L’Île aux Mille Visages

 

Superficie 103’000 km2 (2,5 fois la Suisse), 318’000 habitants, soit 3 personnes au kilomètre carré. De sable, bien sûr, 40% du territoire mais ne comptez pas y trouver l’ombre des cocotiers, tout au plus quelques arbres nains et tortueux, des buissons, de la mousse, des petites fleurs rampantes et autres plantes timides, de l’angélique s’épanouissant en centaines de légères boules vertes.

Et puis des pâturages pour un cinquième, ou s’éparpillent plus de 80’000 chevaux et quelques 700’000 moutons à la belle saison. Ces derniers sont partout, petites troupes obligeant souvent le voyageur motorisé à leur céder le passage. Des lacs (3%), poissonneux à souhait, des rivières partout où fraient de nombreux saumons, de rares terres cultivées (1%) et 12% de glaciers (le plus grand est de la superficie de la Corse), le reste, soit 25%, en champs de lave. Quoi encore ? Des pistes cahoteuses et caillouteuses, des passages à gué, les ponts ne résistant pas aux crues de printemps. Des sources d’eau chaude et des bassins naturels où se prélasser durant des heures. Et puis des millions d’oiseaux migrateurs, dont le fameux puffin ou macareux, l’oiseau clown, emblème de l’île.

Et ses volcans bien sûr… Une trentaine sont actifs, les éteints sont innombrables, ils ont tous un nom imprononçable, dont un certain est encore dans toutes les mémoires. Du reste, tout a un nom imprononçable là-bas, où les mots se disent autrement qu’ils s’écrivent et où les oreilles en vain cherchent à déceler un semblant de sens dans cette langue étrange n’ayant pas évolué depuis le Moyen-âge.

Vous la connaissez, le monde entier en a parlé et plus encore, de cette terre lointaine et pourtant si proche, tout juste à trois heures d’avion depuis Genève, située à la limite du cercle polaire. On y trouve plus d’une porte pour les Enfers, avec des relents de soufre, des jets sifflants de vapeur brûlante, des marmites de boue acide et bouillonnante. C’est en ce lieu que le Voyage au centre de la Terre de Jules Vernes commence.

J’ai nommé l’Islande bien sûr, dont certains avouent être tombés amoureux, y retournant année après année.

Partie émergée d’un gigantesque plateau basaltique sous-marin, à cheval sur les plaques tectoniques nord-américaine et eurasienne, c’est un des rares endroits où est visible le rift, longue cicatrice qu’est ce fossé d’effondrement causé par la dérive des continents, habituellement au fond des océans. Il ne cesse de s’élargir, au rythme moyen de deux centimètres par année.

Pays nordique à la météo plus qu’incertaine, c’est équipés d’habits chauds, d’imperméables et de bonnes chaussures de marche, étanches et solides afin de résister à l’abrasive lave que nous avons débarqué au milieu de la nuit à Reykjavik en juillet dernier. Enfin, nuit est beaucoup dire dans ces contrées, où c’est tout au plus durant trois heures que l’astre solaire passe sous l’horizon.

Au volant d’un 4×4 de location (tout terrain obligatoire pour être autorisé à quitter l’unique route principale, la fameuse no 1 qui fait le tour de l’île, pas même goudronnée partout), départ pour une petite incursion durant trois jours dans l’immense partie désertique centrale de l’île avant de longer la côte par le nord et l’est les dix jours suivants.

J’aimerais pouvoir vous dire… l’émotion de tous les instants face à d’immenses champs de sable noir que zèbrent des herbes vert fluo, laissant la place à ces couleurs changeantes, du blanc au rouge foncé, ocre ou violet, des déserts caillouteux s’étendant au-delà de l’horizon. Face à la mer soudain retrouvée, ses falaises, ses sculptures de lave, géants échoués, inlassablement battues par les flots.

J’aimerais pouvoir trouver les mots pour décrire la lumière incomparable toujours présente, la beauté, le spectacle époustouflant des puissantes chutes d’eau, les lacs tranquilles, et celui-là où vient mourir le glacier en des centaines d’icebergs, glace millénaire colorée de bleu acier et de noir, témoin d’éruptions volcaniques plus ou moins récentes.

J’aimerais vous surprendre comme m’a surprise ce pays derrière chaque virage, chaque dos d’âne, chaque col ou montagne, offrant un nouveau visage tantôt de quiétude et de douceur, tantôt de tourments dans des champs de lave presque angoissants d’étrangeté, mais toujours d’hallucinante beauté. Comme ce pays, tout entier témoin de la puissance volcanique, m’a surprise par la fragilité qui est la sienne. Ne sortez pas des routes et des sentiers, c’est strictement interdit afin de préserver la beauté et l’intégrité du paysage, la lave est si fragile et l’érosion visible partout.

J’aimerais avec vous trouver la clé pour soulever un coin du voile de mystères qui partout recouvre ce lieu de mille légendes et autre sagas, pays des elfes et des trolls. Allez-y, vous en devinerez la présence partout !

Mais l’Islande peine à se dire en mots.

L’éruption de l’Eyjafjallajökull a laissé d’immenses cicatrices, les dégâts impressionnants causés par l’eau descendue du glacier, toujours, et encore pour longtemps visibles. Plus de cendres noires, l’herbe est verte, l’angélique resplendissante. Et une nouvelle montagne de lave est à cartographier, dont le nom, imprononçable comme il se doit, a été choisi sur propositions des habitants.

Merveilleux voyage de découverte, avec la clémence des cieux qui nous permit – presque – de passer entre les gouttes parfois glaciales et autres averses de grêle. Un proverbe islandais dit qu’en une journée peuvent passer les quatre saisons. C’est vrai. Demandez le temps qu’il fait à un Islandais, il vous répondra : Wait a minute !  Les températures restent cependant relativement clémentes malgré la latitude sous l’influence du Gulf Stream.

Qui peut prédire l’évolution du pays après la banqueroute qui l’a frappé (la couronne islandaise a perdu la moitié de sa valeur lors du crash d’octobre 2008, remontée depuis à environ 70%), son taux de chômage grandissant, l’escalade des prix à la consommation. Il y a quantité de fermes laissées à l’abandon, tombant en ruines, témoins solitaires de l’exode des habitants.

Souhaitons que les opposants aux vastes projets d’implantations d’usines étrangères d’aluminium notamment, très gourmandes en énergie et attirées par l’eau chaude naturelle, puissent se faire entendre face aux autorités qui tentent par tous les moyens de remonter l’économie, au mépris de considérations plus écologiques !

Les autochtones sont charmants, souriants. Là-bas, tout le monde s’appelle par son prénom et demande le vôtre, le patronyme étant fils ou fille de (son ou dottir). C’est chez eux que l’on trouve le plus grand nombre de livres par habitant, eh oui, sombres et longues sont les nuits d’hiver. Des écrivains aussi, citons entre autres Arnaldur Indridasson, auteur policier à succès, traduit en français et Jon Kalman Stefansson dont je ne saurais que trop recommander l’excellent Entre Terre et Ciel, qui décrit dans une très belle langue poétique la rude vie des pêcheurs d’antan et l’amour des mots de l’un des protagonistes – à déguster !

Lumières, couleurs, surprises, émotions de tous les instants, l’Islande est un petit coin de paradis, où le temps semble s’arrêter, offrant tellement plus que l’image du mariage du feu et de la glace qui souvent la décrit. Des souvenirs inoubliables et une irrésistible envie d’y retourner.

Cet été ?…non. Une autre et plus lointaine contrée, tout autant sinon plus désertique, volcanique elle aussi et dont les habitants parlent une langue incompréhensible.

A suivre…

Conte-nous, ô Muse, la Splendeur de l’Île aux Mille Visages….

 

Pour l’1dex :

Evelyne SCHULTE

Article écrit à Saint-Cergue, le 10 août 2010, première parution pour l’1dex le 2 juillet 2011

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