L’AMOUR DU MOBILE (26/36)

 

coverChapitre XXVI

 

Un conte à numéros

 

Patricia Cornwell, Post Mortem

 

« Il faut que tu manges quelque chose.

– Arrête, tante Kay, on dirait mamie !»

 

Thomas Roque était devenu chef parce qu’au fond de lui-même il se savait très paresseux. Il était à peine onze heures et il ne voyait déjà plus en quoi sa présence était nécessaire à la Brigade. Il décida de se rendre après la lecture de certaines directives administratives rédigées par le ministère de l’intérieur au Cirque rouge, d’y goûter une syrah de François Villard et d’y manger un hachis parmentier accompagné d’une salade verte à la sauce italienne. Il pensa à sa tante du Languedoc et regretta de ne pas pouvoir croquer dans un gâteau aux pommes.

 

L’après-midi, il la passa chez lui à ne rien faire, à écouter des anciens disques de Brel et de Brassens, à parcourir le dictionnaire pour y trouver la signification de nouveaux mots et à fumer deux cigares Davidoff 2000. Il prit un bain vers seize heures. Il y somnola en écoutant la radio. Il réchauffa au micro onde des pâtes à la sauce tomate de la semaine précédente qu’il dévora avec du fromage râpé et du salami. Il alla au lit à neuf heures sans avoir songé à écouter les nouvelles nationales à la télévision et s’endormit du sommeil de celui qui avait travaillé durement mais ne s’était pas écroulé devant la difficulté de la tâche.

 

Thomas sentit à son réveil qu’il s’installait dans une sorte de routine qu’il exécrait. Ce n’était pas un bon signe. Il se laissait aller à la facilité. Il confiait les tâches désagréables à autrui, veillait à ne pas être dérangé dans ses petites habitudes et était de plus tout à fait conscient de sa flagornerie naissante. Il était presque prêt à inviter le préfet à une réconciliation publique. Thomas ne luttait plus. Il voulait subir, ne plus agir et participer à la bêtise de la vie mondaine en souriant platement à des visages sans lumière, en répétant des opinions sans reliefs à des personnages inconnus et qui ne l’intéressaient pas, à se complaire dans son rôle de petit chef inutile et flasque. Thomas se demandait s’il ne devenait pas en quelques jours le portrait du père de Lauane, ce Léon Vignot dont l’insignifiance et l’incompétence légendaires avaient été à l’origine du développement si harmonieux du corps de la Brigade criminelle.

 

La réalité le rattrapa dès l’instant où il s’assit à son bureau. Briac Renaud se précipita et démontra l’inimaginable.

 

–        Patron, j’aimerais que vous m’écoutiez attentivement. Il me semble que nous sommes cette fois sur une piste vraiment sérieuse. Je me suis donc rendu chez Carla Mélassier. Ce fut facile de la convaincre de la nécessité de connaître dans le détail la situation financière de la victime. Le procureur approuva même cette manière de procéder. Trouver la banque fut plus difficile. J’ai d’abord songé de me rendre au Crédit Lyonnais le plus proche du domicile des époux Olivier. Il y a avait bien un compte, mais un compte bancaire sans mouvements de fonds me paraissait dénué d’intérêt. J’ai alors eu une idée. J’ai pensé aux deux tableaux que nous avions vus dans la chambre de Florence Olivier lors de notre visite impromptue chez le juge. J’avais remarqué qu’il s’agissait de deux magnifiques œuvres.

 

Thomas se rappelait parfaitement ces deux tableaux. Il avait lui-même noté sur un bout de papier les références. Il s’agissait du « – Torse de femme de profil -, huile de Pierre Bonnard (1918) » et de la « – Femme au chapeau dans un fauteuil -, de Pablo Picasso (1939) ». Mais Thomas ne voyait pas où voulait en venir son premier adjoint. Il écouta toujours avec attention Briac Renaud.

 

–        J’ai pu découvrir la provenance de ces œuvres. Elles venaient d’une fondation suisse située à Lausanne. Les deux tableaux avaient été vendus à Florence Olivier l’année dernière à la mort du collectionneur par les héritiers de celui-ci. Alors, j’ai pensé savoir comment ces deux œuvres avaient été payées. Le prix ne m’intéressait pas beaucoup. Ce que je voulais connaître, c’était en fait les modalités de paiement. Le tableau de Picasso a été acquitté par un versement en espèces. Madame Olivier s’était déplacée elle-même en Suisse pour apporter les fonds. La personne qui a reçu Madame Olivier n’a pas pu dire si celle-ci s’était arrêtée dans une banque suisse ou non. En revanche, le paiement du second tableau, l’huile de Pierre Bonnard, a fait l’objet d’une sorte de petit scandale. Il semblerait que Madame Olivier, qui avait donné les coordonnées bancaires du vendeur à sa banque, avait indiqué à son banquier qu’elle se déplacerait elle-même en Suisse. Le banquier a mal interprété la volonté de la cliente et a procédé au versement des fonds. Il s’agissait d’un montant supérieur à quatre cents mille francs suisses. Le montant a été débité d’un prestigieux établissement bancaire privé de Genève. Il s’agissait d’un compte à numéros qui devait demeurer totalement discret.

 

Thomas pensait que Briac Renaud était un parfait inspecteur. Il était brillant, précis, travailleur et savait prendre des risques calculés. Thomas pensait qu’il avait de la chance. Il pensait parfois que cet homme aurait pu devenir un remarquable chef de la Brigade criminelle. Briac était passionné par les explications qu’il apportait. On le sentait enthousiaste.

 

–        En fait, la personne responsable de la fondation qui avait vendu le tableau n’avait pas compris le mécontentement de l’acquéreuse. Celle-ci avait tout entrepris pour tenter d’annuler l’opération bancaire. Mais l’informatique ne permettait pas ce genre d’annulation dans l’après-coup. J’ai obtenu sans difficulté le nom de la banque privée genevoise et le numéro du compte particulier. Il s’agissait d’un compte dénommé « Cougar 4055 », dont le débit était programmé uniquement par la mention des lettres et du numéro. J’ai ensuite appelé à nouveau Clara Mélassier. Je lui ai dit que je voulais contrôler les opérations intervenues sur ce compte lors des trois dernières années. Je lui ai dit aussi que je ne voulais pas passer par une commission rogatoire, que cela prenait trop de temps. Alors Clara a proposé que j’appelle de manière informelle un membre de la police de sûreté genevoise. L’idée était excellente. J’ai appelé un dénommé Francis Reichen que j’avais connu il y a quatre ou cinq ans. Nous avions alors collaboré dans une vaste affaire de démembrement d’un trafic de drogue dans lequel il y avait eu un meurtre commis à Genève par un Marocain résidant dans la banlieue lyonnaise. Reichen s’est rendu l’après-midi même chez un associé de cette banque privée. J’ai cru comprendre qu’il lui avait laissé entendre qu’il convenait d’être un brin moins strict sur les règles juridiques et bancaires dans le cas particulier. Vous savez une sorte de menace larvée de mentionner le nom de la banque dans les journaux si celle-ci ne collaborait pas immédiatement avec la police. Et Francis Reichen m’a envoyé en télécopie hier à dix-huit heures les extraits des opérations bancaires intervenues sur le compte particulier de Florence Olivier.

 

Briac Renaud interrompit sa démonstration. Il regardait Thomas. Celui-ci pressentait que l’information suivante serait essentielle pour la résolution de l’enquête. Qu’avait donc trouvé son premier adjoint ? Briac répondit à la question avant même que Thomas n’ait pu songer à la formuler à haute et intelligible voix.

 

–        Dans un premier temps, j’ai cru qu’il n’y avait rien d’intéressant. En fait, il y avait eu peu d’opérations sur ce compte, aucune lors des six derniers mois. En revanche, un jour avant la mort de Pierre Perrot et le jour même de son assassinat, le compte a été débité de deux montants de vingt-cinq mille dollars.

 

–        Et qui est donc les bénéficiaires de ces versements ?

 

–        Il y avait un seul et unique bénéficiaire. Vous ne le croirez pas !

 

–        Tout est possible en ce bas monde. Dites-moi donc !

 

–        Maître Pascal Reneval, avocat à Lyon.

 

–        Et qui a donné l’ordre d’exécuter ces deux informations ? Etait-ce Florence Olivier ?

 

–        Non. Il s’agissait de son mari qui avait procuration sur ce compte bancaire !

 

–        La somme a-t-elle été versée en France ?

 

Briac Renaud avait réponse à tout. Il avait pu suivre le cheminement des fonds.

 

–        Me Reneval a ouvert un compte dans la même banque à Genève pour cette opération. Le compte a été soldé un jour après la mort de Pierre Perrot.

 

–        Me Reneval est-il venu à Genève chercher l’argent en espèces ?

 

–        Absolument pas. Le premier versement de vingt-cinq mille dollars a été crédité sur un autre compte à numéros dans la succursale d’une banque suisse au Luxembourg. Je n’ai pas encore pu connaître le titulaire de ce compte. Le second versement a été crédité sur le compte d’une société suisse établie à Zoug.

 

–        Et savez-vous qui est actionnaire de cette société anonyme ?

 

–        Les actions sont à des porteurs. Les porteurs sont inconnus. Le compte est géré par une société fiduciaire suisse. C’est le poisson, le gros poisson, qui se mord la queue. Qu’en pensez-vous ?

 

–        Je pense Briac qu’il faut que nous prenions des risques, de gros risques. Si nous ne prenons pas de gros risques, nous échouerons lamentablement dans l’affaire du meurtre de Florence Olivier. Ne le pensez-vous pas ?

 

Briac Renaud attendait avec impatience une telle détermination de la part de son patron. Léon Vignon à la place de Roque eût été un couard et un poltron. Thomas avait décidé de prendre le taureau par les cornes. Qu’allait-il faire ?

 

–        Je compte sur vous Briac. La seule solution est celle de la guerre éclair. Il faut convaincre aujourd’hui même Clara Mélassier de dresser un ordre de perquisition en l’étude même de Me Reneval. Il ne faut pas tarder. Je n’ai confiance ni dans la discrétion des banquiers, ni dans celle des fiduciaires. Il est tout à fait possible que ces personnes, après une journée de réflexion, songent à avertir Me Reneval et leurs autres mandants. Nous devons être plus rapides qu’ils ne le sont. Voilà notre seule chance de résoudre cette énigme. Briac, vous foncez chez le procureur. Vous lui fournissez toutes les informations que vous m’avez données, vous lui mettez une pression maximale, fût-ce en la menaçant de transmettre des informations aux média si elle résiste, vous m’appelez et nous débarquons de suite chez Me Reneval. Seule une vraie confrontation est à même de répondre à toutes les interrogations que nous nous posons.

 

Thomas Roque ne savait pas ce qu’il pouvait trouver dans une étude d’avocats. Mais il savait que sa mission était de procéder à cette perquisition. Toutes les informations en sa possession allaient dans le même sens. Les morts, à deux ans d’intervalle, de Pierre Perrot et de Florence Olivier étaient liées. Le lien à ses yeux aujourd’hui était Maître Pascal Reneval. Ces comptes à numéros étaient l’indice non seulement de fraudes fiscales, mais également d’argent à la couleur nauséabonde. Tout cela était d’une inquiétante étrangeté.

 

Briac Renaud et Thomas Roque étaient tous deux anxieux. L’idée qu’ils puissent tous deux se tromper complètement de cible les terrifiait. Si tel était le cas, la presse ferait preuve de critiques assassines, crierait à l’incompétence, réclamerait peut-être une démission. Oscar Moulinot rirait à gorge déployée et se féliciterait de la faute commise par Thomas Roque. Le chef de la Brigade criminelle se trouvait dans une situation impossible. Il n’avait pas le choix. Il devait suivre la ligne qu’il s’était fixée, celle d’agir rapidement en assumant par avance la responsabilité de ses actes. Il ne voulait plus être ni lâche, ni pleutre, ni stupide. Il désirait simplement être considéré comme un vrai chef de Brigade criminelle, doué d’intuition, de conviction et d’un vrai sens de sa mission.

 

Sur ce coup, Thomas Roque jouait sa carrière.

 

La partie n’était pas gagnée d’avance.

 

Stéphane Riand

Licencié en sciences commerciales et industrielles, mention gestion d'entreprise, licencié en droit, avocat, notaire, je suis père de sept enfants et je travaille depuis plus de vingt ans à Sion comme avocat, après avoir été greffier cinq ans au sein du Tribunal cantonal. Je suis un ami de la psychanalyse, des livres, des journaux, du sport et de la justice.