Genève – Paris : 50 minutes. Une nuit à Roissy. Paris – Moscou : 3 heures, reculer sa montre de deux heures. Moscou – Oulan-Bator : 6 heures, reculer sa montre de 4 heures. 7000 km.
Oulan-Bator, littéralement c’est le Héros Rouge, alias Soukhebaatar dont la statue trône sur la place principale de la ville, héros qui libère le pays de la domination mandchoue en 1921. S’ensuivent 60 ans de communisme.
Oulan-Bator, c’est la capitale de la Mongolie. Fille du plus grand empire ayant probablement jamais existé, œuvre de Gengis Khan, de ses fils et petits fils et de leurs armées, qui s’étend sur plus de 33 millions km², de la Méditerranée au Pacifique et de la Sibérie à l’Inde. Gengis Khan, le Loup Bleu, fut le premier à privilégier le courage et la bravoure au détriment du rang social.
Aujourd’hui, enclavée entre la Chine et la Russie, sa superficie égale trois fois celle de la France (trois fuseaux horaires) et l’on y dénombre 1,6 habitants/km². L’espérance de vie y est de 65 ans, deux-tiers de la population a moins de 35 ans. La monnaie est le Tögrög (prononcer tügrük), devise qui est montée de 15% par rapport au dollar américain en 2010 (richesses du sous-sol). On connait ses chevaux (c’est le pays qui en compte le plus par habitant), ses steppes et surtout ses yourtes, que l’on voit de plus en plus chez nous.
En partant de la capitale, il faut une journée et demie de pistes cahoteuses et poussiéreuses en 4×4 russe, c’est-à-dire robuste et sans électronique, réparable en tout lieu par le chauffeur, pour que la prairie cède peu à peu sa place à des paysages de plus en plus désertiques, puis au désert de Gobi, au sud, première étape et objectif principal de ce voyage. Le plus vaste désert d’Asie, à cheval sur la Mongolie et la Mongolie Intérieure (Chine).
Une terrible sécheresse a sévi entre 2000 et 2007, ce qui a probablement contribué à faire la célébrité du ciel bleu de Mongolie. Depuis il pleut, les montagnes ont reverdi, l’herbe pousse à nouveau là où ne se trouvaient que cailloux et terre aride. La célèbre chute d’eau sur la rivière sacrée de l’Orkhon, réduite durant ces années à un petit filet, est d’autant plus belle qu’il a plu durant tout le mois de juin de cette année, ainsi que les jours précédant notre arrivée, rendant d’ailleurs périlleux le passage à gué. Il n’y a pas de pont. Mais «si les chevaux passent, nous passons». Les chevaux ont passé, nous aussi.
Les statistiques météorologiques de cette année vont probablement démentir les 270 jours légendaires de soleil annuels. Nous avons essuyé quelques averses durant parfois plusieurs heures, un peu de grêle. Mais avons aussi contemplé ce ciel d’un bleu incomparable, et supporté la chaleur écrasante au cœur du désert.
L’altitude moyenne du pays est de 1580 m, le point culminant est à 4374 m. Quand vous passez la nuit sous tente à plus de 2600 m, qu’il a plu toute la nuit et toute la soirée d’avant, voir une porte de yourte s’ouvrir et être accueilli avec la gentillesse et le sourire de ses habitants est un réel bonheur.
«Yourte» est un mot d’origine turque, en mongole, ainsi qu’en anglais, on la nomme «ger». La première description de cette habitation paraît dans des écrits chinois datant de 5000 ans. Elle est certainement bien plus ancienne, et n’a guère changé depuis. Une roue à huit barreaux, le tonoo, soutenue par deux piliers, symbolisant l’homme et la femme, constitue le sommet du toit. L’ouverture peut être recouverte par une pièce de feutre en cas de mauvais temps. Une corde y est fixée, pendant à l’intérieur. Elle sert à garder la structure en équilibre lors du montage et du démontage et permet d’attacher quelques grosses pierres en cas de fort vent afin d’empêcher le tout de s’envoler. Un porte-bonheur y est fixé, souvent un petit sac de soie contenant quelques graines.
Passe par cette ouverture le tuyau du poêle qui est au centre du cercle, à la fois chauffage et cuisinière. On y brûle du bois quand il y en a, mais surtout des excréments secs, ramassés dans la steppe au moyen d’une petite fourche en bois puis lancés par-dessus l’épaule dans un panier porté sur le dos. Très nombreux sont les habitants de maison possédant une ger dans leur jardin, car tellement plus facile et économique à chauffer durant l’hiver.
Les parois, des panneaux en forme de treillis, sont constituées de fines lattes de saule ou de bouleau maintenues ensemble par des lanières de cuir. Les panneaux sont pliés en accordéon pour le transport. Ils mesurent 1,50m à 2 m de hauteur et 2m à 2,50m de longueur. Il faut généralement 5 panneaux, pour former le cercle. Entre le tonoo et les parois, des perches, de couleur orange et décorées (chaque région a, ou plutôt avait ses particularités, les gers étant de plus en plus produites industriellement au détriment de la fabrication artisanale régionale), et c’est tout un art de les fixer à l’aide de lanières de cuir au sommet de la paroi après les avoir enfilées dans les encoches prévues à cet effet dans le tonoo.
Le tout est recouvert d’une ou de plusieurs épaisseurs de feutre, fabriqué artisanalement avec de la laine de mouton, puis d’une pièce de solide tissu blanc maintenue horizontalement par des sangles ou par des cordes. Le bas peut être relevé en un ou plusieurs endroits afin de permettre l’aération.
La porte est un panneau de bois s’ouvrant obligatoirement sur l’extérieur, en général peint en orange, la couleur du soleil, et plus ou moins décoré de symboles et autres dessins auspicieux. Elle est toujours orientée plein sud. Il est interdit de poser le pied sur le seuil de la porte, ce serait comme marcher sur la nuque du chef de famille. Une telle offense était passible de peine de mort du temps de Gengis Khan. La porte est basse, obligeant celui qui la franchit à baisser la tête et ainsi s’incliner devant l’autel qui lui fait face, côté nord et orienté vers le sud. Y sont déposés un Bouddha, des offrandes, de l’encens et des photos de la famille. Les Mongoles aiment se faire prendre en photo qu’ils vous demandent d’envoyer à l’adresse qu’ils inscrivent sur un petit morceau de page de cahier déchiré avec soin, en général celle de l’école où sont pensionnés les enfants.
Entre l’autel et la porte, de chaque côté, quelques meubles pour le rangement, un ou plusieurs lits de bois massif, également peints en orange et décorés. L’ouest est réservé aux hommes, l’est aux femmes, direction dans laquelle s’ouvre le poêle, l’entretien du feu et la cuisine étant réservés à celles-ci. Quand vous entrez dans une yourte au cœur de la nuit, comptez quinze perches du toit à partir de la porte pour trouver le lit ou le couchage (le vôtre ou celui de la belle convoitée). Il n’y a parfois qu’un seul lit, réservé à l’ancêtre, les autres habitants dormant à même le sol, constitué d’un plancher en bois recouvert de linoléum (on en trouve de toutes les couleurs sur les marchés), de tissus, parfois de tapis.
L’extérieur est également aménagé selon des règles précises : emplacements de la poubelle, de la laiterie, de la charrette, de l’abri à chevaux, des chevaux de selle, du parc à moutons, de la traite des juments.
Un chariot tiré par un yack, deux ou trois chameaux, ou encore un plus moderne petit camion, suffisent à transporter la ger, pour deux déménagements par année, afin de faire pâturer les bêtes. Lesquelles sont décrites comme les cinq museaux, se subdivisant en pattes longues (chameaux, yacks et chevaux) et pattes courtes (chèvres et moutons). On croise aussi quelques vaches. Il faut environ trois heures pour le montage ou le démontage. Le premier élément posé est le fourneau, contenant le feu, sacré, qui représente la vie et le lien entre les ancêtres et leurs descendants. Les cendres, produit du feu sont elles aussi sacrées, et il ne faut ni les piétiner, ni laisser son cheval passer sur celles-ci. Le feu communique avec le ciel, également sacré.
Dans la ger, on s’assied le plus souvent par terre, jamais dos à l’autel, on n’enlève son chapeau que si l’on désire demander l’hospitalité pour la nuit, on ne s’appuie pas contre les piliers supportant le tonoo, on n’y siffle jamais.
Jeter des détritus dans le fourneau serait une offense à l’esprit du feu, on évite de présenter ses pieds au fourneau ou à l’autel, on ne pointe jamais un couteau en direction du feu, on n’y passe jamais une lame. Passer ou donner quelque chose par-dessus le fourneau est proscrit. On ne touche pas le chapeau ou la tête d’autrui, si on bouscule quelqu’un ou si on lui marche sur les pieds, on s’excuse en lui serrant la main. Il est très impoli de se moucher dans la ger.
On accepte, sans jamais refuser, ce que l’on vous offre. De la main droite ou des deux mains, en prenant le récipient par en dessous. On boit une gorgée et on passe le bol à son voisin.
Un bol de thé au lait (moitié-moitié), brûlant, prêt à toute heure de la journée, plus ou moins salé, dans lequel peut être ajouté de la farine ou un peu de beurre. Ca surprend au début, mais finalement c’est délicieux et roboratif, ça réchauffe l’âme et le corps et c’est très désaltérant quand il fait chaud.
Ou un bol d’airac, du lait de jument fermenté. Ca surprend encore plus, mais on finit par aimer. C’est très nourrissant, les Mongoles en boivent jusqu’à 4 litres quotidiennement. Les juments sont traites cinq fois durant la journée de juin à septembre (3 à 5 litres par jour en plus de ce que tète le poulain), tâche qui revient aux femmes.
Avec du fromage sec, parfois très sec, dont on casse un petit morceau, fabriqué chaque jour, coupé au fil en rectangles avant d’être mis à sécher sur des planches de bois déposées sur le toit de la ger. Il sera consommé jusqu’à la fin de l’hiver suivant.
Ou du yaourt frais de lait de brebis ou de chèvre, encore tiède.
Ou encore de la croûte de lait de yack, que l’on prend du bout des doigts (de la main droite) ou que l’on tartine sur du pain avant de saupoudrer de sucre ou édulcorer de confiture.
Arriver au galop à proximité de la ger est considéré comme une agression. La formule consacrée lorsqu’on veut être invité est : retenez le chien ! La place d’honneur, celle du maître de maison, est au nord-ouest au fond, celle la moins honorifique est proche de la porte. Les honneurs reviennent d’abord aux hommes, du plus âgé au moins âgé, puis aux femmes, de la plus âgée à la moins âgée.
On sent la solitude des Mongoles et leur désir de contacts, qui restent cependant très pudiques. Plantez votre tente, arrêtez-vous, peu de temps passe avant qu’un visiteur ne s’approche, le plus souvent sur sa moto, ce cheval des temps modernes. Il faut dire que dans ces plaines vastes et plates, on voit tout véhicule venir de très, très loin. Il n’est pas rare non plus que l’on s’arrête au milieu de la piste pour discuter avec le conducteur d’un autre véhicule. Discuter en mongole, uniquement. Langue impénétrable, prononcée sans beaucoup articuler, parce que là bas, il fait si froid en hiver (jusqu’à – 50°) que mieux vaut ne pas trop ouvrir la bouche. Notre guide, professeur de linguistique, parlait un très bon français, et profitait de ce job d’été pour parfaire la pratique de notre langue. Je dois avouer que même après deux semaines d’entraînement, il m’est impossible de prononcer correctement les «bonjour», « merci» et autres mots courants. A la rigueur mindé (accentuer sur le dé), pour dire santé !
Deux jours de pistes donc, à travers les plaines immenses avant de pénétrer dans le mythique désert de Gobi qui s’étend sur 3000 km d’est en ouest et représente 30% du territoire mongole, soit l’équivalent de la superficie de la France. Les dunes de sable, fin et blanc, chantantes pour certaines, n’y sont que pour 3% environ, le reste étant constitué de plaines à perte de vue, de chaînes de montagnes, de falaises de sable, de montagnes érodées. Des couleurs partout, du jaune au rouge, du blanc au vert.
Et on comprend pourquoi ce désert-là est souvent qualifié de plus beau désert du monde.
Une beauté infinie. A couper le souffle.
Mais le désert ne se raconte pas. Le désert se vit. Se ressent.
Il y aurait tant à dire sur ce pays, ses paysages, l’étendue de ses plaines jusqu’au-delà de l’horizon, ses steppes odorantes, ses champs d’edelweiss. Sur son avenir, ses traditions retrouvées, parfois réinventées après les années de communisme. Sur la reconstruction des temples bouddhistes. Sur l’art de vivre, de préserver l’harmonie avec les esprits que les Mongoles croient partout présents. Sur la grande richesse de son sous-sol convoitée par les puissances étrangères, préservée car la terre étant sacrée, elle n’a jusqu’ici que très peu été creusée. Sur l’avenir du nomadisme ancestral face aux tentations des temps modernes. Sur l’art de la cavalerie, de la relation de l’homme à ces chevaux semi sauvages. Sur les chamanes. Sur la musique et l’étrange chant diphonique, …
Il y aurait tant à dire, et me vient ce seul mot : douceur. Rien ni personne n’agresse jamais au pays du ciel bleu.
J’y retournerai.
Saint-Cergue, 5 août 2011
Evelyne Schulte
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Quelques photos (plein écran ou diaporama pour un fond noir)
https://picasaweb.google.com/evelyne.schulte/Mongolie2011?authkey=Gv1sRgCNn4m6CO47rghAE#
Bibliographie
Incontournable et indispensable pour en savoir plus : Sous les Yourtes de Mongolie – avec les fils de la steppe, Marc Alaux, Ed.Transboréal
La Mongolie, P. Kaplanian G. Touboulic, Les Guides Peuples du Monde, Ed. de l’Adret
Bienvenue en Mongolie, guide de voyage, Mongolie Voyages (www.mongolievoyages.mn)
A venir au cinéma
Les Deux Chevaux de Gengis Khan, par la réalisatrice mongole Byambasuren Davva (Le Chien Jaune de Mongolie, L’Histoire du Chameau qui Pleure)