Fraternité sans rivages

(PAR VINGTRAS)

 

Il y a 146 ans, pour la première (et dernière ?) fois de notre histoire, un gouvernement du peuple par le peuple était proclamé à l’Hôtel-de-Ville de Paris. C’était, a écrit Jules Vallès, « la fête nuptiale de l’idée et de la République. Demain, citoyens…il faudra reprendre, toujours fiers, maintenant libres, sa place à l’atelier et au comptoir. Après la poésie du triomphe, la prose du travail. »

Et il poursuivait, dans son journal Le Cri du Peuple, son oraison communeuse :

« Quelle journée !

Ce soleil tiède et clair qui dore la gueule des canons, cette odeur de bouquets, le frisson des drapeaux ! le murmure de cette révolution qui passe tranquille et belle comme une rivière bleue, ces tressaillements, ces lueurs, ces fanfares de cuivre, ces reflets de bronze, ces flambées d’espoir, ce parfum d’honneur, il y a de quoi griser d’orgueil et de joie l’armée victorieuse des Républicains !

O grand Paris !

Lâches que nous étions, nous parlions déjà de te quitter et de nous éloigner de tes faubourgs qu’on croyait morts !

Pardon, patrie de l’honneur, cité du salut, bivac de la Révolution !

Quoi qu’il arrive, dussions-nous être de nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée ! – Nous sommes payés de vingt ans de défaite et d’angoisses.

Clairons, sonnez dans le vent, tambours, battez aux champs !

Embrasse-moi, camarade, qui as, comme moi, les cheveux gris ! Et toi, marmot, qui joues aux billes derrière la barricade, viens que je t’embrasse aussi !

Le 18 mars te l’a sauvé belle, gamin ! Tu pouvais, comme nous, grandir dans le brouillard, patauger dans la boue, rouler dans le sang, crever de faim et crever de honte, avoir l’indicible douleur des déshonorés !

C’est fini !

Nous avons saigné et pleuré pour toi. Tu recueilleras notre héritage. Fils des désespérés, tu seras un homme libre. »

Qu’avons-nous fait de cet héritage ?