CRANS-MONTANA. BOURDIEU, LES HYÈNES ET LE GRAND CAPITAL

19 février 2026

Note liminaire de L’1Dex : l’ancien rédacteur en chef du Nouvelliste a une plume magnifique et a commis un magnifique lapsus que L’1Dex n’a pas corrigé car les deux prévenus avaient prévu que leurs vœux de n’être point vus seraient vains  cela posé, L’1Dex espère que cette plume persévérera dans ses colonnes ou ailleurs  Merci à lui pour ce texte.

Screenshot

(PAR JEAN-FRANÇOIS FOURNIER)

A certains moments de l’histoire médiatique, il faut prendre le temps de relire Pierre Bourdieu.Pour déposer notre manteau doublé de conformisme douillet. Pour retrouver le goût de l’information pertinente par-delà le crachin des faits divers. Pour nous distancer, ne fût-ce qu’un instant, des structures mentales néolibérales qui commandent nos médias, directement ou indirectement. Et enfin, pour donner une chance à nos cerveaux de parfaire leur formation.

Si j’ai replongé dans Bourdieu, c’est parce que je me suis rendu chez Sandra, ma belle couturière dont la devanture donne sur l’escalier d’accès au Ministère Public du canton du Valais. Il y avait là deux gendarmes, placides et souriants. Et cinq ou six journalistes pas très bien habillés, partageant sodas et sandwiches mous. Le temps d’échanger quelques mots, d’honorer ma facture, et telle les sauterelles assombrissant le soleil de pharaon, une nuée de porteurs de micros, de caméras, d’objectifs et de téléphones s’abattait sur la tranquille Rue des Vergers à Sion. Une bonne cinquantaine de détenteurs de cartes de presse remontés comme des coucous suisses et hurlant dans leurs portables.

C’est le drame du Constellation, a dit Sandra.

Et il en était ainsi. Je suis sorti. Un peu par réflexe. Un peu par désœuvrement. Quelqu’un a hurlé : – Les Moretti ! Un autre, un peu en retrait lui a fait écho : – Bloquez-les, mais bloquez-les !

Ce qui s’est passé ensuite ? Les sauterelles sont devenues des hyènes, les micros mordant à tour de rôle dans une forme d’hystérie collective qui dit beaucoup de la pression engendrée par les audimats sur ces guerriers irréfléchis du journalisme qu’il fut télévisuel, radiophonique ou écrit.

Quelques jours plus tard, alors que le Ministère Public avait choisi de déménager dans une salle plus grande, rebelote ! Toujours présumés innocents jusqu’à preuve du contraire, les prévus se sont fait littéralement coincer à l’entrée par ces journalistes du XXIe siècle. On aurait dit le début d’un lynchage de sorcière façon « Monty Python Sacré Graal » ou d’une lapidation digne de « La vie de Bryan ».

Bourdieu y aurait vu l’expression stéréotypique du monopole de la pensée qu’exercent les télévisions, la force d’un audimat qui agit – parce qu’il matérialise la sanction du marché, de l’économie – dans une légalité purement commerciale, loin de toute éthique de l’information. Toutes leurs mises en scène sontconditionnées et homogénéisent ces quelques pensées rapides que nos télévisions balancent entre deux interventions de leurs chers « toutologues », experts pétris d’eux-mêmes qui parlent de tout et surtout de rien en prenant soin de ne jamais bousculer les structures mentales établies.

Clairement, dans le sillage de la tragédie du 1erjanvier, la Suisse n’était pas prête au déferlement des médias français, italiens, allemands ou autres anglosaxons. Sa sacro-sainte approche fédérale et consensuelle du journalisme s’est fait balayer par le bombardement constant d’informations pratiqués par les chaînes d’info, un sensationnalisme débordant et mal encadré qui laisse peu ou pas de place aux aspects sociétaux et politiques du drame, et donc à des intervenants plus analytiques et mieux connectés aux réalités. Le danger avec ces combattants de l’infotainment et leur quête absolue de l’inaccessible buzz, c’est qu’ils s’affranchissent de toute contingence et de toute détermination sociale ou politique, et que partant, l’information risque la distorsion et entraîne l’augmentation de notre confusion.

Mais cela n’a pas l’heur de déplaire au grand capital. Ou si vous préférez, aux élites industrielles et financières !

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, avocat, notaire, rédacteur en chef de L'1Dex (1dex.ch).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.