LA MATERNITÉ COMME UN EVEREST

4 novembre 2026

(PAR JEAN-FRANÇOIS FOURNIER, JOURNALISTE ET ÉCRIVAIN)

 

J’avais aimé Si vite que courent les Crocodiles (2022), le roman d’une adolescente surdouée confrontée à la brutalité du monde scolaire. C’est dire si j’ai empoigné Sagrada Familia (2026) avec curiosité et appétit. Tuons illico presto tout suspense : foin de déception à l’arrivée ! L’opus est simplement jouissif. Béatrice Riand y explose en effet toutes les images d’Épinal de la maternité. Sa plume est un scalpel : c’est drôle, carnassier et sans concession. Son récit nous esquisse une réalité aux airs de tabou : comment l’arrivée d’un enfant chamboule les certitudes d’une femme pourtant certaine d’avoir parfaitement organisé sa vie.

Le pitch ? Jeune éditrice ambitieuse et peu portée sur les conventions sociales, Jade tombe enceinte sans l’avoir véritablement voulu. Ses pérégrination nous sont contées à rebours des discours convenus, avec une liberté que l’auteure et son personnage partagent. Oubliez toute idée de précautions d’usage : on est très loin ici de la Bibliothèque rose ! Jade observe mais souvent proteste. Son corps lui échappe, elle ne maîtrise plus le temps qui passe et sa carrière elle aussi en prend un sacré coup. Les couches et les hurlements remplacent les envies professionnelles les plus légitimes. L’enfant, ses exigences impérieuses et impériales, sa dépendance absolue et piégeuse comme une face Nord dans l’Himalaya, cet enfant presque tyrannique dynamite l’image de la femme en maîtrise, efficace, capable d’habitude de tout mener de front.

Le dilemme mère et amante

Avocate d’un féminisme exigeant, Jade découvre les limites de ses propres convictions. Ou quand le quotidien pipi, caca, vomis impose ses lois aux grands discours. (Papa de trois enfants, je parle en connaissance de cause). Plus sérieusement, les mères le savent, que reste-t-il de leurs idéaux lorsqu’elles doivent renoncer, dans un provisoire qui dure, à une grande part de leur identité pour prendre soin d’un autre être aussi fort que fragile ?Professionnelle, amante, maman : l’époque voudrait que tout soit possible, mais cette addition, cette accumulation ont un prix que la société persiste à ignorer. L’humour noir – un pur régal ! – vient au secours de l’héroïne. Comme une arme de libération. On rit alors des pensées inavouables, des colères, de ces représentations idéalisées de la maternité qui, très vite, ne veulent plus rien dire. Rassurez-vous : on n’est pas dans la confession épaisse et convenue ! On est dans le questionnement. Femme d’avocat, Béatrice Riand se meut en procureure et instruit à charge contre une société qui laisse les femmes seules face à des responsabilités immenses, tout en les jugeant sur leur manière de les assumer.

Une maternité cathédrale

Le titre du roman renvoie à la basilique barcelonaise de la Sagrada Familia, que l’auteure a vu grandir au fil de ces calendriers dont on arrache les pages. Un rapprochement que je trouve à la fois pimenté et bien senti. Parce qu’à l’instar de l’œuvre du génie de l’architecture Antonio Gaudi, la maternité ne s’apprivoise que dans le temps, au bout d’un slalom entre contradictions et imprévus. Sur la ligne d’arrivée, un attachement, des sentiments qui ne se décrètent pas, mais qui s’installentavec la légèreté d’une caresse, parfois même au cœur du plus profond désarroi.

Sans angélisme ni morale, ainsi qu’il en va des bons romans, Béatrice Riand nous rappelle avec style, insolence et talent que devenir mère n’efface jamais la femme (si, si, messieurs !). Elle l’oblige juste à se réinventer !

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