L’AMOUR DU MOBILE (14/36)

9782265078406Chapitre XIV

 

Une mort sans remords

 

 

San-Antonio, Ma Cavale au Canada

 

« Ce soir, je sens qu’on va parler québécois de bonne heure. »

 

Au moment même où Thomas recevait crochet sur crochet de la part de Tristan d’Angelo, Briac Renaud s’entretenait par téléphone avec le Professeur Edouard de Saint-Georges.

 

Le jour précédent, l’inspecteur Renaud n’était pas parvenu à joindre par téléphone le célèbre cancérologue. La secrétaire particulière de ce brillant scientifique, dont on disait qu’il avait été pressenti pour le Prix Nobel de médecine et avait toujours refusé cet honneur misérable selon lui, avait demandé à Briac de le rappeler le lendemain matin. L’accueil fut froid, presque glacial.

 

–        Oui, bonjour. Ma secrétaire m’a appris que vous vouliez me parler. A quel sujet ?

 

Le ton était vraiment désagréable, à la limite de l’impolitesse la plus crue. Briac s’interrogeait quant à l’attitude à adopter. Il opta pour une stratégie d’attente.

 

–        Nous enquêtons sur le meurtre de Florence Olivier. Vous la connaissiez ?

 

–        Ce nom me dit quelque chose. Mais vous savez, je vois un si grand nombre de patients chaque jour que je confonds tous les noms. Il est possible que je la connaisse, mais il est possible que ce ne soit qu’une fausse réminiscence.

 

–        Donc ce prénom et ce nom ne vous disent rien de particulier.

 

–        Ce nom m’est familier. D’ailleurs toute la presse s’en est faite l’écho récemment.

 

Briac Renaud prenait conscience que ce médecin serait coriace et qu’il ne lâcherait ses informations qu’au compte-gouttes. Il devait donc franchir un pas pour tenter de convaincre ce scientifique de l’intérêt de sa collaboration avec la police criminelle.

 

–        Cessons de tourner autour du pot, Docteur. Ma question est finalement simple. Madame Olivier était-elle l’une de vos nombreuses patientes ? Oui ou non ?

 

–        Il me semble que je ne suis pas en mesure de répondre à cette question. Le secret médical m’interdit de vous fournir le moindre renseignement.

 

 

Briac aimait de moins en moins la tournure prise par ce dialogue de sourds. Edouard de Saint-Georges ne voulait rien dire de précis. Renaud comprit qu’il devait se montrer plus incisif.

 

–        Docteur, il me semble que vous ne voulez guère collaborer avec moi. Dois-je convaincre mon chef de procéder à une perquisition dans votre cabinet ?

 

Cette menace eut l’effet contraire à celui souhaité par l’inspecteur de la Brigade criminelle.

 

–        Je ne crois pas que l’intérêt de Monsieur Roque soit aujourd’hui de songer à une telle démarche. Si j’ai bien lu la presse quotidienne, il devrait se montrer plus prudent dans ses modes d’intervention.

 

Briac était de plus en plus désarçonné par cet homme qui lui déplaisait de manière grandissante. C’était le moment de montrer les dents.

 

–        J’ai cru comprendre, Monsieur de Saint-Georges, que Florence Olivier était autrefois votre maîtresse. Il me semble que, dans votre intérêt, vous devriez collaborer avec mes services.

 

Un long silence se fit de l’autre côté de la ligne. Briac regrettait d’avoir accepté la proposition de la secrétaire de Saint-Georges qui avait songé à un rendez-vous téléphonique. Il ne pouvait ainsi scruter le visage de son interlocuteur. Certes, le médecin recevait de nombreux patients. Mais l’ampleur du travail n’aurait pas dû suffire à convaincre Briac de vouloir procéder à un premier interrogatoire par la voie indirecte du téléphone. Le silence se prolongeait au-delà du raisonnable. Briac intervint :

 

–        Monsieur de Saint-Georges, Florence Olivier était-elle l’une de vos patientes ? Avez-vous entretenu une liaison avec elle ?

 

–        Croyez-vous, cher inspecteur, que vous pouvez conduire une enquête sur la base de rumeurs incohérentes ?

 

–        Je ne crois pas aux rumeurs. Je crois aux faits. Répondez à mes questions, voulez-vous !

 

–        Promettez-moi de me dire ensuite l’origine de ces on-dits ! Acceptez-vous ce marché ?

 

–        Docteur, ce marché est un marché de dupes. Je n’ai rien à vous promettre. Je veux simplement des réponses. Je me montrerai néanmoins peut-être beau joueur.

 

–        Oui, j’étais l’amant de Florence. La relation n’a pas duré. Je l’appréciai énormément. Nous avions pas mal d’affinités entre nous. C’était une femme qui avait de classe. Cela vous satisfait-il ?

 

–        Cela n’a pas à me satisfaire ou non. Je prends simplement acte de votre réponse. C’est tout !

 

–        Dites-moi donc qui vous a mis sur la piste de notre liaison ?

 

–        Mais vous-même, Docteur !

 

Briac pouvait sentir l’étonnement de Saint-Georges. Il tenait sa petite revanche. Edouard de Saint-Georges devait rager à l’autre bout du fil.

 

–        Je voulais une réponse sérieuse, Monsieur, et non pas une boutade facile et dépourvue de tout sens.

 

–        C’est vous qui le dites ! Je vous confirme que c’est vous-même qui m’avez guidé vers la solution et cela tout naturellement.

 

–        Qu’ai-je donc pu vous dire qui soit à l’origine de votre découverte ?

 

–        Vous n’avez rien dit, vous l’avez écrit !

 

–        Je ne crois pas du tout que Florence ait conservé des copies de nos lettres d’amour. Je n’y crois simplement pas. Le soir de notre rupture définitive, nous avons brûlé ensemble tous les originaux de nos lettres. Donc, je pense que vous délirez un peu Monsieur Renaud !

 

–        Je ne sais si Madame Olivier a conservé des lettres d’amour. En revanche, elle a conservé une copie de l’une de vos dernières correspondances, peut-être d’ailleurs la toute dernière.

 

Un nouveau silence se fit. Briac pensait qu’il avait à nouveau marqué des points dans ce duel de paroles entre deux hommes qui s’entendaient parfaitement, mais qui ne se voyaient pas. Edouard de Saint-Georges rompit lui-même le silence et mentit.

 

–        Je ne vois toujours pas comment vous avez pu aboutir à cette conclusion. Vous avez dû certainement prêcher le faux pour découvrir le vrai et je me suis fait piéger.

 

–        Vous mentez, Docteur. Vous mentez avec une sorte de retenue qui vous honore, mais vous mentez tout de même.

 

–        Prouvez-le ou taisez-vous !

 

Le célèbre cancérologue avait craqué. Il avait crié, expulsant presque dans un sifflement l’air de ses poumons. Il avait hurlé aussi son mécontentement d’être ainsi poursuivi dans son cabinet par un inconnu qui croyait pouvoir mettre à mal le corps médical après avoir pénétré dans le monde privé d’un juge intègre. Une telle attitude devenait inacceptable pour ce mandarin, médecin si réputé, si compétent, si compréhensif envers ses patients.

 

–        Je vais vous le prouver, Docteur. J’ai sous les yeux la copie d’une lettre non datée que vous avez écrite à Madame Florence Olivier en relation avec le cancer dont elle souffrait. Je sais donc pertinemment qu’elle a été l’une de vos patientes et ne peux que m’interroger sur vos réticences à me répondre à ce sujet.

 

 

La situation se compliquait pour l’éminent spécialiste. Briac savourait son succès. Il ne romprait pas les murmures de haine qu’il imaginait chez son interlocuteur. Briac tenait son os et n’allait pas le lâcher. De Saint-Georges suait, vitupérait à l’intérieur de lui-même contre cette idée qu’il avait eue d’écrire à Florence Olivier pour tenter ainsi de se déculpabiliser. Quel âne ! se disait-il. Il devait pourtant s’exprimer, de crainte que les responsables de l’enquête ne s’emportent et ne débarquent par exemple chez lui où vivait sa maîtresse actuelle, Marianne Virolet.

 

–        Votre perquisition a donc porté ses fruits. J’ai toujours pensé qu’il ne fallait pas se moquer trop de l’incurie de la police criminelle. Que voulez-vous donc savoir ?

 

–        Dites-moi d’abord quand cette lettre a été rédigée et ensuite quel était l’état de santé de Florence Olivier au moment de son décès.

 

–        Cette lettre, j’ai dû l’écrire et l’envoyer il y a environ six mois. Oui, je pense que c’était en août de l’année dernière. Un instant, je vérifie … Oui, en effet, c’était le 4 août 2000.

 

–        Et quel était l’état de santé de Madame Olivier au moment de son décès ?

 

–        Je vais vous le dire. Mais d’abord, j’aimerais que vous compreniez que je me suis désintéressé totalement de son état de santé. Nos relations n’ont plus existé après notre échec sentimental. Et je dois avouer que je n’ai plus rien fait pour renouer des liens, même après l’erreur commise. Je ne peux pas vous parler de son état de santé exact. Mais, selon mon expérience, ce ne devait pas être brillant. Elle n’a pas supporté la chimiothérapie intensive qu’elle a subie à tort. Son système neuro-végétatif a été fortement perturbé. Elle souffrait de plus des reins, des intestins et devait encore être sous le coup de dépressions chroniques. Un état général désastreux !

 

–        Avez-vous tenté de reprendre contact avec son médecin-traitant ?

 

–        Non, absolument pas ! La description de son état physique probable découle de ma seule expérience. Mais je ne pense pas me tromper de beaucoup.

 

Briac avait enregistré les réponses du cancérologue. Edouard de Saint-Georges avait utilisé un ton convaincant et qui ne souffrait pas la moindre contradiction. Il était sûr de lui, confiant dans les conclusions auxquelles il aboutissait et certain de la description clinique qu’il faisait. Sur le terrain médical, le scientifique ne mentait pas.

 

–        Docteur, avez-vous conscience que cette lettre constitue un mobile pour vous ? La seule lecture de cette lettre peut convaincre n’importe quel tribunal de l’intérêt que vous auriez eu à assassiner votre ancienne compagne.

 

–        Ce sont des déductions personnelles. A quelle heure est morte Florence ?

 

–        Elle est décédée, si je me réfère aux premières déclarations des témoins, entre 10 heures 45 et 11 heures 45 le mercredi 1er février.

 

–        J’aurais pu en effet avoir le temps matériel pour tuer Florence, puisque je ne consulte pas ce jour-là, comme vous le confirmera ma secrétaire. Mais hélas pour vous, ce jour-là, j’étais en compagnie de Madame Marianne Virolet. Vous pouvez contrôler si vous le désirez. Je vais vous donner son numéro de portable.

 

Briac nota les coordonnées téléphoniques de la compagne de ce célèbre oncologue qui en peu de minutes avait été grossier, précis, menteur, ignorant, puis doté d’une excellente mémoire, perspicace dans ses conclusions et finalement convaincant dans son alibi final. Briac, par pur plaisir personnel, ne se satisfaisait pas de ce double retournement de situation.

 

–        Savez-vous, Docteur de Saint-Georges, qu’il est toujours possible de commettre l’irréparable en duo ?

 

–        Je crois que nous n’avons plus rien à nous dire, Monsieur Renaud. Au revoir !

 

–        Je ne sais pas si nous devrons mettre vos propos sur un procès-verbal ordinaire. L’avenir le dira, Docteur. A bientôt !

 

Briac crut utile pour la bonne forme d’appeler ensuite le gynécologue de Florence Olivier. Il n’obtint guère d’informations supplémentaires. Après avoir raccroché le combiné, il se souvint qu’il avait oublié d’interroger Edouard de Saint-Georges quant au nom de son collègue oncologue qui avait porté le vrai diagnostic. Il rappela de Saint-Georges. Celui-ci était furieux.

 

–        Je croyais que vous aviez fini de me harceler avec vos questions. Dois-je prendre dès maintenant un avocat ?

 

–        Non, Monsieur de Saint-Georges. Je veux simplement que vous me donniez les coordonnées de votre confrère oncologue qui a porté le diagnostic de carcinome tubulaire non invasif et qui a ainsi contesté vos compétences.

 

–        Vous n’êtes pas à même de juger de mes compétences professionnelles !

 

–        J’ai en revanche la compétence de vous demander le prénom et le nom de ce médecin et vous le devoir de me répondre. Alors ?

 

–        Il s’appelle Amédée Furisot. Il exerce ordinairement à Paris, mais consulte parfois en province, et chaque mercredi matin à Lyon. Il se trouve par hasard depuis hier chez des amis communs à la Rue des Cerisiers. Je crois qu’ils habitent au numéro 24. Il s’agit d’un membre du barreau lyonnais, Maître Pascal Reneval, un avocat d’affaires, spécialisé dans les fusions d’entreprises industrielles.

 

Briac Renaud s’interrogea : Amédée Furisot se trouvait-il à Condrieu le mercredi 1er février, jour de la mort de Florence Olivier ?

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.