L’expressionnisme allemand : symptôme d’une aliénation à venir
18 novembre 2022
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(PAR JADE RIAND)
Kandinsky, Heckel, Kirchner…. Que cela soit grâce aux pinceaux du groupe d’artistes Die Brücke ou celui de Die Blaue Reiter, l’expressionnisme allemand a su, en peinture, laisser une trace indélébile dans la conscience culturelle collective. Ses couleurs vives aux formes tourmentées, ses images d’une violence angoissée influencées du primitivisme et du futurisme ont symbolisé les tourments des enfants de leur siècle.
Cependant, l’expressionnisme allemand n’est pas uniquement pictural. Il a réussi à s’immiscer dans d’autres médiums, et notamment dans celui qui se développait à la même époque : le cinéma.
En effet, entre 1917 et 1933, soit entre la fin de la 1ère guerre mondiale et l’élection d’Adolf Hitler, l’expressionnisme influence véritablement la production filmique en Allemagne, la complexifie. Les mentalités changeant après le désastre de la guerre, dépeindre simplement la réalité à l’écran ne suffit plus. Les réalisateurs et leur public développent d’autres exigences. Et une exigence notamment de profondeur. Les lignes se sont alors déformées pour s’associer à un mélange de couleurs étranges, la lumière s’est voulu plus effrayante pour accentuer les contrastes et rendre les personnages à l’écran plus artificiels, inhumains. Sombres. Le jeu d’acteur lui-même s’est artificialisé pour exacerber encore cet effet d’irréalisme. En d’autres termes, grâce à cette représentation symbolique (et cathartique) du sentiment, le cinéma est devenu absolument subjectif.
Cette nécessité d’exprimer une forme d’angoisse, de folie ou de peur à travers une esthétique grinçante chez les expressionnistes allemands témoigne aussi d’un désir de se démarquer du carcan cinématographique traditionnel venu d’Hollywood, 1ère puissance cinématographique de cette période. Les réalisateurs appartenant à ce mouvement réfutent donc l’idée préconçue que le cinéma doit se restreindre à la vraisemblance. Au contraire, les réalisateurs puisent dans l’imagerie fantaisiste et picturale expressionniste pour rendre les décors aussi faux que possible. Les formes se font ainsi géométriques et symboliques, les lignes directrices sont soulignées et un brouillard quasi-constant plane, donnant ainsi l’illusion au spectateur d’un rêve cauchemardesque.
Le Cabinet du docteur Caligari (Robert Wiene, 1920) est l’exemple d’un excellent résultat de « mise en film » de l’expressionnisme allemand. En racontant l’histoire d’un somnambule sinistre terrorisant une ville entière et de son maître, le docteur Caligari, Wiene thématise une autorité brutale et irrationnelle. Tout le film baigne donc dans un malaise psychologique où la monstruosité du médecin-gourou et l’impuissance des victimes témoignent de l’état de délabrement et d’insatisfaction de la population allemande. A l’avènement du nazisme, Le Cabinet du docteur Caligari a donc réussi à prédire l’hypnose aliénante – semblable à celle du somnambule – dans laquelle allait plonger toute une nation.
Cependant, il est à souligner que Wiene n’est pas le seul à avoir témoigné de l’état futur de déréliction de la société allemande. M le Maudit (Fritz Lang, 1931), Nosferatu le vampire (Friedrich Wilhelm Murnau, 1922) ont eux aussi donné naissance à des personnages déviants, malades, ambivalents – un tueur d’enfants et un vampire – témoignant ainsi à leur manière de la décadence de leur siècle, juste avant la production des premiers films de propagandes nazies de Leni Riefenstahl…