
(PAR AZAD777781)
La misère, c’est dégueulasse.
L’indifférence, c’est pire.
Je m’arrête dans une petite ville française. Il pleut. Une pluie de pauvres, une pluie qui tombe sans conviction, comme une aide sociale qu’on aurait oubliée dans un tiroir. Le parking du supermarché est plein de voitures fatiguées. Certaines ont des bosses, d’autres des crédits. Il y a des gens qui possèdent une voiture, mais qui ne peuvent plus se permettre de rouler avec. La liberté, maintenant, se gare devant le magasin et attend qu’on ait fini de payer.
J’entre.
À la caisse, une femme vide son panier. Du lait, des pâtes, des pommes de terre, quelques yaourts. Son petit garçon est assis dans le chariot. Il balance les jambes. Il aperçoit des biscuits.
— Maman, je peux en avoir ?
Elle regarde le paquet. Puis le tapis. Puis l’écran de la caisse.
— Pas aujourd’hui, mon chéri.
Elle sourit. Un petit sourire minable, courageux, un sourire de mère qui essaie de cacher un incendie avec un mouchoir.
Le total s’affiche.
Elle tend sa carte.
Refusée.
Elle recommence.
Refusée.
Derrière elle, les gens attendent. Une dame soupire. Un monsieur regarde sa montre. Le monde entier semble avoir mieux à faire que d’assister à la faillite de trois yaourts.
La femme retire les yaourts. Puis les pommes. Elle recompte. Elle garde le lait, les pâtes, les pommes de terre. Le nécessaire absolu. Le minimum vital, comme on dit dans les rapports. Le minimum vital, c’est ce qui vous maintient en vie juste assez longtemps pour revenir payer la prochaine facture.
Le petit garçon redemande ses biscuits.
— La prochaine fois.
La prochaine fois ! Deux petits mots pour un enfant. Deux petits mots qui, chez les pauvres, servent à emballer tous les cadeaux qu’on ne pourra jamais acheter.
Je regarde la scène. J’ai envie de payer. J’ai envie de gueuler. J’ai surtout envie de comprendre à quel moment nous sommes devenus assez pourris pour trouver cette scène normale.
La femme range ses courses. Elle baisse les yeux. Ce n’est pas la pauvreté qui lui fait baisser les yeux. C’est le regard des autres. La pauvreté vide le portefeuille ; le jugement des autres vous vide le reste.
Je sors du magasin. La pluie continue. La porte automatique s’ouvre devant moi. Elle se referme derrière moi. Elle accueille tout le monde avec la même politesse. Il y a des portes qui ont davantage de dignité que certaines sociétés.
Je reprends la route.
Je traverse la France. Je descends vers l’Italie. Je roule dans cette vieille Europe qui se regarde le nombril pendant que ses pauvres se serrent la ceinture jusqu’à s’étrangler. Les paysages sont magnifiques. Les discours aussi. C’est la réalité qui déconne.
Je pense à cette femme, à ses yaourts, à son petit garçon. Et je me dis que nous avons réussi quelque chose d’extraordinaire : nous avons inventé une société où l’on peut être humilié en silence devant un tapis roulant, sous une lumière blanche, avec une musique de supermarché en fond sonore.
Même la misère est devenue une expérience client.