LES BRICS ET LES BRIQUES

20 octobre 2026

(Par Azad 777781)

Petit traité de géopolitique au fond d’un verre de rouge

 

Le soir était tombé du côté de Meudon. Un soir de banlieue, un de ces soirs où même les réverbères ont l’air de regretter d’être nés. J’avais échoué dans un troquet sans histoire, sans avenir, sans même une hygiène véritable. Le genre d’établissement où le carrelage colle aux semelles et où le patron essuie les verres avec un torchon qui pourrait servir de pièce à conviction.

J’avais commandé un ballon de rouge. Pas un grand cru. Un rouge de fin de civilisation, un vin qui avait dû traverser plusieurs frontières sous une fausse identité. Les œufs durs, dans leur petit panier, tiraient sur le vert. Les cacahuètes suaient. Elles avaient probablement compris avant nous que la soirée serait longue.

À ma droite, un bonhomme. Une patate à la place du nez, deux yeux fatigués, une moustache qui semblait avoir perdu une guerre et une haleine de cave humide. Un brave homme, au fond. Ou ce qu’il en restait.

On a commencé à parler de tout. C’est-à-dire de rien. Des prix, des guerres, des politiques, des imbéciles qui nous gouvernent et de ceux qui voudraient prendre leur place. Puis j’ai prononcé le mot.

— Les BRICS, vous voyez ce que c’est ?

Il a levé les yeux. Il a regardé son verre. Il a regardé le mien. Il a pris son temps, comme les hommes qui réfléchissent rarement mais qui entendent bien rentabiliser chaque effort.

— Les briques ? Ben oui, les briques ! Pour construire, quoi ! Vous croyez que j’ai une tête à construire des cathédrales, moi ?

J’ai voulu expliquer. Il avait déjà repris une cacahuète.

— Non, les B-R-I-C-S. Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine, l’Afrique du Sud… Et maintenant, avec l’élargissement, l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, les Émirats arabes unis et l’Indonésie.

— Ah ! Des briques étrangères !

Il a hoché la tête, satisfait. La géopolitique venait de trouver son interprète.

Je me suis dit que je n’allais pas lui gâcher ce plaisir. Après tout, les grandes idées commencent souvent par un malentendu. Les grandes catastrophes aussi.

Alors j’ai attaqué par les chiffres. Les chiffres, c’est pratique. Ça donne une allure sérieuse aux choses les plus inquiétantes. On peut annoncer la fin du monde en costume-cravate avec un graphique derrière soi. Le monde s’écroule, mais le graphique est propre.

— Regardez, mon vieux. Ces dix pays, à eux seuls, représentent près de la moitié de la population mondiale. Environ 41 % de la richesse mondiale si on la mesure en parité de pouvoir d’achat, selon les projections du FMI pour 2025. Environ 27 % du produit intérieur brut mondial en valeur réelle, selon les estimations de la CNUCED pour 2024. Et quelque 24 % des échanges commerciaux internationaux, d’après les données publiées par la présidence brésilienne des BRICS.

Il m’a interrompu :

— Vingt-quatre pour cent ? Ça fait combien de briques, ça ?

J’ai continué. On ne contrarie pas un homme qui vient de trouver sa vocation.

— Et puis il y a le pétrole. L’Iran possède à lui seul environ 209 milliards de barils de réserves prouvées. Les Émirats, autour de 113 milliards. La Russie, près de 80 milliards. La Chine, quelque 26 milliards. Le Brésil, environ 13 milliards. L’Inde, quatre à cinq milliards. Ajoutez les réserves de l’Égypte et de l’Indonésie, et vous dépassez les 450 milliards de barils pour ces membres, selon les séries statistiques retenues.

Il a sifflé entre ses dents. Enfin, il a essayé. Avec son nez, le sifflement ressemblait plutôt à une fuite de chaudière.

— Quatre cent cinquante milliards ! Vous pourriez construire combien de maisons avec tout ça ?

J’ai laissé passer. Il y avait une certaine logique dans son erreur. Le pétrole, après tout, sert à faire tourner les machines qui creusent, transportent, fabriquent et construisent. Et l’homme qui parle de briques sans savoir parler de pétrole n’est peut-être pas plus éloigné du réel que celui qui parle de pétrole sans avoir jamais posé une brique.

Mais il restait le plus beau.

— L’arsenal nucléaire, maintenant. Selon le SIPRI, au début de 2025, la Russie disposait d’un inventaire estimé à 5 459 ogives nucléaires, dont 4 309 dans son stock militaire et 1 150 anciennes ogives retirées du service, en attente de démantèlement. La Chine en avait environ 600. L’Inde, 180. Faites l’addition : 6 239 ogives dans l’inventaire total des trois puissances nucléaires membres des BRICS.

Il a posé son verre.

— Six mille deux cent trente-neuf briques ?

— Des ogives, mon vieux. Des armes nucléaires.

— C’est pareil. Ça sert à faire des trous.

Pour une fois, il avait raison.

Il y a des mots qui ont l’air compliqués uniquement parce qu’ils sont prononcés par des gens qui n’auront jamais à subir leurs conséquences. Ogive, dissuasion, équilibre stratégique, doctrine militaire. On empile les syllabes comme on empile les dossiers. Au bout, il y a toujours quelque chose qui peut exploser, et jamais celui qui a signé le bon de commande.

Les BRICS ne sont pas une armée unique, ni un État, ni une alliance militaire intégrée. Ils ne marchent pas au pas derrière un seul chef. Ils rassemblent des intérêts parfois contradictoires, des régimes différents, des ambitions qui se frottent et se méfient les unes des autres. Mais ils ont du poids. Du poids économique, énergétique, démographique. Et, pour certains, un poids nucléaire qui rend les grandes leçons de morale occidentales singulièrement moins confortables.

Le monde ne se résume plus à une table autour de laquelle quelques capitales distribuent les rôles aux autres. Les centres de gravité se déplacent. Les routes commerciales se déplacent. Les capitaux se déplacent. Les alliances se recomposent. Et les vieux maîtres de cérémonie découvrent qu’il y a d’autres invités dans la salle, qui ne demandent plus la permission pour parler.

Mon voisin a fait claquer sa langue.

— Alors, si je comprends bien, vos BRICS, ils veulent construire un autre monde ?

J’ai souri.

— C’est l’idée. Ou, au minimum, ne plus dépendre entièrement de celui que d’autres ont construit.

Il a regardé ses mains. Des mains épaisses, fendillées, des mains qui avaient peut-être travaillé, autrefois. Il y avait sous les ongles une poussière ancienne, le souvenir de quelque chantier ou de quelque vie mal terminée.

— Parce que, moi, les briques, j’en ai posé, a-t-il dit. Des vraies. Et je peux vous dire une chose : le plus difficile, ce n’est pas de monter un mur. C’est de faire en sorte qu’il ne tombe pas sur la gueule de celui qui est dessous.

Là, j’ai arrêté de rire.

Parce que nous y étions. Tout entiers. Dans cette phrase de poivrot, au milieu des œufs verdâtres et du vin frelaté. Le monde est un chantier. Les empires sont des murs. Les frontières, des lignes de mortier. Les traités, des joints plus ou moins solides. Et les peuples, les ouvriers qu’on fait travailler en leur promettant que l’édifice leur appartiendra un jour.

Il y a la maçonnerie opérative, celle des mains, du fil à plomb, de la truelle, de la pierre qu’il faut ajuster sans se couper les doigts. Elle connaît le poids des matériaux. Elle sait que le mur ne tient pas par décret. Il faut une assise, des proportions, de la patience, et un peu d’humilité devant la gravité.

Et puis il y a la maçonnerie spéculative, celle des symboles, des degrés, des temples qu’on construit dans l’esprit, des pierres brutes qu’on prétend polir en travaillant sur soi-même. Elle devrait nous apprendre à bâtir autrement, à élever l’homme plutôt que son orgueil. À chercher la mesure plutôt que la domination. À comprendre que la pierre la plus difficile à tailler est souvent celle que nous portons dans notre propre poitrine.

Mais voilà : les hommes aiment les symboles tant qu’ils peuvent s’en servir pour décorer leurs ambitions. Ils parlent de fraternité et vendent des armes. Ils célèbrent la paix et préparent la guerre. Ils invoquent la liberté en dressant des murs. Ils prétendent construire l’avenir tout en creusant les fondations du prochain désastre.

Les BRICS eux-mêmes n’échappent pas à cette vieille contradiction. Ils ne sont pas les chevaliers d’un monde juste descendus d’un ciel sans nuages. Ce sont des puissances, avec leurs intérêts, leurs calculs, leurs rivalités et leurs angles morts. Remplacer un maître par plusieurs ne suffit pas à libérer les ouvriers. Changer le nom du propriétaire ne rend pas le chantier plus humain.

La vraie question n’est donc pas de savoir si les BRICS vont remplacer l’Occident. La vraie question est de savoir ce qu’ils vont bâtir. Un autre partage des richesses ou une nouvelle distribution des privilèges ? Un monde moins soumis ou simplement soumis à d’autres ? Des ponts entre les peuples ou des murs plus hauts, construits avec des matériaux plus modernes ?

Mon voisin a fini son verre. Il a pris un œuf dur, l’a examiné sous la lumière jaune, puis l’a reposé avec la prudence d’un homme qui connaît ses ennemis.

— Vous savez ce qu’il leur manque, à tous, à vos grands constructeurs ?

— Quoi donc ?

Il a tapé deux fois sur le comptoir avec son index.

— Un bon maçon. Un vrai. Quelqu’un qui leur dise que si les fondations sont pourries, ça ne sert à rien de repeindre la façade.

Le patron est passé derrière nous. Il a rempli nos verres sans demander. Le rouge avait la couleur d’une vieille blessure. Dehors, Meudon continuait de s’enfoncer dans la nuit, tranquillement, sans consulter personne.

J’ai regardé mon verre. Je me suis demandé si les grandes puissances savaient seulement ce qu’elles construisaient. Si elles avaient encore le sens du fil à plomb. Si elles distinguaient la pierre brute de la pierre précieuse, la force de la solidité, la puissance de la grandeur.

Les chiffres étaient là. Les barils, les milliards, les ogives, les pourcentages. Tout cela pesait lourd. Tout cela était réel. Mais un monde ne tient pas debout uniquement parce qu’il est puissant. Il tient debout parce que ses fondations sont justes, parce que ses murs protègent au lieu d’écraser, parce que ceux qui le bâtissent ne sont pas condamnés à vivre éternellement sous les échafaudages.

En sortant, mon poivrot m’a lancé :

— Et n’oubliez pas, monsieur, une brique, ça ne pense pas. C’est celui qui la pose qui décide du mur.

J’ai marché quelques minutes dans le froid.

Je me suis dit que la phrase méritait mieux que le troquet. Puis j’ai compris qu’elle n’aurait sans doute jamais pu naître ailleurs.

Parce que les grandes vérités ne descendent pas toujours des tribunes. Parfois, elles remontent du comptoir, avec une odeur de mauvais vin, de cacahuètes rances et de vieux chantiers.

Et pendant que les puissants comptent leurs milliards, leurs barils et leurs ogives, il serait peut-être temps que quelqu’un leur rappelle l’essentiel : on peut bâtir un empire avec des briques. On ne bâtit pas un monde habitable sans conscience.

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