels officiels ou de mots d’ordre cachés peuvent aussi faire une différence.

      On verra bien dimanche ! Pourvu que les compétences de Rossini soient reconnues.

      • 18 mars 2017 à 23 h 17 min
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        Je ne dis pas qu’il n’y a qu’un vote individuel, loin de là, mais que les gens sont plus indépendants dans leur choix aujourd’hui.
        La politique partisanne, sans avoir totalement disparu, ne touche, il me semble, plus qu’une petite partie de l’électorat.
        Par contre, vous avez raison, les mouvements citoyens apolitiques semblent avoir la quote. On se rallie plus à une cause/mouvement ou une personalité qu’à un parti, ce qui démontre une évolution des mentalités. Le problème, c’est que ces mouvements sont souvent éphémères et s’étiolent assez vite en cas de défaite.
        Très difficile en effet de prévoir les résultats des élections de demain.
        Espérons que les valaisannes et valaisans fassent un choix éclairé, et que le tandem Darbellay – Rossini puisse gouverner un Valais ouvert et fort durant les quatre prochaines années. On en a bien besoin!

  • 17 mars 2017 à 13 h 10 min
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    Expérience et compétence : deux mots clefs de toutes les analyses.

    Nous pouvons tous être compétents et expérimentés dans certains domaines et totalement abrutis dans d’autres.

    Un gynécologue compétent peut être vierge.

    Un excellent entraîneur de foot peut avoir été un joueur fort médiocre.

    Un chauffeur avec 30 ans d’expérience derrière lui peut être un chauffard invétéré.

    De toute manière, les crétins instruits pullulent et c’est le drame de nos sociétés.

    • 17 mars 2017 à 14 h 25 min
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      « De toute manière, les crétins instruits pullulent et c’est le drame de nos sociétés. »

      Une astuce infaillible de Michel Audiart pour les déceler : « les cons, ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnait »

      Ça fonctionne très bien pour les instruits ou non, et pour faire un choix parmi les 7 candidats.
      Bon, il en a un qui ose plus que les autres, c’est vrai 😉

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