Autant en emporte le vent - L'1dex

Autant en emporte le vent

(PAR NOËL TAMINI)

 

Le mot est bref, l’effet bœuf. Trois lettres, un trigramme : pet.

Il peut faire souffrir, « Il n’y a pas de plus grand supplice que de se retenir », avait observé Petrone. De fait, selon Maurice Rat, grand érudit, Suetone conte que l’empereur Claude « prépara un édit, par lequel il permettait de lâcher à table un vent ou un pet, parce qu’il apprit qu’un convive avait été en danger pour s’être retenu par pudeur ». Mais il peut surtout plonger le fauteur de troubles, le faiseur de vents,  dans un certain embarras, ainsi que le rapporte Cocteau dans son Journal (1er avril 1942) : « L’autre soir à table, Marie de Chambrun lâche un pet. Chambrun : Vous parlez encore pour ne rien dire ! »

Que savons-nous de ce venteux phénomène et de ses diverses fortunes ?

 

Et si le pet avait un sexe ?

Autrefois, on distinguait le pet franc et sonore, du latin crepitus, de la vesse, visium. Si le premier montrait un caractère viril sans équivoque, le second se référait au pet discret des gentes dames et timides demoiselles.

Guillaume Bouchet (1513-1594) nous précise d’ailleurs galamment les limites de cette distinction : « … estant sourde (…), elle ne savait si elle avoit pété ou seulement vessi ».

Mais la distinction, si elle trouve sa mâle origine dans le dieu Crepitus, lequel, s’il avait vraiment existé, serait venu d’Egypte, est bien moins honorable en ce qui concerne la vesse.

En effet, selon Oudin (1640), le mot vesse, associé à la femme, signifiait putain. Ainsi, en 1451, au temps de Villon, nous raconte Pierre Champion, des escholiers « retournaient chercher devant l’hôtel de mademoiselle de Bruyères une pierre, qui remplaçait l’antique Pet au Diable, et la baptisaient irrévérencieusement la Vesse ». La demoiselle devait avoir fort mauvaise réputation ! Par ailleurs, le mot vessaille désignait les femmes en général. Dans ses Propos rustiques, Noël du Fail (1520-1591) écrit que « se battre pour la vessaille (est) une coustume qui a tousjours duré ». Preuve en est la belle Hélène, et la guerre de Troie !

 

En parler, certes,  mais en images choisies !

Cette distinction de genre entre pet et vesse traverse les siècles, et l’attribution se substitue bientôt au mot lui-même, puisqu’en 1718, Le Roux précise dans son Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial qu’ « on dit, si c’est un pet, c’est un mâle ; et si c’est une vesse, qui échappe d’ordinairement sans se faire entendre, que c’est une femelle, cela pour éviter de prononcer le mot de pet ou de vesse, quoique les paroles ne puent pas ». Cette différence entre pet et vesse affecte-t-il la qualité du phénomène en question ? Il semblerait qu’il n’en soit rien puisque, toujours selon Le Roux, vesser signifie « péter à la sourdine, lâcher des vents coulis, faire des pets qu’on n’entend pas, mais qui frappent d’autant plus l’odorat ».

Puis vient le temps des conséquences du pet, et voici que le vent fait bientôt son apparition, avec une réflexion qui reste d’actualité, signée Marchand. Ce censeur royal écrit un ouvrage paru en 1760, Mon radotage et celui des autres, dans lequel il précise qu’ « un homme vain et important est dans la société ce qu’un vent est dans le corps humain. Il gêne, il suffoque, et l’on voudrait qu’il fût dehors ».

L’on ne pouvait échapper à la sonorité du pet, vous vous en doutez ! Et ces bruits de fondement ont fait éclore bien des métaphores. En 1917, Georges Mitchell et Maurice Hennequin, dans leur pièce Le Compartiment des dames seules, évoquent pudiquement un « soupir inférieur ». Le cadet de mes frères, quant à lui, parlait beaucoup plus trivialement de « brise d’anus ».  N’oublions pas, enfin,  ce maître de l’argot moderne qu’était Alphonse Boudard, qui nous offre la jolie expression de « zéphyr de fond de froc », avant de revenir à plus de poésie, avec une jolie explication dénichée dans la Vie du langage (juillet 1960) : « la tourterelle chante » !

 

Le pet le plus funeste !

Certains pets ont la vie dure. Vingt-deux siècles en l’occurrence pour celui-ci, à l’origine d’une guerre sanglante !

Ernst Jünger en parle dans son Second Journal parisien (6 décembre 1943), lorsqu’il lit un ouvrage de Flavius Josèphe, La Guerre de Judée : « je suis à nouveau tombé sur le passage décrivant le début de l’agitation à Jérusalem sous Cumanus (II, 12). Tandis que les Juifs se rassemblaient pour la fête des pains sans levain, les Romains placèrent au-dessus du portique du temple une cohorte pour observer la foule. L’un des soldats souleva son manteau et, tournant avec une révérence ironique son postérieur vers les Juifs « émit un son indécent correspondant à sa position ». Ce fut l’occasion d’un conflit qui coûta la vie à dix mille hommes, si bien qu’on peut parler du pet le plus funeste de l’histoire universelle ».

Gilles Lapouge, quant à lui, dans son livre Besoin de mirages (1999, p. 108), pense que le pet est juif : « Quel nom portait-il, ce très vieux Juif qui a déclenché la guerre des Maccabées, en -165 ; et fait dix mille morts, en lâchant, du haut des remparts, pour taquiner les soldats d’Antiochos Epiphane, un pet, un pet tout simple, un pet rigolo, un brave type de pet dépourvu de toute vanité, un gros pet de ménage, oui, mais voilà, les dix mille morts l’ont enduit, ce pet, de grandeur et d’atroce et il s’est trouvé, sans même sans s’en rendre compte, introduit dans la famille très clairsemée des pets historiques ».

 

Le pet le plus sournois peut s’avérer royal !

Flaubert, alors en Egypte, se confie ainsi à son grand ami, Louis Bouilhet : « C’est une politesse du pays, il faut roter après les repas : je m’en acquitte mal. En revanche je pète beaucoup et vesse encore plus ».

Les convenances exigent pourtant quelque retenue en la matière. Et une histoire, dont la morale n’est pas à négliger pour les plus malheureuses des péteuses, a traversé les siècles, racontée par les esprits les plus divers.

Citons Travers qui, dans Les Francs-Péteurs (1864) l’aborde sous la forme la plus poétique :

… la belle d’Orival

                                   Devait (de Rome on avait les dispenses)

                                   Se marier, le lendemain d’un bal,

                                   A son cousin, gentilhomme de race.

                                   Dans un moment où la vierge, avec grâce,

                                   Seule s’avance et passe un entre-chat,

                                   Un pet sournois s’élance avec éclat.

                                   En plein public, une bonne fessée

                                    Eût fait rougir la jeune fiancée

                                   Moins que ne le fit le pet inattendu.

                                   Confus, les yeux baissés, le prétendu

                                   De sa future a ressenti la honte.

                                   Il rompt l’hymen.

 

  1. Champollion-Figeac, dans ses Nouvelles recherches sur le patois (1809) l’a expliqué de façon plus prosaïque : « Claudine Mignot (…) fut, encore très jeune, le sujet des empressements du secrétaire de M. d’Amblérieux, trésorier de la province du Dauphiné. Le jour fixé pour les fiançailles, étant près de son amant, elle laissa échapper un de ces vents qui choquent en même temps le nez, l’oreille et la bienséance. Le secrétaire, offensé, se retira, et le mariage fut rompu».

Mais l’histoire n’en reste pas là, et notre belle péteuse du XVIIe siècle fit par la suite une belle carrière dans le mariage, ainsi que nous le conte Edouart Fournier, agréable érudit de la seconde moitié du XIXe siècle : « Claudine Mignot n’y perdit rien. Son aventure, qui, de toute façon, devait faire du bruit, attira sur elle les regards, d’abord curieux, puis amoureux, de M. d’Amblérieux lui-même. Il l’épousa, et mourut bientôt en lui laissant toute sa fortune par un testament que sa famille se hâta d’attaquer. La jeune veuve vint solliciter à Paris. Elle plut au vieux maréchal de l’Hospital, et devint sa femme. Le tout se fit dans la même semaine : le maréchal avait soixante-quinze ans, il était pressé. Quoiqu’il n’ait pas mis tout à fait autant de hâte à mourir, il ne tarda guère. Deux ans après, Claudine Mignot était veuve de nouveau ».

La bonne fortune de Claudine Mignot ne l’abandonne pas pour autant, nous révèle Edouard Fournier : « à quelques années de là, elle eut l’occasion de connaître le roi de Pologne Casimir II ; il s’éprit d’elle aussi impétueusement que le maréchal, et, bien qu’il se fût fait cardinal après avoir cessé d’être roi, il l’épousa secrètement. Et toute cette fortune de Claudine Mignot venait de ce que vous savez ».

Le fabuleux destin de la mignonette, à qui son royal époux a légué tous ses biens, a inspiré d’ailleurs les auteurs de la pièce Marie Mignot, présentée à Paris en 1829. Si le pet fut à l’évidence sonore, la jeune demoiselle, pour connaître un si bel essor, devait quant à elle, gageons-le,  posséder bien d’autres qualités.

 

Trois lettres, un son. Du vent.

 

 

Ce texte est paru dans le premier numéro de L’1dex Mag, du 1er décembre 2017.

 

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