L’AMOUR DU MOBILE (22/36)

51cuunjw7nLChapitre XXII

 

Le conseiller du préfet

 

 

 

Gérard de Villiers, Magie noire à New York

 

« La verte campagne de l’Etat de New York

lui semblait tout à coup sinistre. »

 

En ce matin ensoleillé, la veille d’une fin de semaine de février, le conseiller du préfet est en soucis. Il sort de la douche sans avoir pu se laver les cheveux. Il ne comprend pas le motif de l’absence de shampoing. Il est déjà de mauvaise humeur. Il prend sa brosse à dents. Il ne sait pas la quantité de crème dentifrice qu’il doit utiliser pour que sa canine supérieure gauche ne le fasse plus souffrir. Devant le miroir, le choix du costume et des accessoires angoisse l’homme qui sera bientôt père. Aujourd’hui il n’aime ni les rayures, ni les petits pois bleus ou blancs, ni les motifs d’enfants. Il commet son premier acte de révolté. Il sortira dépenaillé. Il ne portera pas de cravate en cette funeste journée de fin hivernale.

 

Il prend les clefs de sa voiture dans la poche gauche de sa veste marine. Il ouvre la porte de son véhicule de fonction, une Citroën DS dont la tôle blanche d’origine est couverte d’une terre sèche, ocre et noire à la fois. Il s’aperçoit soudain qu’il n’a pas embrassé la future mère de l’enfant. Il revient sur ses pas. Il pose délicatement un baiser tendre dans le cou de sa femme, lui sourit sans la voir et repart d’un pas faussement alerte vers sa destinée du moment. Le conseiller du gouvernant est toujours de mauvaise humeur.

 

Devant le palais de la préfecture, qui abrite aussi les locaux de la chambre de commerce, il ressent une douleur vive à sa canine. Il jure – son juron favori ! -, non pas à cause du dentifrice qui n’a pas ôté la carie, mais parce que sa place de parking réservée n’est pas libre. Il se rebelle et gare sa voiture à la place de celle de son supérieur hiérarchique. Il pense déjà que l’ascenseur sera en réparation, qu’il devra monter sans joie les soixante-dix-sept marches d’escaliers qui le conduiront à son bureau en bois d’acajou.

 

Au moment de poser son chapeau en laine de mouton sur le valet muet, il voit un message de son patron, le préfet Oscar Moulinot. Le mot dit l’absence de son supérieur et la cause imaginaire, un déplacement urgent à Bruxelles pour tenter de sauver une cause perdue. Jérôme Frachet, dans ses habits anthracite de conseiller, soupire. Il devra une fois encore prendre tout seul des décisions désagréables. La ligne téléphonique interne ne fonctionne pas. De rage, il fonce dans le bureau voisin et ne voit que le vide. Sa furie se transforme en un rire sarcastique lorsqu’il comprend, dans un éclair d’intelligence, que Katarina a rejoint en Belgique l’homme dont la place de parc était libre.

 

 

Sa table de travail est couverte de lettres classées avec soin. Le courrier du jour n’a même pas été ouvert. Jérôme Frachet est indécis. Que doit-il faire ? Choisir au hasard un ancien dossier, répondre à une écriture incompréhensible ou ouvrir avec maladresse l’une des trois enveloppes au contenu improbable. Au terme d’une intense réflexion et après la lecture du journal officiel, le conseiller du gouvernant veut être responsable de ses actes. Il saisit son coupe-papier en ivoire et déchire d’un geste lent les languettes des trois enveloppes.

 

Avant de lire la première lettre, Jérôme Frachet songe au jour de ses sept ans où son père lui avait acheté un tigre en peluche. Il avait ouvert le paquet entouré d’un ruban rose et vert. A la vue de l’animal féroce, il avait, d’un cri strident, simulé une terreur réelle. Personne ne l’avait cru lorsqu’il avait dit avoir crié pour plaisanter. Un sourire lui revint devant ce souvenir du passé. Il ne lit même pas la requête qu’il avait devant lui. Il appose son sceau « demande acceptée » et pose le premier écrit dans la corbeille des affaires liquidées.

 

Il sent alors une sourde douleur à sa canine. Il tente de la calmer en passant le coin de sa langue à l’endroit d’où avait surgi le mal sournois. Il pense à son dentiste qu’il hait lorsque, avant d’endormir sa mâchoire, il le pique en se moquant de sa sensibilité. Ce faux docteur à la blouse blanche n’est pas son ami. Jérôme Frachet ne lit pas le deuxième document. Il inscrit simplement au dos de l’écrit un « refusé » impératif et tranchant.

 

La troisième lettre l’intrigue. Elle est sale, d’une écriture grossière, à l’encre noire, parsemée de tâches de gras et de sauce tomate. Il ne sait pas pourquoi il se moque de lui-même. Il songe à ce jour d’octobre où il avait rencontré Corinne et avait jeté une piécette d’argent à l’intérieur d’un puits dans un petit village de la Creuse. Avant de jeter cette pièce de dix francs, il avait, l’espace d’une seconde, voulu émettre le vœu d’avoir une petite fille. Au dernier moment, un autre désir vrai avait surgi dans son esprit. Il jeta cette unique piécette et sourit à celle qui l’accompagnait. Que pensa-t-elle à cet instant ? Le saura-t-il jamais ! Jérôme Frachet lit alors la dernière ligne de la troisième lettre qu’il tient entre ses mains au moment où lui revient cet instant de bonheur passé. Le rédacteur souhaite simplement un don. Il a joint un bulletin de versement en faveur des enfants atteints de leucémie et qui ne peuvent plus manger d’abricots. Il soupire, prend son chapeau et se rend au bureau de poste. Il décide d’offrir de sa poche un montant de soixante-dix-sept francs. Lorsqu’il s’avance devant le guichet, il regarde une fois encore la lettre maculée qu’il tient dans sa main gauche. Il sursaute. Il n’avait pas vu la signature. C’est celle d’un ancien ami, devenu clochard et écrivain, qu’il avait perdu de vue et dont le prénom et le nom devant ses yeux lui rappellent une lourde défaite lors d’un match de rugby. Il décide alors de transformer les francs suisses de son compte au noir en francs français de son compte ordinaire. Il sait que son ami de jadis ne lui tiendra pas rigueur de cette aumône riante. Jérôme Frachet pleure. La victoire, pense-t-il, eût pu être belle. L’arbitre avait choisi ce jour-là l’autre camp.

 

Jérôme Frachet revient à son bureau et se met à rêver. Il mangera seul à midi un tartare qu’il ne finira pas. La terrasse sera remplie de monde. Il plaisantera avec la servante et se perdra dans ses songes.

 

 

L’après-midi s’annonce belle. Il se promènera dans les rues de la vieille ville. Il entrera dans une librairie. Il ne choisira pas de livre. Il imaginera seulement un prénom pour sa petite fille, celui de sa sœur Cora ou celui de sa mère Renate. Il pense que le prénom de son épouse est proche de celui de sa sœur. Il ira ensuite visiter l’amphithéâtre. Il créera une nouvelle scène du haut de l’arène et dans le silence il inventera une histoire pour Katarina et son amant. Le conseiller du préfet devient insouciant.

 

Le lendemain, un samedi matin, il reviendra au bureau, avec un léger sentiment de culpabilité pour l’après-midi de libre qu’il s’était octroyée. Il verra alors seulement le texte à la une du Progrès signé Tristan d’Angelo. Il sut alors que la liberté qu’il avait prise avait été bonne pour lui. Les affaires du préfet ne pouvaient concerner un subalterne de conseiller. Il se contenta de rédiger un bref communiqué de presse qu’il mit sur le cartable du bureau de son patron. Ce texte avait la teneur suivante :

 

 

La Préfecture prend connaissance avec surprise des informations confidentielles parues dans Le Progrès en relation avec les enquêtes menées par la Brigade criminelle de Lyon sous la direction compétente de Thomas Roque. Le rôle du Préfet n’a jamais été de s’immiscer dans les investigations de la police criminelle. Faire croire aux citoyens de ce pays que notre police n’est pas indépendante est un acte qui ne discrédite que son auteur. Le Préfet appuie par avance les actes de la Brigade criminelle dont la responsabilité incombe à Monsieur Thomas Roque. Celui-ci a la pleine et entière confiance des autorités. Les hommes de ce pays doivent aussi savoir que tous les justiciables doivent être traités sur un pied d’égalité. Il ne saurait être question de privilégier une caste aux dépens d’un autre groupe social. La volonté du Préfet est que la presse de ce pays remplisse son rôle et ne cherche pas à donner des leçons à ceux qui doivent assumer de difficiles responsabilités. De plus, le devoir de la presse est de contribuer à la recherche de la vérité et non pas de cacher des informations qui devraient être transmises à la Brigade criminelle.

 

Revenu de Bruxelles, le Préfet Moulinot demandera à Katarina s’il lui apparaissait opportun d’adresser un tel communiqué de presse. La secrétaire, aux pommettes saillantes, au front dégarni et aux yeux noisettes, fera semblant de réfléchir, emmènera son patron dans son bureau, lui dégrafera sa cravate de marque et lui dira en le regardant dans les yeux :

 

–        Mon cher petit loup, que veux-tu que je te dise ? Jérôme Frachet écrit mieux que moi et pense plus que toi. Mais faire confiance à un subordonné, c’est déjà ne plus vouloir être son supérieur. Donc, classe ce texte, informe ton subordonné de la qualité de son écrit et ne fais plus aucune déclaration sur cette affaire. Voilà mon opinion !

 

Oscar Moulinot était finalement un pleutre, un poltron et un amant sans consistance. Il approuva le propos de son amante du moment, la remercia d’un sot sourire et se dit à lui-même qu’il était bien plus malin que tous les autres. Oscar Moulinot tint sa promesse et refusa dès ce jour de parler à la presse. L’avenir lui donnera raison.

 

La carrière inutile d’Oscar Moulinot ne pâtit jamais de son choix intelligent et bien pesé.

 

 

Oscar Moulinot n’était ni un homme de bien, ni un homme de mal. Il était insignifiant, incohérent, futile et mesquin. C’était un brillant politique, un funambule adepte des suffrages, une sorte d’artiste de la chose publique. Il souriait à la boulangère, savait boire un verre de blanc avec les employés de la Préfecture, était toujours peigné de près, riait aux plaisanteries qu’il ne comprenait pas, participait à quelques assemblées associatives et fréquentait sans assiduité les salons qui voulaient bien l’accueillir. Oscar Moulinot était un idiot, mais il ne le savait.

 

Jérôme Frachet le savait et en profitait. Il irait samedi prochain avec son épouse aux frais de l’Etat à Djerba en Tunisie. Il y accompagnerait le Préfet, son épouse et Katarina dont la présence avait été exigée par lui-même dans le seul but de plaire à ce Préfet d’une bonhomie parfaite.

 

Si l’on avait songé à demander un mois plus tard à ce magistrat inerte, donc sans opinion, s’il connaissait Thomas Roque, la réponse eût été immédiate :

 

  • Thomas Roque ? Ah oui, celui que l’on a décrit comme une sorte de tomahawk !

 

Et tout le monde ferait semblant de rire de bon cœur à ce mot d’esprit volé émanant d’un homme respectable, fin et d’une vraie noblesse.

 

Oscar Moulinot avait bien mérité de devenir un homme heureux. De plus, il avait un confesseur compréhensif qui s’appelait François Romain Germont.

 

 

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.