
Quarante-cinq ans après Robert Badinter, le combat contre la peine de mort se poursuit dans les prisons iraniennes
Le mardi 20 octobre, Leopoldo Maldonado Gutiérrez, rapporteur spécial des Nations unies sur la liberté d’opinion et d’expression, a accompli un geste de solidarité aussi humain qu’inhabituel : il a observé une grève de la faim de vingt-quatre heures aux côtés des prisonniers politiques iraniens qui, depuis plus de deux ans, refusent de s’alimenter chaque mardi pour protester contre la peine de mort.
Une semaine auparavant, Gina Romero, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits à la liberté de réunion pacifique et d’association, avait entrepris la même démarche en solidarité avec ces détenus.
Ces deux rapporteurs ont ainsi rejoint un mouvement né non pas au siège des Nations unies, mais dans l’un des lieux où il est le plus difficile de protester : les prisons de la République islamique.
La campagne « Les mardis contre les exécutions » (No to Execution Tuesdays) en est désormais à sa 143ᵉ semaine. Selon ses organisateurs, des détenus de 66 prisons iraniennes, d’Evin et de Ghezel-Hessar à celles de Machhad, Zahedan et Sanandaj, participent à ce mouvement. L’accès indépendant aux prisons étant fortement restreint, il demeure difficile de vérifier précisément l’ampleur de cette participation.
Mais la persévérance de cette campagne et la solidarité internationale qu’elle suscite révèlent une réalité essentielle : des prisonniers privés de liberté, dont certains sont eux-mêmes menacés d’exécution, sont parvenus à faire entendre leur protestation au-delà des murs de leurs prisons et des frontières de l’Iran.
La peine de mort, une sanction qui frappe au-delà du condamné
Pour comprendre l’importance de cette campagne, il faut mesurer l’ampleur du recours à la peine capitale en Iran.
Selon Amnesty International, au moins 2 159 personnes ont été exécutées en Iran en 2025, soit le chiffre annuel le plus élevé enregistré par l’organisation dans ce pays depuis 1981.
Une grande partie de ces exécutions concerne des infractions de droit commun, notamment celles liées aux stupéfiants. Mais le recours à la peine de mort contre les manifestants et les opposants politiques révèle une autre dimension de cette pratique.
Le 13 octobre, Amnesty International a indiqué que cinq personnes avaient été exécutées entre le 30 septembre et le 5 octobre, en lien avec les manifestations de janvier 2026, à l’issue de procès profondément inéquitables. L’organisation a également dénoncé le recours à des aveux forcés et l’absence de prise en compte des allégations de torture.
Les conséquences de telles exécutions ne se limitent pas aux personnes condamnées. Les familles, les proches et toute une société confrontée à la mise à mort de manifestants en reçoivent le message. Dans ces circonstances, la peine capitale peut devenir un instrument destiné à répandre la peur et à dissuader de nouvelles mobilisations.
Une résistance née derrière les murs des prisons
La campagne « Les mardis contre les exécutions » a débuté en février 2024. En choisissant un jour fixe chaque semaine, les détenus ont cherché à transformer leur opposition à la peine de mort, jusque-là exprimée par des réactions ponctuelles, en un mouvement de protestation durable.
La portée de cette initiative ne réside pas seulement dans le nombre de participants, mais aussi dans leur capacité à la maintenir depuis plus de deux ans.
Dans des prisons où les communications sont limitées et où toute activité collective est soumise à une surveillance sécuritaire, poursuivre une telle mobilisation exige solidarité et coordination.
Behrouz Ehsani et Mehdi Hassani, deux prisonniers politiques qui participaient à cette campagne, ont été exécutés en juillet 2025. Pourtant, les grèves de la faim hebdomadaires se sont poursuivies après leur exécution.
Cette expérience montre que la privation de liberté ne signifie pas nécessairement la disparition de toute capacité d’action collective. Par une initiative pacifique et répétée, ces prisonniers ont réussi à maintenir la question des exécutions présente dans le débat public.
La participation de Gina Romero et de Leopoldo Maldonado à ce mouvement lui a donné un nouvel écho international. Le message humain de cette solidarité est clair : ceux qui, dans les prisons iraniennes, se battent pour défendre le droit à la vie ne sont pas oubliés.
Quarante-cinq ans après la décision historique de la France
Cette campagne se poursuit au moment même où la France commémore le 45ᵉ anniversaire de l’abolition de la peine de mort.
Le 9 octobre 1981, à l’initiative de Robert Badinter, alors garde des Sceaux, la loi abolissant la peine capitale a été définitivement adoptée et est entrée en vigueur. Cette décision historique a été renforcée en 2007 par l’inscription de l’interdiction de la peine de mort dans la Constitution française.
Aujourd’hui, cet acquis fait partie intégrante de l’engagement de la France en faveur de la dignité humaine et du droit à la vie.
Or, au moment même où la France célèbre le 45ᵉ anniversaire de cette avancée historique, des prisonniers politiques iraniens continuent de faire la grève de la faim pour obtenir cette même abolition.
Cette coïncidence rappelle que le combat mondial contre la peine de mort est loin d’être achevé. Ce qui constitue aujourd’hui en France un principe inscrit dans la Constitution demeure, pour de nombreux détenus iraniens, une revendication pour laquelle ils mettent en danger leur santé et leur liberté.
La France, qui figure parmi les pays les plus engagés dans le mouvement international pour l’abolition de la peine capitale, peut faire de ce combat une priorité concrète de ses relations diplomatiques et de ses initiatives en faveur des droits humains.
De la solidarité humaine à la responsabilité internationale
La communauté internationale a condamné à maintes reprises la multiplication des exécutions en Iran. Mais les condamnations verbales n’ont pas suffi, à elles seules, à mettre fin à cette pratique.
Les revendications des défenseurs des droits humains sont précises : suspendre les exécutions, réexaminer les dossiers entachés de violations du droit à un procès équitable, garantir aux détenus l’accès à un avocat indépendant et enquêter sur les actes de torture et les aveux extorqués sous la contrainte.
Ces exigences pourraient devenir des points concrets et vérifiables dans les échanges diplomatiques avec Téhéran.
Pourtant, la dimension la plus remarquable de la campagne « Les mardis contre les exécutions » réside peut-être ailleurs.
Alors que l’avenir de l’Iran est souvent envisagé à travers le prisme de la guerre, des négociations nucléaires et des décisions des grandes puissances, ces prisonniers rappellent que la société iranienne possède elle-même une capacité d’initiative et d’organisation.
Ils n’ont pas attendu que des gouvernements étrangers décident de leur avenir. Depuis l’espace le plus restreint qui soit, celui de leur cellule, ils ont lancé un mouvement de protestation durable dont la voix porte désormais bien au-delà des frontières de l’Iran.
Quarante-cinq ans après le combat historique de Robert Badinter, les prisonniers iraniens écrivent un nouveau chapitre de la mobilisation mondiale pour le droit à la vie. Ils montrent que, même derrière les murs d’une prison, il est possible de défendre la vie et la dignité humaines.