
(PAR AZAD777781)
Attention : ce récit est une œuvre de science-fiction. Toute ressemblance avec des événements économiques, politiques ou financiers serait naturellement fortuite. Les faits décrits sont purement imaginaires. Ils pourraient éventuellement se produire dans un mois ou deux. Enfin, si les marchés nous en laissent le temps.
Arnaud avait tout perdu. Enfin presque. Le duplex avenue Foch d’abord. Les deux étages, les moulures, les baies vitrées, la terrasse et cette vue magnifique sur des gens qui ne lui adressaient jamais la parole. Tout liquidé. Englouti. Passé par les toilettes de la TECH.
Arnaud. Grand, déclassé, Weston. Cheveux mi-longs rejetés en arrière, cachemire bleu ciel, mocassins havane. Il avait gardé l’uniforme du capitalisme triomphant. Même ruiné, il ressemblait encore à quelqu’un qui attendait son chauffeur. Seul problème : son chauffeur avait probablement déposé le bilan avant lui. Quant aux Weston, les semelles commençaient à se décoller. Elles aussi avaient compris la situation.
Il avait acheté du futur. Beaucoup de futur. Des puces, des serveurs, de l’intelligence artificielle, des promesses en silicium. Des entreprises qui ne gagnaient pas d’argent mais valaient des milliards. Des machines censées remplacer l’homme. Elles avaient commencé par remplacer son patrimoine. Le marché avait toussé, éternué, puis déféqué sur les portefeuilles. Les investisseurs avaient fui. Les fonds avaient fermé les robinets. Les banques avaient redécouvert leur métier préféré : dire non.
Et le voilà à Trappes. TRAPPES ! Il avait fallu une vie entière pour monter à l’avenue Foch et quelques mauvaises valorisations pour redescendre au terminus du RER. La mobilité sociale, finalement, fonctionnait très bien. Dans les deux sens.
Nous étions vendredi. Jour de fête. Le bistrot proposait son grand couscous merguez. La gastronomie du désespoir. Une montagne de semoule, quelques légumes en fin de carrière et deux merguez rachitiques, sèches comme des actions de start-up après une augmentation de capital ratée. Le patron avait manifestement découvert le concept de rationnement. On aurait dit qu’il distribuait les protéines avec l’accord du ministère des Finances.
À la table, Abdoulaye, presque deux mètres, Sénégalais de troisième génération, immense et décharné. Une silhouette de girafe oubliée par la cantine. Un échalas qui semblait avoir été étiré par un huissier. En face, Farid, Tunisien, presque un mètre soixante, petit, rond et trapu. Un tonneau sur deux jambes, avec la vivacité d’un percepteur et l’appétit d’un régiment. Tous deux nés en France, élevés en France, citoyens d’une République qui leur avait transmis beaucoup de choses, sauf le sentiment d’être définitivement chez eux. La France avait réussi cette prouesse : fabriquer des générations entières de Français qui doivent encore justifier leur présence.
Arnaud les rejoignait. Trois naufragés autour d’un couscous. Un ancien prince de la finance, un géant décharné et un petit tonneau. Le tout arrosé de soda tiède. Il avait connu le Pétrus à 2 000 euros la bouteille. Il découvrait maintenant la boisson gazeuse à température de salle d’attente. La descente était moins gastronomique que géographique.
— Alors, ton intelligence artificielle, elle est où maintenant ? demanda Abdoulaye.
— Elle travaille encore.
— Pour qui ?
— Pour mes créanciers.
Farid explosa de rire.
— Même les robots travaillent pour les banques ! Bientôt, ils vont leur demander des congés payés !
Arnaud esquissa un sourire. Il aurait pu leur expliquer les multiples de valorisation, les flux actualisés, les perspectives de croissance exponentielle. Mais à quoi bon ? Il venait de découvrir que l’intelligence artificielle pouvait être très intelligente, sauf lorsqu’il s’agissait de préserver votre compte bancaire.
— Et alors, l’économie mondiale ? demanda Abdoulaye. Elle va mieux ?
— Non.
— Alors pourquoi tu souris ?
— Parce que je n’ai plus rien à perdre.
Un silence. C’était peut-être la première vérité financière entendue depuis longtemps.
À la télévision, les marchés continuaient leur numéro de cirque. Des milliards disparaissaient. Les obligations ne trouvaient plus preneur. Les fonds de crédit privé se montraient soudain moins généreux. Les banques exigeaient des garanties que personne ne possédait. Les entreprises de la TECH réclamaient encore des milliards pour construire des centres de données destinés à faire tourner des intelligences artificielles dont on ne savait toujours pas comment elles allaient payer leurs factures.
On avait inventé le mouvement perpétuel de la dette. Emprunter pour acheter les puces. Emprunter pour construire les hangars. Emprunter pour payer l’électricité. Puis emprunter pour payer les intérêts. La révolution numérique avait inventé le progrès circulaire : l’argent tourne, les dettes grossissent et les investisseurs finissent à poil.
Le futur était radieux. Il coûtait simplement trop cher.
Les banques réclamaient des garanties. Les investisseurs réclamaient du rendement. Les promoteurs réclamaient du temps. Les États réclamaient des impôts. Tout le monde tendait la main. Plus personne ne tendait de crédit.
— Tu sais ce qu’il faudrait ? lança Farid. Une révolution !
Abdoulaye approuva.
— Ouais. Faut renverser le roi !
Il se reprit.
— Pardon. Le président.
Arnaud leva les yeux. Voilà où en était la République. La révolution se préparait désormais entre une semoule collante et deux saucisses desséchées. Pas de programme. Pas de chef. Pas même une idée de ce qu’on ferait le lendemain. Mais une formidable envie de casser quelque chose. C’est souvent ainsi que commencent les grandes aventures nationales. Par un déjeuner raté.
Ils parlaient de Paris, Bruxelles, Washington, Pékin. Des milliardaires de la TECH, des banques centrales, des fortunes numériques. Des types qui gagnent des milliards sans jamais avoir tenu un tournevis. Des gens qui expliquent aux autres comment vivre après avoir passé leur existence à optimiser leur propre compte en banque.
Ils voulaient changer le monde. Dans quelle direction ? Mystère. Mais il fallait que ça change. Tout de suite. La colère, elle, n’avait pas besoin de business plan.
Arnaud les écoutait. Il avait financé des révolutions technologiques. Il assistait maintenant à une révolution de cantine. Il y avait quelque chose de sublime dans cette déchéance. Trois hommes, un vendredi, un repas de fête au rabais, et l’économie mondiale en train de crever sur un écran plat. Le capitalisme avait fini par produire son propre tableau de maître : une nature morte avec merguez.
La France avait peut-être moins besoin d’une révolution que d’un bon diagnostic. Mais le médecin était trop cher, l’hôpital endetté et la Sécurité sociale en redressement judiciaire.
Arnaud baissa les yeux vers ses mocassins. La semelle gauche s’ouvrait franchement. Une petite gueule béante. On aurait dit le sourire de sa banque avant de lui annoncer le refus du crédit. Son nouveau risque stratégique était désormais de traverser une flaque sans perdre une chaussure. Il avait troqué le risque systémique contre le risque de gadoue.
Abdoulaye termina son repas.
— Bon. Et demain, on fait quoi ?
— Demain, on recommence, répondit Arnaud.
Farid demanda :
— Le couscous ?
— Non. La révolution.
Ils éclatèrent de rire. Un rire énorme. Un rire pauvre. Un rire qui sentait la fin du monde et l’harissa.
Quelque part, dans une tour de verre à Paris, un autre trader venait de recevoir un appel de sa banque. Il avait encore perdu. Beaucoup. Cette fois, il ne lui restait même plus les Weston.
Et pendant ce temps, les marchés continuaient de chercher le fond. Ils avaient déjà trouvé le sous-sol. Ils cherchaient maintenant la cave.
Fin de cette fiction économique.
Nous rappelons à nos lecteurs qu’il s’agit exclusivement de science-fiction. Les marchés ne s’effondrent pas. Les banques ne ferment pas les robinets. Les milliardaires ne perdent pas leur argent. Les traders ne finissent pas à Trappes.
Et surtout, personne ne songe sérieusement à renverser le président.
AZAD777781