L’AMOUR DU MOBILE (15/36)

21778Chapitre XV

 

La vérité déchirée

 

 

Maurice Leblanc, Arsène Lupin, l’agence Barnett et Cie

 

« Il déchira la lettre, mais accepta le grade. »

 

Au moment où Briac achevait sa conversation téléphonique, Véronique – passablement énervée – pénétra dans la pièce.

 

–        Je te cherche depuis vingt minutes. Personne ne savait où tu te trouvais. Le patron exige que nous participions à une réunion de travail immédiatement.

 

Renaud avait un défaut. Il détestait les ordres stricts, par principe. Il ne pouvait s’empêcher alors de se rebeller.

 

–        Ma chère Véronique, tu ne m’as pas trouvé et tu ne sais pas où je me trouve. Bref, tu ne m’as pas trouvé !

 

–        Tu plaisantes, Briac ? Thomas est comme un volcan aujourd’hui. Rejoins-nous tout de suite, s’il te plaît.

 

–        J’ai dit non. C’est donc non ! Ecoute, annonce-leur que j’ai dû me rendre d’urgence à Paris. J’ai obtenu des renseignements très intéressants du Docteur Saint-Georges. Je veux maintenant tirer au clair certaines choses. Je vais interroger le Professeur Amédée Furisot.

 

–        Ne sois pas stupide ! Explique le cas à l’un de tes collègues parisiens et il rendra tout de suite visite à ton professeur.

 

Mais Briac, obstiné, négligeait tous les règlements hiérarchiques. De plus, son intuition lui dictait de suivre immédiatement cette piste. Il sourit benoîtement à la secrétaire de son supérieur et s’en alla sans la moindre hésitation.

 

Véronique était fâchée. Elle se précipita dans le bureau de Thomas. Elle avait pensé que la réaction serait celle d’un homme en colère dont les ordres n’ont pas été suivis. Ce fut pourtant avec indifférence que Roque apprit le manque de respect de son premier subordonné. En fait, Thomas pressentait qu’il y avait une sorte d’urgence pour Briac à entreprendre certaines démarches avant que les preuves ne s’envolent. Véronique n’avait pas compris ce que le cerveau de Renaud lui imposait de faire.

 

–        Bon, nous annulons cette conférence collective. Nous attendons le retour de Briac. Que chacun poursuive ses tâches !

 

 

Briac n’alla pas à Paris, car, ce jour-là, le célèbre médecin se trouvait à Lyon chez l’un de ses amis avocats. Sur le chemin de la rue des Cerisiers, située dans la partie sud de la ville, il préparait les questions qu’il voulait poser à Amédée Furisot. La lettre privée retrouvée dans la maison du juge Olivier et les informations qu’il venait de recevoir du Docteur Saint-Georges lui paraissaient d’une inquiétante étrangeté.

 

La villa occupée par la famille de Me Reneval témoignait de la réussite professionnelle et du bon goût de l’avocat. Les aménagements extérieurs, qui comprenaient une piscine longue de vingt-cinq mètres, dénotaient la précision et l’art des paysagistes responsables de l’embellissement des abords de la demeure. Briac nota sans peine la présence de deux noyers décoratifs, de plusieurs bouleaux, d’un magnifique mélèze et de rosiers qui devaient être éclatants au printemps.

 

Une servante vêtue d’un pantalon noir et d’une chemise gris anthracite en soie vint ouvrir.

 

–        Bonjour, Monsieur. Que puis-je pour vous ?

 

–        Je dois pouvoir parler de toute urgence au Professeur Amédée Furisot. On m’a dit qu’il séjournait ici. C’est très important que je puisse lui parler de suite.

 

–        Je vais voir ce que je peux faire pour vous. Qui dois-je annoncer ?

 

–        Briac Renaud, premier adjoint à la Brigade criminelle. Dites-lui bien qu’il est impératif que je puisse lui parler ce matin.

 

L’attente ne fut pas longue. A peine deux minutes plus tard, un homme d’une cinquantaine d’années s’approcha à grandes enjambées. Il portait une chemise blanche rayée de bleu et un pantalon noir. Le policier observa que le professeur arborait un bracelet en or à son poignet gauche, d’une étrange épaisseur, dont les trous dévoilant la peau dessinaient une sorte de losange inquiétant, comme si le bijoutier créateur avait voulu que le regard des autres suspecte chez lui d’atroces souffrances intérieures, révélées par le biais de ses créations torturées. L’accueil fut réfrigérant.

 

–        Bonjour. Il semble que vous désiriez me rencontrer. Rappelez-moi votre nom ?

 

–        Je m’appelle Briac Renaud. Je suis l’adjoint principal de Thomas Roque, chef de la Brigade criminelle lyonnaise. J’enquête sur le meurtre de Florence Olivier, assassinée près de l’Eglise de Condrieu. Vous avez certainement eu vent de ce décès.

 

–        Je lis les journaux comme tout un chacun. Mais qu’ai-je à voir dans cette chose horrible ?

 

Briac Renaud ne sentait pas cet homme. Il lui semblait froid, distant, comme s’il prenait les autres pour des pions sans intérêt et sans signification. De plus, ce professeur avait tendance à le prendre pour un niais. Renaud était homme habile à jouer avec les situations concrètes qui se présentaient à lui. Il voulait montrer à ce médecin qu’il ne fallait pas le prendre pour un imbécile.

 

–        Vous n’avez donc pas, Professeur Furisot, une petite idée sur la raison qui me pousse à venir vous voir aujourd’hui ?

 

–        Absolument pas, je n’ai jamais rencontré Madame Florence Olivier et je ne crois pas, jusqu’à preuve du contraire, être l’assassin.

 

–        Les spécialistes médicaux ne sont-ils pas parfois amenés à donner leur avis sur la base de simples écrits documentés ?

 

–        Il arrive en effet souvent que l’on me confie des expertises. Mais je n’ai jamais été amené à rédiger un rapport sur le cas de cette dame.

 

C’en était trop pour Briac, qui s’éloigna de quelques pas avant de se retourner et de fixer le médecin droit dans les yeux :

 

–        C’est assez curieux cette façon qu’ont les médecins de prendre les autres pour des crétins.

 

L’attaque avait été frontale. Le professeur ne cilla pas et se contenta d’un regard de dédain.

 

–        Ai-je dit, professeur, que vous aviez rédigé un rapport sur le cas de cette dame ? Pour le moment, je me contente de vous dire que vous me prenez pour un imbécile incompétent. Pour ne pas vous déstabiliser, je vais donc vous simplement vous poser une question idiote. Connaissez-vous Monsieur de Saint-Georges ?

 

–        Tous les oncologues français se connaissent. Et alors ?

 

Le ton de la voix devenait moins assuré comme si Furisot pressentait que Briac disposait d’informations plus précises qu’il ne le soupçonnait.

 

–        Alors, cher professeur, je me demandais si votre collègue n’aurait pas été amené à vous demander un service sous la forme d’un conseil dans le cas d’une patiente qui aurait pu être Florence Olivier.

 

–        Je n’ai jamais rencontré cette dame !

 

–        Ai-je dit que vous l’aviez rencontrée ? Par contre avez-vous été amené à donner un avis médical sur le cas d’une dame nommée Florence Olivier ?

 

–        Avez-vous déjà été amené à vous interroger sur la notion du secret médical ?

 

Briac supportait de moins en moins la suffisance du personnage, sa volonté de ne pas collaborer, sa certitude d’appartenir à la caste intouchable des mandarins en blouse blanche. Briac sentait en lui une tension surgissante et incontrôlable. De plus, il ne comprenait pas pourquoi cet homme refusait ne serait-ce que de faire semblant de collaborer. La situation devenait intenable. Briac tenta de se calmer et adopta une autre stratégie.

 

–        Franchement, Docteur, je ne comprends pas votre attitude. Croyez-vous qu’il soit sage de vous moquer de tout ce que je peux vous demander, alors qu’une femme a été assassinée ?

 

Echec.

 

–        Votre opinion ne m’intéresse pas. Je fais ce que bon semble au moment où je le veux. Et si vous me menacez de je ne sais quel acte procédural, libre à vous de le faire. Libre à moi aussi de faire appel à quelques-uns de mes amis pour vous amener à un peu de modération.

 

Intéressantes, ces menaces latentes ! Elles ne gênaient pas le premier assistant de Thomas Roque. Au contraire, cette nécessité de faire appel à des tiers pouvaient laisser croire que Amédée Furisot se sentait moins à l’aise qu’il ne voulait le laisser croire. Briac pressentait qu’il reprenait le contrôle de l’interrogatoire. Il devait maintenant agir en douceur pour comprendre d’où pouvaient venir les réticences de son interlocuteur.

 

–        Docteur Furisot, mon intention n’est pas de vous nuire. Je fais simplement mon devoir. Notre rôle est de trouver la personne qui a jugé utile d’assassiner sans ménagement une femme d’un juge à la porte d’une église. Vous devez dès lors comprendre que toutes les informations concernant la victime nous intéressent au plus haut point. Il n’est pas question d’envisager que les médecins se réfugient dans ce cas à l’abri derrière le secret médical ou commettent un acte d’insubordination. Personne n’admettra cela. J’ose donc vous poser une dernière fois cette question naïve, qui n’est pas destinée à vous troubler, mais simplement à compléter des renseignements déjà obtenus.

 

–        Je comprends votre souci. Je le respecte. Mais je n’entends pas violer un secret médical dans l’hypothèse où cela ne serait pas nécessaire. Je crois donc avoir le droit de connaître vos sources de renseignements avant de répondre à d’autres questions. Dans le cas contraire, je ferai appel à mon avocat.

 

Briac Renaud comprenait de moins en moins l’attitude du Docteur Furisot. Il songeait donc à repartir et de laisser le soin à son patron de définir la stratégie à adopter pour obtenir le témoignage sincère et vrai de cet oncologue. Pourtant, dans le même temps, Briac estimait qu’il n’avait pas à se réfugier derrière sa hiérarchie. Il avait confiance en lui-même, en son instinct et ne voulait pas que l’enquête s’enlise à l’excès. Briac décida donc de lui donner en pâture certains renseignements dont il disposait.

 

–        Je n’ai pas pour habitude, Docteur, de me plier aux règles que me pose un témoin. Toutefois, je veux aussi vous prouver que nous savons, dans la police, ne pas être têtus lorsque nous estimons que le jeu en vaut la chandelle. Je vais donc simplement vous montrer une copie d’une lettre manuscrite en possession de notre Brigade.

 

Briac Renaud remit alors au Docteur Amédée Furisot la lettre que le Docteur Edouard de Saint-Georges avait rédigée à l’intention de Florence Olivier.

 

Le professeur y jeta un rapide coup d’œil, puis, regardant ensuite le policier droit dans les yeux, déchira la lettre dans un geste froid et volontairement lent.

 

–        Nous n’avons plus rien à nous dire. Adieu, Monsieur !

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.