L’AMOUR DU MOBILE (23/36)

premiere-76Chapitre XXIII

 

La cure compromise

 

 

Georges Simenon, La première enquête de Maigret

 

« Alors elle lui apporta ses pantoufles

et prépara du café fort. ».

 

François Romain Germont accueillit son visiteur avec le sourire. En fait, il devait aimer recevoir des inconnus. Il connaissait tous les gens du village, leurs petits soucis, leurs défauts, leurs mesquineries, leurs envies, leurs fautes, parfois même leurs péchés et leurs vices. Mais, ce qu’il aimait par dessus tout, devaient être ces surprises liées aux visites impromptues de ceux qui n’auraient jamais dû pénétrer à l’intérieur du bâtiment de la cure. Thomas Roque faisait partie de ces hommes qui n’avaient pas peur de l’imprévu. Dire que le curé sympathisa avec le policier serait travestir la réalité. Mais, un tiers impartial eût pressenti que ces deux personnes auraient pu devenir les meilleurs amis du monde. Il y a de ces rencontres qui changent une vie. Il y en a d’autres qui auraient pu changer une vie. Il y a les regrets. Il y a les remords. Cette rencontre née du hasard de la vie appartiendra à ce lieu vide d’où l’on ne sait pas ce qui aurait pu advenir si les choses avaient été comprises différemment. Thomas Roque ne rencontra plus jamais François Germont Romain. Briac, qui était un fin limier dont la connaissance de la nature humaine était bien plus étendue que celle de ces psychologues qui prétendent lire le psychisme des autres par ce genre de tests qui font sourire jusqu’aux enfants qui fréquentent les classes enfantines, dira plus tard que Thomas fut un autre homme dès ce jour-là. Avait-il raison ? Avait-il tort ? La seule certitude est qu’avant de parler à ce curé de Condrieu Thomas Roque croyait pouvoir faire une distinction entre la vérité et le mensonge. Dès ce jour, il ne sut plus ce qui était vrai, il ne sut plus ce qui était faux. Il devint semblable à un petit garçon qui croyait l’instant d’avant à la virginité de sa mère et qui la surprendrait dans le lit d’un homme de passage. La vie était vraiment étrange.

 

–        Bonjour, Monsieur le Curé, je m’appelle Thomas Roque. Je suis le chef de la Brigade criminelle de la région lyonnaise. J’aimerais m’entretenir avec vous au sujet de la mort de Madame Florence Olivier.

 

–        Je pensais effectivement que j’aurais à nouveau de la visite. Mais, dois-je vous dire, je ne pensais pas que ce second interrogatoire interviendrait si vite. Je crois déjà avoir parlé à votre collègue. Il était charmant d’ailleurs.

 

–        Effectivement, Monsieur Lopez est un homme agréable. Il a d’ailleurs rédigé un rapport fort précis en relation avec sa première visite.

 

–        Je crois avoir répondu à toutes les questions de votre inspecteur.

 

 

–        Certes oui. Mais avez-vous tout dit ?

 

–        Je n’ai pas tout dit, puisque j’ai expliqué à votre collaborateur que je ne vous dirai rien quant au sujet de la dernière confession que m’a fait Florence Olivier. Donc, il est évident que je ne vous ai pas tout dit.

 

Thomas sourit au prêtre. François Romain Germont était un homme cultivé qui savait utiliser les mots dans le sens qui lui paraissait correspondre à son ministère. Ce curé avait le souci de la précision dans le langage.

 

–        Vous n’avez en effet pas à violer le secret de la confession. Cette faculté de conserver le secret sur les matières de la confession est intimement liée en effet à l’exercice de votre ministère. J’ai toutefois le sentiment que cette exigence du secret est liée aux moments mêmes de la confession et non pas aux propos que vous auriez entendus en dehors de la confession. Est-ce exact ?

 

Le prêtre ne devait pas être dupe du sens du propos. A son tour, il sourit à Thomas.

 

–        En effet, je ne crois pas que le droit canon m’interdise de m’exprimer sur les informations que j’ai recueillies en dehors de l’exercice de mon ministère. J’ai en revanche le droit de ne pas répondre à vos questions à l’exemple de n’importe quel citoyen. Est-ce exact ?

 

–        Effectivement, je dois vous considérer comme un citoyen ordinaire en dehors de votre fonction de curé. Cela signifie-t-il que vous ne voulez pas répondre à mes questions ?

 

–        Non pas du tout ! Vous me paraissez tout à fait digne de respect. Je ne crois donc pas que les propos que je serai amené à vous tenir puissent être utilisés de manière inamicale. Je répondrai donc à vos questions. Je crois pouvoir avoir confiance en vous. Est-ce aussi le cas pour vous ?

 

Thomas fut surpris de cette interrogation faite en la forme naïve, mais qui avait pour but d’établir une vraie connivence entre les deux personnes.

 

–        Je dois avouer, je devrais dire confesser, qu’avant de vous rencontrer, j’avais des idées un peu sombres vous concernant. Pourquoi, me disais-je, un curé ne pourrait-il pas être un meurtrier ?

 

François Romain Germont éclata d’un rire franc et sincère.

 

–        Tiens donc, je n’avais pas imaginé la chose sous cet aspect. Je ne dois pas avoir l’habitude de fréquenter des policiers. Ainsi donc, vous me soupçonniez avant de me rencontrer ? Vous commencez à m’intéresser vivement, Monsieur Roque.

 

–        Soupçonner ? Le mot est un peu extrême s’agissant d’un ecclésiastique. Mais je dois dire que tant de questions ont surgi dans ma petite cervelle que je ne sais plus si le mot soupçon est excessif. Non, je dois être plus affirmatif, puisque nous nous sommes promis la vérité. Oui, Monsieur le Curé, vous auriez pu être un coupable indigne.

 

–        Je vois à votre air Monsieur Roque que vous êtes sérieux. Dites-moi donc quelle est l’origine de cette suspicion qui m’attriste tout de même un peu !

 

–        J’étais venu ici pour poser des questions et me voilà dans la situation de l’inspecteur de police interrogé par le suspect. La situation est cocasse ! Heureusement que nous sommes seuls. Ma réputation ne devrait pas trop en souffrir.

 

–        C’est vrai, je vous pose des questions. Mais il faut que vous reconnaissiez que je suis autorisé à m’inquiéter un peu de vos anciennes pensées. Je suis heureux que vous ayez changé d’opinion à mon sujet. Mais la curiosité est le propre de tout homme, fut-il curé !

 

–        Monsieur le Curé, je pense que votre curiosité sera satisfaite au terme de cet interrogatoire informel. Je suis même d’avis que votre intelligence sera à même bientôt de comprendre la source de mes craintes passées. J’ai en effet imaginé parfois devoir arrêter un membre du clergé de ce diocèse. Ma première question est en fait toute simple. Qu’avez-vous fait dans les heures qui ont précédé la mort de Florence Olivier ?

 

–        La réponse est encore plus simple. J’étais en ville avec Madame Olivier. Nous étions à Lyon.

 

Thomas savait que la réponse était correcte. Mais il ne savait pas encore pourquoi le curé retenait des informations qui lui paraissaient décisives, soit l’achat du mobile et le fait que tous deux étaient accompagnés. Thomas décida de changer de registre. Il reviendrait naturellement sur la présence de Lauane. Mais il voulait peut-être éviter d’aborder ce sujet qui l’inquiétait un peu.

 

–        Dites-moi donc comment vous avez connu Madame Florence Olivier ?

 

–        C’est un très bon souvenir. Oui, un très bon souvenir. Nous autres curés avons très peu de loisirs, très peu de vacances. Lors de nos congés, nous sommes souvent accueillis à titre de visiteurs par d’autres prêtres. Nous avons peu l’occasion de nous reposer vraiment. Il y a quelques années, je me suis senti assez faible. Un début de dépression peut-être. J’ai décidé de refuser toutes invitations de mes collègues. Je devais aller en Belgique dans un petit village de la Meuse. J’ai renoncé à ce déplacement. Je me suis rendu seul à Djerba, en Tunisie. Je voulais du vrai repos en solitaire, vraiment tout seul avec moi-même, seul dans la foule, et non pas seul dans un monastère comme un ermite. J’ai passé deux merveilleuses semaines en Tunisie. Et j’ai mangé la plupart de mes repas en tête à tête avec Madame Florence Olivier. Aux yeux des autres, nous avons peut-être même pu apparaître comme un couple ordinaire ou comme un couple d’amants. Je vois déjà votre prochaine question. Ai-je eu des relations sexuelles avec elle ? La réponse est non ! Madame Olivier avait elle-même besoin d’une sorte de retraite similaire. Oui, nous étions un peu dans la même situation psychique. Des facteurs inconscients ont dû nous rapprocher. C’est ainsi que j’ai appris à la connaître de manière intime. Je veux dire, j’ai connu ses pensées, ses difficultés de femme et d’épouse, j’ai connu sa personne. Vous dire que je l’ai appréciée ne vous surprendra pas. Je dois même avouer que si je n’avais pas été prêtre, nous aurions pu nous aimer charnellement. Cette femme avait beaucoup de qualités. Elle avait aussi, rassurez-vous, des défauts. Mais aujourd’hui je veux me rappeler simplement ses qualités. Je la respectais beaucoup. Sa mort incompréhensible m’a touché au plus profond de mon être. Je pourrais vous parler de cette femme en vous contant d’autres détails. Je ne crois pourtant pas qu’il soit nécessaire que je fasse étalage de mes connaissances. Vos préoccupations doivent être ailleurs. N’est-ce pas ?

 

–        Oui, effectivement. Vous paraissez avoir très bien connu la victime. Quelqu’un la connaissait-il mieux que vous-même ?

 

Le curé de Condrieu hésita à répondre. Il parut étonné par la question. Il mordilla imperceptiblement sa lèvre inférieure avec ses dents. Ce geste que remarqua Thomas semblait indiquer que la réponse ne serait pas insignifiante. Le religieux tenta dans un premier temps d’éluder la question que venait de lui poser Thomas.

 

–        Que dire ! Il est difficile de savoir si l’on se connaît soi-même. Alors, je ne saurais vous dire si Florence Olivier a été mieux ou moins connue par un autre. Je n’ai jamais pensé lui poser la question sous cette forme. Mais je sais déjà que vous allez me demander si elle avait un autre confident, n’est-ce pas Monsieur Roque ?

 

–        Vous lisez dans mes pensées, Monsieur le Curé. Avait-elle un autre confident ?

 

–        Je ne sais pas. Mais elle avait une confidente, jeune, jolie, vive d’esprit, une sorte de jeune femme que je voudrais avoir pour épouse si je n’étais déjà à un âge trop avancé.

 

Thomas connaissait la réponse. Il aurait pu prononcer le prénom et le nom de Lauane. Il préféra ne rien dire. Il préféra attendre. Il fixa le prêtre dans les yeux. Il le regarda avec intensité. Peut-être espérait-il se tromper ! A ce moment-là, rien ni personne n’auraient pu lui imposer de poser à haute voix la question. Non ! Il se contentait de fixer toujours François Romain Germont droit dans les yeux. Que pouvait bien penser le curé de Condrieu à ce moment-là ? L’instant n’était pas banal. Qu’allait dire l’homme qui lui faisait face ?

 

–        Elle s’appelle Lauane.

 

Thomas ne fit pas un geste. Peut-être fit-il simplement semblant de regarder au-delà de la personne du curé Germont. Peut-être fixa-t-il la bibliothèque qui servait de décor aux paroles et aux silences échangés ! Il eut alors l’idée de demander d’où venait ce curieux surnom.

 

–        Lauane ne me semble être ni un prénom, ni un nom de famille. S’agit-il d’un surnom ?

 

–        La jeune dame, Monsieur Roque, est une fille de bonne famille. Elle habite à Lyon

 

–        Si vous me donnez ses coordonnées, je trouverai avec aisance dans l’annuaire ou auprès des services administratifs compétents son adresse. Mais dites-moi, je suis curieux, d’où vient donc ce surnom ?

 

–        C’est tout simple. Elle est la marraine de deux jeunes filles. La première s’appelle Laura et la seconde Anne-Sophie. En jouant avec elles, elle a, un soir d’été, procédé à une contraction des deux prénoms. Voilà, c’est tout !

 

 

Thomas était heureux de connaître la source du mot. Mais il devait poursuivre ses investigations. Il devait revenir à la question essentielle.

 

–        Donc, vous étiez quelques heures avant la mort de Florence Olivier en ville de Lyon. Que faisiez-vous donc là-bas ?

 

–        J’accompagnais Florence Olivier. Elle avait des achats à faire, rien de bien particulier.

 

–        Qui vous accompagnait ?

 

La question qu’il redoutait de poser venait de l’être. Il pouvait maintenant intérieurement respirer. Il avait fait son travail de policier responsable. Il ne voulait même pas entendre la réponse. Ce que pouvait penser ou dire le curé de Condrieu l’indifférait. Pourtant, il fut surpris de la réponse.

 

–        Voyez-vous, Monsieur Roque, nous n’étions pas seuls à Lyon. Mais je ne sais si je dois ou même si j’ai envie de répondre à votre question. Vous savez, je comprends les raisons qui vous ont poussé à me considérer comme un suspect. Mais je n’aimerais pas que vous pensiez que cette autre personne puisse être suspectée comme vous l’avez fait avec moi. Cela serait incorrect.

 

Oui, pensait Thomas, cela serait vraiment incorrect de songer que Lauane eût pu participer à l’assassinat de la femme du juge Olivier. Non, cela n’était tout simplement pas possible. Cela était inimaginable. Mais son travail consistait à envisager toutes les hypothèses, même les plus improbables.

 

–        Je pense que c’est à moi de juger de ce qui est correct et de ce qui ne l’est pas en matière de crime. Je crois avoir un peu plus d’expérience que vous-même dans ce domaine particulier.

 

–        Vous avez plus d’expérience que moi. Mais je crois connaître mieux que vous la personne qui nous accompagnait.

 

–        Etes-vous sûr d’avoir raison, Monsieur le Curé ?

 

Cette remarque sous forme de question interloqua François Romain Germont. Il ne pouvait pas la comprendre. Thomas reprit l’avantage.

 

–        Me répondriez-vous si je vous proposais l’un ou l’autre nom ?

 

–        Je ne pense pas que vous puissiez le découvrir de cette manière.

 

–        Savez-vous, Monsieur le Curé, que j’appréhendais cette visite ! Oui, je l’appréhendais vraiment, simplement parce que je ne voulais pas savoir avec qui vous étiez à Lyon. Et pourtant, je le savais. Il s’agit de Marika Vignot. N’est-ce pas Monsieur le Curé ?

 

 

Cette fois, ce fut le curé qui garda le silence. La scène était inversée. François Romain Germont savait que Thomas Roque continuerait à parler. Il n’eut pas attendre très longtemps.

 

–        Le hasard de la vie a permis à mon assistant de découvrir que vous étiez allés tous les trois avant le décès de Madame Olivier acheter un téléphone mobile dans le centre de Lyon. Nous avons su alors qu’il s’agissait de la dénommée Lauane. Et vous vous demandez maintenant en quoi j’appréhendais d’affirmer cela ? C’est très simple. J’aime Lauane et je ne veux pas envisager qu’elle pourrait être mêlée à tout cela. Je l’aime depuis à peine une semaine et je sens que tout peut basculer. Alors vous avoir parlé m’a apaisé. Vous ne croyez pas à l’impossible que j’imaginais. Moi, je veux vous croire.

 

Le curé regarda Thomas droit dans les yeux. Il le fixa comme il avait été fixé. Il le regarda et dit simplement :

 

–        Vous savez Monsieur Roque, la nature humaine est imprévisible. Tout est possible. Absolument tout.

 

Thomas quitta la cure de Condrieu avec une boule d’angoisse au milieu de la poitrine. Ce curé était peut-être un redoutable connaisseur des âmes humaines. Peut-être connaissait-il mieux que personne l’âme de Lauane ?

 

Thomas Roque avait les mains moites lorsqu’il revint vers Lyon. Il écouta Nougaro à la radio. Mais une angoisse infinie le poursuivait.

 

 

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.