L’AMOUR DU MOBILE (21/36)

coplan-se-mefie-344125-250-400Chapitre XXI

 

Un parfum de scandale

 

 

Paul Kenny, Coplan se méfie

 

« Coplan, songeur, acquiesça en silence.

 Sécurité d’abord, mais la diplomatie a ses exigences.. »

 

Après avoir parlé pendant plus d’une heure avec Thomas Roque, qui avait accepté de se déplacer au siège de la rédaction, Tristan d’Angelo avait appelé tous ceux qui le craignaient, même si parfois l’amitié cachait les règles non dites de la compétition, du chacun pour soi et des jalousies réciproques. Maître Pascal Reneval, en grand professionnel de l’information et de la communication, avait été à la hauteur de l’événement, c’est-à-dire plein de finesses, de sous-entendus et de menaces voilées. Il avait été à la fois démagogue, artiste du barreau et soucieux de la préservation de son image. Oscar Moulinot avait dû résister avant d’accepter de parler au journaliste. Thomas Roque avait mis l’accent sur les nécessités qui découlaient de l’enquête et de la recherche de la vérité. Le Président du Tribunal, Pierre Deffirat, avait dû bégayer et jurer à l’intérieur de sa barbe. Le greffier Dubos avait gardé le silence. Le juge Olivier avait dit une fois encore l’incompétence des institutions à trouver le coupable. Il ne croyait qu’aux vertus d’un individu. Et Tristan d’Angelo, à son habitude, avait été un maître dans l’art de faire prendre la sauce. Le sous-titre de l’article, en forme d’interrogation, en disait long sur la qualité du persiflage : « Le Palais de justice est-il devenu une passoire ? La police est-elle devenue un instrument du pouvoir ? Le Préfet défend-il des intérêts privés ? »

 

Thomas, qui n’avait pas dormi de la nuit dans la crainte de l’écrit de Tristan d’Angelo qu’il avait tenté de charmer, relut le commentaire principal.

 

Le Progrès est un journal qui dit la vérité. N’en déplaise à ceux qui voudraient en faire un instrument du pouvoir de quelques-uns au détriment de celui de tous. L’assassinat de Florence Olivier débouche aujourd’hui sur des questions sans réponse. L’arme du crime paraît avoir été dérobée à l’intérieur même du Palais de justice et être celle qui a tué Pierre Perrot. Thomas Roque, le nouveau chef de la Brigade criminelle, tente avec maladresse de percer les intentions des uns et des autres et se retrouve sous les feux de la rampe, presque sans le vouloir. Le Préfet donne des ordres au policier alors même qu’il ne connaît rien de l’évolution de l’enquête. Me Reneval, pris à partie par la Brigade criminelle, accepte de parler aux enquêteurs, mais y est interdit par un acte du Préfet. Le policier décrit le Préfet comme un incapable ayant largement franchi les limites de sa compétence. Les deux victimes sont elles ignorées par les uns et les autres. Et l’arme du second crime paraît avoir été celle du premier. Et personne n’a osé poser la question suivante : quels étaient donc les liens qui unissaient Pierre Perrot et Florence Olivier ? Notre enquête a permis d’établir que Pierre Perrot faisait chanter Florence Olivier. Comment ? Nous le savons, mais pensons qu’il est de bon ton aujourd’hui de taire ce que nous pouvons prouver. Le silence a parfois des vertus pour ceux qui savent l’apprécier en leur for intérieur. S’il devait apparaître dans le cours de l’enquête que notre propre recherche peut contribuer à l’éclatement de la justice, nous le dirons. Dans le cas contraire, nous saurons persévérer dans le silence. Le Progrès est un journal de vérité. Il n’est pas un journal de médisances et de calomnies. Il ne sera jamais un journal à la solde du pouvoir. Il restera subversif et conservateur. Telle est sa philosophie, à la fois commerciale et éthique.

 

Le journaliste affirmait donc dans son article que Pierre Perrot faisait chanter Florence Olivier. Que voilà une énormité ? Le rédacteur en chef se lançait-il dans un exercice de style ou voulait-il seulement enflammer les ventes du quotidien qu’il dirigeait ? Etait-il de connivence avec un tiers pour avoir osé publier ce commentaire informatif à parfum de scandale ? Tout s’embrouillait une nouvelle fois dans la tête de Thomas Roque. Au moment même où il tentait désespérément de comprendre les dessous d’une affaire qui lui échappait, Thomas reçut un appel téléphonique. C’était Lauane.

 

–        Bonjour Thomas. Je voulais simplement te dire que j’ai passé une merveilleuse soirée il y a deux jours. J’étais aux anges. Alors je voulais te dire merci. Voilà, c’est tout. Je ne veux pas t’importuner davantage, je vais te laisser à ton travail

 

Comment cette fille pouvait-elle penser l’importuner ? En lui-même Thomas sourit. Il aurait voulu lui dire que demain était un autre jour, qu’il aurait aussi aimé manger avec elle un simple plat de pâtes italiennes ou un plateau d’huîtres arrosées de citron. Il aurait pu peut-être encore plus simplement lui dire qu’il l’aimait. Il préféra faire le bougon.

 

–        Ma journée a commencé de manière exécrable. As-tu lu le journal ?

 

–        Non. Que se passe-t-il ?

 

–        Tu es la dernière personne à qui j’aurais envie de confier mes états d’âme à ce sujet. Je suis abattu par la difficulté de la tâche, comme si je sentais que je ne parviendrai jamais à trouver la solution, ou plutôt comme si j’allais être la victime de ce qui se trame autour de moi sans que je puisse même me défendre. J’ai tant voulu être chef de la Brigade criminelle. Maintenant, je le suis et je me dis que j’ai été complètement fou d’avoir eu un tel objectif. Oui, voilà le fond de ma pensée. J’ai été complètement inconscient d’avoir voulu cette fonction, d’avoir tout tenté pour que l’on m’accorde une vraie confiance. Et je suis maintenant devant une tâche qui me dépasse. Je suis à la fois désabusé et triste. Et en plus je me sens incompétent. Je dis le contraire, je fais semblant de prouver le contraire, mais au fond de moi je suis abattu et je me sens l’homme à abattre avant même d’avoir pu restructurer la Brigade, d’avoir pu comprendre les mécanismes politiques qui ont accepté que je sois désigné à ce poste, d’avoir pu même faire aboutir ma première enquête. Tu vois Lauane, le seul point positif de tout cela, c’est de t’avoir connue. C’est aussi con que cela.

 

–        C’est déjà pas mal, non ?

 

–        Ouaip ! Si tu le dis ! Moi je pense que c’est mieux que cela ! Bon, je te laisse aussi à tes activités. Je vais simplement poursuivre mon chemin quotidien et voir où tout cela va me mener. Pense à moi, je serais peut-être moins passif et plus enclin à déceler les failles que je dois trouver chez les autres. Au revoir, ma chère, je t’embrasse.

 

–        Au revoir Thomas. A bientôt, j’espère.

 

–        Sait-on jamais dans la vie !

 

Cet appel eut pour effet de réconforter Thomas. Celui-ci décida de prendre des décisions. Il convoqua tout d’abord toute son équipe rapprochée, Briac, Francisco et Véronique. Il avait pleine confiance en eux. Il était au moins sûr de cela. Ces trois étaient à ses côtés dans les bons et dans les mauvais coups. Voilà déjà, se disait-il, une sorte de réussite qui ne dépendait certes pas de lui, mais qui lui donnait chaud au cœur. Briac entra le premier, fumant un petit cigarillo. Francisco le suivit quelques secondes plus tard. Il mâchouillait un bonbon qui sentait le réglisse. Véronique, qui avait dû distribuer le courrier du jour, arriva à peine cinq minutes plus tard. Elle lança un bonjour chaleureux et franc.

 

Thomas fit un résumé de la conversation orageuse qu’il eut avec Oscar Moulinot. Il rendit compte de sa visite chez Tristan d’Angelo. Il ne dit rien en revanche à ses collaborateurs sur la soirée passée avec Marika Vignot. Il pensait que cela relevait de sa vie privée. Les liens que pouvait avoir Lauane avec la mort de Florence Olivier lui paraissaient dénués d’importance en ce moment où le journal principal de la région avait choisi la voie de l’information tronquée. Il voulait d’abord résoudre les problèmes de communication externe avant de reprendre le fil de l’enquête. D’un autre côté, il avait le pressentiment maintenant que la victime n’était pas une personne si altruiste et parfaite que le laissait entendre sa vie religieuse si mêlée aux œuvres caritatives. Il avait envie que l’on enquête sur la victime, sur sa fortune, sur son train de vie, sur ses amis, sur sa santé, sur tout ce qui pouvait servir de prétexte ultérieur à un meurtre pour un tiers à l’esprit vengeur.

 

–        Il est difficile à ce stade de l’enquête de faire le point. Nous naviguons à vue. Je pense qu’il serait bon de se rendre à la rédaction du Progrès et de tenter de savoir si d’Angelo prêche le faux pour découvrir le vrai ou s’il est vraiment en possession d’informations de première main que nous n’aurions pas encore. Briac, je propose que vous vous chargiez immédiatement de cela.

 

–        Vous savez, patron, ce sera difficile de lui faire sortir les vers du nez. D’Angelo est un vrai tordu. Il ne me dira que ce qui pourra lui servir. Pour le reste, il sera une tombe. A moins que je ne puisse le menacer vraiment d’une sorte de tracas qu’il n’avait pas imaginé. Je vais tenter l’impossible.

 

Thomas approuva sans dire un mot. Il savait qu’il confiait une mission bien difficile à Briac. Mais qui d’autre pouvait prétendre rivaliser avec ce journaliste au niveau de la fausse rhétorique. De plus en plus, Thomas avait le sentiment que la découverte de la vérité serait liée au hasard, à la bonne volonté de l’assassin ou à un acte de délation commis par une personne qui voudrait se venger. Thomas, selon son expression alsacienne favorite, nageait dans la choucroute. De ce plat à l’aigre, il n’y avait qu’un pas. Thomas suivit l’élan de ses pensées.

 

–        Il convient ensuite que nous nous interrogions sur l’arme du crime. Il est tout de même improbable qu’une arme séquestrée puisse être comme par hasard dérobée à l’intérieur d’un tribunal pour se révéler ensuite être l’arme d’un second crime. Et nous apprenons par la presse que la seconde victime aurait subi un chantage de la part d’une autre victime dont le tueur n’a jamais pu être découvert. Je ne crois plus au hasard. Ce faisceau d’indices signifie quelque chose. A nous de le découvrir ! Nous devons faire sortir du bois le ou les assassins. Francisco, je crois qu’il convient que vous retourniez au Tribunal. Il faut tirer au clair cette histoire d’arme dérobée. Veuillez interroger directement le Président Deffirat. Cette fois, il aura quelque mal à se dérober à toutes nos questions.

 

Thomas, c’est vrai, ne croyait plus hasard. Il était devenu chef de la Brigade criminelle. Il avait réalisé son rêve d’enfant. Il était tombé amoureux de Lauane. Il avait en peu de jours troublé la vie locale, incité un Préfet à assister un avocat pour que celui-ci évite un interrogatoire de police nécessaire, défrayé les chroniques des journaux, s’était fait apprécier au sein de la Brigade et voulait oublier les liens qui pouvaient unir Lauane et le curé de Condrieu. Oui, c’était cela. Il voulait oublier les raisons qui avaient conduit Marika Vignot à acheter un téléphone mobile le jour du meurtre et à se rendre à l’église de Condrieu. Résoudre cette énigme était son travail.

 

–        Je vais me rendre à Condrieu, à la cure, en taxi. Appelez Alfredo Bacan. Je crois qu’une visite de ma part à la cure de ce village s’impose. Nous nous retrouvons demain matin pour faire le point de la situation. Dans l’intervalle, Véronique aura eu le temps de constituer quatre dossiers identiques que nous étudierons de manière séparée. Vous n’oublierez pas de dactylographier tous les rapports manuscrits établis par Briac.

 

Thomas avait retrouvé du cœur à l’ouvrage. Il savait qu’il convenait encore de rencontrer le juge Olivier pour savoir ce que cet ancien magistrat pensait de la presse et de ses ragots. Il ne fallait peut-être pas oublier le corps médical. Thomas espérait toujours ne pas avoir à interroger Lauane quant aux circonstances du meurtre. L’amener sur ce terrain-là, il ne voulait pas, peut-être parce que, inconsciemment, il voulait simplement protéger son nouvel amour. Il ne voulait pas la perdre. Songeur, il pensa à la Romanée Conti 1972 qu’il avait presque osé lui offrir lors du repas qu’ils firent ensemble au Rabelais. Le prix à payer ne lui avait pas fait peur. Il avait craint en revanche sa réaction. Il sourit à cette pensée et donna le congé à tous ses collaborateurs. Le travail les attendait.

 

Thomas attendit vingt minutes le taxi devant l’immeuble de la Brigade. Il patienta en arpentant le trottoir. Il crut voir à deux reprises Marika Vignot. Il commençait à avoir des hallucinations. Il commençait surtout à apprécier toutes les femmes avec des nez crochus, aux cheveux roux et même rouges et aux ongles rongés. Tout en marchant, il s’efforçait d’imaginer des questions à poser au curé de Condrieu. Mais il ne parvenait pas vraiment à se concentrer comme si son esprit le renvoyait à d’autres tâches plus agréables, faites de plaisirs et de désirs. Il revoyait les images de la nuit qu’il passa avec Lauane et se dit une dernière fois qu’il avait eu bien de la chance que cet assassinat eût été commis au moment même où il entrait en fonction. Peut-être, se dit-il, n’eût-il jamais connu la fille de son prédécesseur si le meurtrier n’avait pas eu la bonne idée de commettre son forfait dans la région lyonnaise. Il en venait à remercier l’assassin. Thomas sentait qu’il était en train de délirer. Mais le délire amoureux devenait sa passion. Il fallait qu’il redescende sur terre et qu’il affronte la réalité. Il y fut ramené par le coup de klaxon que lui asséna Alfredo Bacan. Lorsque Thomas pénétra à l’avant du véhicule, le chauffeur eut cette remarque pleine de poésie :

 

–        Monsieur Roque, si j’ose vous le dire, vous paraissiez comme absent, comme dans un rêve, comme si vous parliez à une autre personne qui vous écoutait et vous approuvait. J’ai cru un instant que vous n’entendriez même mon klaxon. J’étais sur le point de sortir de mon véhicule.

 

–        Vous avez raison, Monsieur Bacan. Vous avez raison. Mon esprit vagabondait. Il n’avait peut-être pas le courage d’affronter les tâches de ce jour. Allez, je vais me donner du courage. Emmenez-moi donc à la cure de Condrieu. Je dois avoir un petit entretien avec le curé de la paroisse. On m’a dit que c’était un fin connaisseur des vins. Vous aimez les vins ?

 

La question avait été posée d’un air faussement badin. Thomas Roque ne savait pas que la seule passion de Alfredo Bacan était celle de la vigne et du vin. Il ne fallait pas titiller le chauffeur, même sans le vouloir, sur ses goûts à propos des vins. Alfredo Bacan était intarissable sur le sujet., une sorte d’encyclopédie vivante, qui appréciait les vins de la région, mais connaissait de plus quelques vignerons de la Loire, de la Bourgogne, du Bordelais, du Languedoc et même de l’étranger, de la Suisse. Il avait une fois failli se rendre dans ce pays, mais s’était arrêté à Châtel, tout près de la frontière. Il y avait goûté, dit-il, un vin blanc frais et pétillant. Il se souvint de son nom devant le panneau annonçant Condrieu. Il s’agissait du Fendant fait à partir de chasselas. Avant de garer sa voiture le long de la rue qui faisait face à l’habitation de François Romain Germont, curé de Condrieu et confesseur de Florence Olivier, Alfredo Bacan eut une réflexion finale :

 

–        Les vins de tous les pays du monde sont bons. Cela dépend du vigneron, de son art et de son désir. Mais les plus grands vins sont tout de même ceux de la Vallée septentrionale du Rhône. Non ?

 

–        Si je vous disais non, Alfredo, vous me convaincriez pendant encore une heure de mon incompétence manifeste. Vous êtes un amoureux des vins. Je ne suis qu’un amateur vulgaire. Le bon vin, convenez-en, doit être bu en galante compagnie ?

 

Thomas sourit à sa remarque, salua le chauffeur qui allait patienter jusqu’à son retour, et s’en alla d’un pas moins lourd vers un homme qu’il savait avoir accompagné Lauane dans un magasin de Lyon et avoir acquis avec elle un téléphone mobile que l’on retrouva près du corps de la victime le jour de son assassinat.

 

Thomas, au moment où il utilisa la sonnerie annonçant un visiteur, ne pensait pas qu’un curé pouvait se réfugier derrière le secret de la confession. Le prêtre est l’avocat des âmes. François Romain Germont apparaîtrait bien vite à Thomas Roque comme la copie religieuse conforme de Maître Pascal Reneval, l’avocat et auxiliaire de justice. Le premier pouvait se dispenser de parler par souci de respecter les confessions de ses paroissiens. Le second pouvait se taire en invoquant le secret professionnel. Le policier, lui, pouvait penser que l’un et l’autre avaient quelque chose à cacher. Tout un chacun a des secrets. Mais lorsque la découverte d’un assassin est l’enjeu des silences, l’origine de ceux-ci doit être examiné avec une extrême circonspection.

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.